> Chronique du veilleur (30) – Pierre Dhainaut, Un art des passages

Chronique du veilleur (30) – Pierre Dhainaut, Un art des passages

Par |2018-01-07T11:09:24+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Pierre Dhainaut|Mots-clés : |

Pierre Dhainaut s’est tou­jours tenu sur un seuil. De là, il regarde vers le ciel, le grand large, l’infini. « Nulle part notre lieu, mais un poème en est la porte. »  Un art des pas­sages, qui ras­semble articles de cri­tique parus en revues et poèmes, nous dit, d’une voix forte et géné­reuse, la confiance que la poé­sie ins­taure entre l’écrivain et son lec­teur, l’air pur qu’il lui offre de res­pi­rer : « C’est pour res­pi­rer moins mal que, très jeune, j’ai eu recours au poème. »  L’idée cen­trale de sa pen­sée est que « les poèmes sont des avan­cées, ils n’ont de valeur que s’ils nous incitent, auteurs et lec­teurs, à pour­suivre. » Pierre Dhainaut sus­cite et accom­pagne la plus belle des aven­tures, celle du poème en allé, tou­jours en train de naître :

Aurait-il atteint le bord, un poème
per­siste à cher­cher la syl­labe
qui le fera reten­tir, irra­dier :
il s’apprête à rejoindre
ce lieu où les mouettes sont plus blanches,
où il pour­ra par­mi tant d’autres
exal­ter la parole,
par­faire une nais­sance…

Pierre Dhainaut, Un art des passages, L'herbe qui tremble

Pierre Dhainaut, Un art des pas­sages, L’herbe qui tremble, 19 euros.

C’est ain­si qu’il n’y a jamais de chute dans un poème, car rien ne retombe, rien ne se ferme. Les poèmes, nous dit Pierre Dhainaut, sont « ascen­sion­nels », « ils nous redressent, nous regar­dons par les fenêtres. » Quel sera  leur des­tin ? Qui peut savoir ? Le poète n’en est que le trans­met­teur, celui qui délivre ces mes­sages, en par­tie secrets, que d’autres auront à trans­mettre à leur tour, dans le bon­heur par­ta­gé d’une contem­pla­tion de beau­té. L’œuvre n’est donc pas très dif­fé­rente de la vie même, elle est appe­lée à avan­cer, à vibrer, à suivre une route d’air et de souffle.

La suite inti­tu­lée, comme ce livre, « un art des pas­sages » semble, à la fin du volume, ins­crire une manière de tes­ta­ment au soir d’une exis­tence tout entière vouée à la poé­sie, « dans la lumière inache­vée » :

Tant que s’éclairent, d’accord,
un poème, un visage,
la mort n’a rien à dire.

Ne trans­mets qu’une esquisse,
laisse au poème
le soin d’aller plus loin.

Comme un par­fum une âme,
d’un poème à l’autre
notre haleine est libre.

Les admi­ra­tions esthé­tiques et lit­té­raires de Pierre Dhainaut sont mul­tiples et paraissent toutes se com­plé­ter, en allant dans une même direc­tion, celle de la beau­té et de l’absolu. Je ne cite­rai que cette phrase d’un article consa­cré au tableau d’Alfred Manessier, Blés après l’averse, contem­plé dans le Musée d’art contem­po­rain de Dunkerque, la ville où habite Pierre Dhainaut :

La beau­té n’est pas ce refuge où nous nous arrê­te­rions pour savou­rer nos traces, apai­ser nos peurs, nous retran­cher du monde, elle est ce qui, ne s’accommodant d’aucune trace, sur­monte la peur, mobi­lise le meilleur de nous-mêmes, en per­ma­nence aux limites de nous-mêmes.

Le meilleur du grand poète Pierre Dhainaut se trouve, n’en dou­tons pas, dans Un art des pas­sages, et nous lui en sommes très recon­nais­sants.

Chronique du veilleur

Retrouvez l’ensemble de la Chronique du veilleur, com­men­cée en 2012 par Gérard Bocholier

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholier est né le 8 sep­tembre 1947 à Clermont-Ferrand (France). Il a fait ses études secon­daires et supé­rieures dans cette ville, y a ensuite ensei­gné la lit­té­ra­ture fran­çaise et les lettres clas­siques en classe de lettres supé­rieures.

Originaire d’une famille de vigne­rons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a pas­sé son enfance et sa jeu­nesse dans le vil­lage pater­nel de Monton, au sud de Clermont-Ferrand, que les poèmes en prose du Village et les ombresévoquent avec ses habi­tants.

La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il consacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obs­cur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Marcel Arland, direc­teur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réser­vé à un jeune poète étu­diant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est publié en 1975.  En 1976, il par­ti­cipe à la fon­da­tion de la revue de poé­sieArpa, avec d’autres poètes auver­gnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­contres éclairent sa route : celle de Jean Grosjean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui confie une chro­nique régu­lière de poé­sie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affec­tueuse du poète de Suisse romande, Anne Perrier, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996.

Son acti­vi­té de cri­tique de poé­sie ne cesse de se déve­lop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Lettresde Genève, au Nouveau Recueil, et sur­tout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuel­le­ment des poèmes à Thauma,Nunc,Le Journaldes poètes.

Certains de ses articles sont réunis dans le volume Les ombrages fabu­leux,en 2003.

A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se consacre prin­ci­pa­le­ment à l’écriture de psaumes, publiés par Ad Solem. Le pre­mier volume est pré­fa­cé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deuxième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jaccottet. Son essai Le poème exer­cice spi­ri­tuelexplique et illustre cette démarche.

Il prend la res­pon­sa­bi­li­té d’une rubrique de poé­sie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chro­nique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème.

De nom­breux prix lui ont été attri­bués : Voronca (1978), Louis Guillaume (1987), le Grand Prix de poé­sie pour la jeu­nesse en 1991, le prix Paul Verlaine  de la Maison de poé­sie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décer­né le prix François Coppée pourPsaumes de l’espérance en 2013.

Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regrou­pant des frag­ments des années 1996 à 2016.

Parmi ses publi­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles sai­sons obs­cures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Villageempor­té (2013) ; Passant (2014) ; Les Etreintes invi­sibles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un char­don de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019)

A paraître : Ainsi par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopérative).

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