Regard sur la poésie Native American : Crisosto Apache, être et son équation résolus

Par |2026-05-06T11:52:59+02:00 6 mai 2026|Catégories : Crisosto Apache, Essais & Chroniques|

Crisos­to Apache, main­tenant cinquan­te­naire, est mem­bre de la nation Apache et de la nation Nava­jo (Diné), il a gran­di sur la réserve Mescalero au Nou­veau Mex­ique. Il est descen­dant d’Apache Mescalero, d’Apache Chir­ic­ahua et de Diné(Navajo) du clan ‘Áshįįhí (clan du sel) issu du clan Kinyaa’áanii (Clan de la Mai­son Imposante). Il est actuelle­ment pro­fesseur asso­cié d’anglais au Rocky Moun­tain Col­lege of Art + Design (étab­lisse­ment uni­ver­si­taire). Il a étudié et a obtenu une maîtrise en beaux-arts, avec une com­posante en écri­t­ure créa­tive, à l’In­sti­tut des arts amérin­di­ens de San­ta Fe, au Nouveau-Mexique.

Enfant il lisait beau­coup et com­mença à s’intéresser à la poésie durant l’adolescence. Il peignait aus­si énor­mé­ment, ce qui lui val­ut d’obtenir une bourse pour étudi­er à l’institut des arts amérin­di­ens à San­ta Fe, là où sont for­més de nom­breux jeunes artistes et écrivains appar­tenant aux peu­ples autochtones d’Amérique. En 1990, durant sa pre­mière année d’étudiant, il a suivi les cours du poète Arthur Sze, et c’est après cette expéri­ence qu’il s’est engagé dans le pro­gramme d’écriture créa­tive. Et quelques années plus tard, après mat­u­ra­tion, il pro­posera sa poésie à la pub­li­ca­tion. Et son dévoue­ment à la poésie demeure une véri­ta­ble pas­sion. Il est actuelle­ment rédac­teur en chef adjoint du mag­a­zine The Off­ing.

 

Crisos­to Apache, lec­ture d’un poème tiré de Ghost Word  — Head Room Ses­sions n° 60. Son : Ian Kue­ht. Vidéo : Poli­na Saran. Enreg­istré en direct au Town Hall Col­lab­o­ra­tive. Pro­duit par Head Room Sessions.

En plus de nom­breuses par­tic­i­pa­tion à des antholo­gies, de nom­breuses pub­li­ca­tions en revues, Crisos­to Apache est l’auteur d’un pre­mier recueil inti­t­ulé GENESIS (Lost Alpha­bet). Son deux­ième recueil de poésie est inti­t­ulé  Ghost­word(Gnash­ing Teeth Pub­lish­ing) ; et le troisième recueil, inti­t­ulé is(ness), paru en sep­tem­bre 2025 chez Gnash­ing Teeth Pub­lish­ing) capte l’importance de la présence, du temps, de la sig­ni­fi­ca­tion des expéri­ences faites au cours d’une vie. Il sem­ble se dégager de la poésie de Crisos­to Apache comme le moyen d’atteindre une bonne con­nais­sance de lui-même. Récem­ment élu « Poet Lau­re­ate » de l’état du Col­orado, il est le pre­mier auteur amérin­di­en à occu­per ce poste dans cet état. Le rôle d’un « poète lau­réat », une sorte d’ambassadeur de la poésie, est de par­courir l’é­tat pour organ­is­er des lec­tures de poésie et des ate­liers afin de faire décou­vrir à de nou­veaux publics le pou­voir des mots. Le proces­sus de sélec­tion, très sélec­tif, prend en compte l’ex­cel­lence et le tal­ent artis­tiques, ain­si que l’en­gage­ment com­mu­nau­taire. « J’ai tou­jours cru au pou­voir des mots », a déclaré Crisos­to Apache. « Je crois que les mots ont le pou­voir de trans­former les cœurs et les esprits. » Très proche de la jeunesse, il a aus­si déclaré :

J’espère pou­voir être une source d’inspiration, comme l’ont été mes men­tors avant moi, ce ser­vice est bien plus qu’un titre ; il s’agit de partager le mir­a­cle dis­cret de la poésie et son pou­voir trans­for­ma­teur. Aujourd’hui, peut-être plus que jamais, nos jeunes ont besoin de poésie. 

 

Le pre­mier recueil, GENESIS, con­tient des poèmes qu’on pour­rait qual­i­fi­er d’expérimentaux, l’utilisation des deux langues, apache (Ndé Bizaa) et nava­jo (Diné Biza­ad), nous fait faire l’expérience de la vie sur la réserve et en milieu urbain. On y trou­ve des réflex­ions sur l’identité amérin­di­enne, sur les trau­ma­tismes his­toriques, sur la sex­u­al­ité, avec une image où  isdzán et haastiń (homme et femme) devi­en­nent indis­cern­ables. Dans le poème qui suit, faisant par­tie du recueil GENESIS, entre clichés, stéréo­types, humour mor­dant ou sim­ple ironie, se cachent des vérités et des infor­ma­tions con­cer­nant le psy­chisme et l’imprégnation cul­turelle qui font des Indi­ens plongés dans un milieu main­stream occi­den­tal, des inadap­tés, des invis­i­bles, pas­sant pour des sots.

37 Com­mon Characteristi(x)s of a Dis­placed Indi­an with a Learn­ing Disability

—for Anto­nio Gomez

… it seems like the whites don’t want to get
involved with the Indi­ans. They think we’re bad.
We drink. Our fam­i­lies drink. Dirty. Ugly. And
the teach­ers don’t want to help us …  because they
don’t under­stand. So we stop ask­ing questions,

[Don­na Deyh­le, quote by a Native student].

Gen­er­al­ly Speaking:

  X   he com­plains about miss­ing bright sun­flow­ers sway­ing in a field, back home

  X   he asso­ciates con­stant appari­tion of mem­o­ries on old beer bot­tles labels

  X   he exhibits dan­ger­ous atti­tudes for not being full blood­ed enough, or crim­i­nal enough

  X   he mea­sures I.Q. [Indi­an Qual­i­ty] by not read­ing or writ­ing well, only by mouthing off

  X   he often feels dumb and hides behind a sto­ic face, just being Indian

  X   his sep­a­rates cul­ture with a sense of addic­tion and pre­vail­ing incarceration

  X   he thinks day­dream­ing is the med­i­cine man, Day­dream­er, from the old days

  X   he los­es his atten­tion span, because there are just too many things

  X   he shies away from all pub­lic activ­i­ties because it expos­es his frontal skin

Vision Quest, Read­ing Trees, and Spelling Moun­tain Streams:

  X   he grum­bles of nau­sea while being made to read or write at low­er altitudes

  X   he con­fus­es let­ters, num­bers, word sequences because of his refusal to assimilate

  X   he repeats let­ters, num­bers, and sub­sti­tute sounds of words, just because

  X   he gripes about see­ing spir­its because he whis­tles at night sum­mon­ing them

  X   he lies con­sis­tent­ly about his vision, yet eye exams do not rec­og­nize bro­ken glasses

  X   he is nosey, but lacks the acu­ity, most­ly he just does not watch where is going

  X   he reads, rereads, rereads and rereads, with slight com­pre­hen­sion to rereading

  X   he spells pho­net­i­cal­ly, his teach­ers do not real­ize it is a pow-wow song

Select Hear­ing and Prop­er Speech:

  X   he is excel­lent hear­ing whis­pers of oth­ers, but is eas­i­ly dis­tract­ed by fast mov­ing objects

  X   he stut­ters when caught cussing, and trans­pos­es phras­es and syllables

Eat­ing and Bread Mak­ing Skills:

  X   he has no trou­ble knead­ing dough; his fin­ger is unusu­al as flap­ping arms

  X   he is poor at shar­ing or eat­ing com­mu­nal meals and fork grasping

Count­ing and Lack of Time Management:

  X   he ignores man­ag­ing time, and pri­or­i­tizes tasks impor­tant to his val­ue of time

  X   he inven­to­ries refrig­er­a­tor con­tents, but he can­not con­ceal food properly

  X   he can count, but has dif­fi­cul­ty count­ing more than his fin­gers and toes

  X   he fails word prob­lems, but always under­stands 2 for 1 sale on can­dy bars

Indige­nous Mem­o­ry and West­ern Cognition:

  X   he has excel­lent long-term mem­o­ry dur­ing meal times, fam­i­ly, cul­ture, and tradition

  X   he has poor mem­o­ry about prop­er table eti­quette, and overeating

  X   he can­not grasp the impor­tance of math, only what has been taken

  X   he will always respond with a long o vow­el, an acknowl­edg­ing agreement

Indi­an Behav­ior, Spir­i­tu­al Health, Cul­tur­al Devel­op­ment and Inte­grat­ed Personality:

  X   he is extreme­ly self-humor­ous or com­pul­sive­ly hungry

  X   most do not get his humor, ways of play­ing, or under­stand his apa­thet­ic look

  X   he can be ambidex­trous with con­ver­sa­tion, free spir­it, sub­stance abuse and hunting

  X   he evolves from fre­quent beat­ings, mal-nutri­tious foods, and explo­sive products

  X   he is expres­sive towards deep sleep, and may nev­er out­grow his tendencies

  X   he has unusu­al­ly high and low tol­er­ance for loss of inter­nal dialogue

  X   he has a strong sense of injus­tice, emo­tion­al sen­si­tiv­i­ty, strives for place­ment in a

      coun­try that unde­ni­ably refutes his right­ful location

  X   his cul­tur­al mis­takes and West­ern­ized symp­toms surges with long expo­sure and removal

      from reser­va­tion; time is a dis­tress­ing pres­sure on dete­ri­o­rat­ing cul­tur­al asso­ci­a­tions in

      identity

 

Source: GENESIS (Lost Alpha­bet, 2018)

 

37 Caractéristi(k)s com­munes d’un Indi­en déplacé ayant des dif­fi­cultés d’apprentissage

— pour Anto­nio Gomez

… on dirait que les Blancs ne veu­lent pas s’impliquer
avec les Indi­ens. Ils pensent qu’on est mauvais.
On boit. Nos familles boivent. Sales. Laids. Et
les enseignants ne veu­lent pas nous aider… parce qu’ils
ne com­pren­nent pas. Alors on arrête de pos­er des questions,

[Don­na Deyh­le, cita­tion d’une élève autochtone].

 

En général :

K1  il se plaint de l’ab­sence des tour­nesols écla­tants qui se bal­ançaient dans un champ, là-bas, chez lui.

K2   il asso­cie con­stam­ment des sou­venirs à des éti­quettes de vieilles bouteilles de bière.

K3   il adopte des com­porte­ments dan­gereux car il ne se sent pas assez vir­il, ou pas assez criminel.

K4   il mesure le QI. [Qual­ité Indi­enne]  par ne savoir ni lire ni écrire cor­recte­ment, par profér­er des inso­lences exclusivement.

K5        il se sent sou­vent bête et se cache der­rière un vis­age stoïque, typ­ique­ment indien.

K6        sa cul­ture est mar­quée par un sen­ti­ment d’ad­dic­tion et un sen­ti­ment d’in­car­céra­tion omniprésent.

K7        il pense que rêver­ie est le guéris­seur, le Rêveur, d’autrefois

K8        il perd sa con­cen­tra­tion, car il y a trop de choses

K9        il fuit toute activ­ité publique car elle expose sa peau

Quête de vision, Arbres à lire et Ruis­seaux de mon­tagne à épeler :

K10         il se plaint de nausées lorsqu’on le force à lire ou à écrire à basse altitude

K11         il con­fond let­tres, chiffres et suites de mots car il refuse d’apprendre

K12         il répète let­tres, chiffres et sons de sub­sti­tu­tion, sans rai­son particulière

K13         il se plaint de voir des esprits car il sif­fle la nuit pour les invoquer

K14         il ment sys­té­ma­tique­ment sur sa vue, pour­tant les exa­m­ens oph­tal­mologiques ne détectent pas ses lunettes cassées

K15         il est curieux, mais manque de per­spi­cac­ité ; la plu­part du temps, il ne regarde pas où il va

K16         il lit, relit, relit encore et encore, avec une com­préhen­sion super­fi­cielle lors des relectures

K17         il épelle phoné­tique­ment ; ses pro­fesseurs ne réalisent pas qu’il s’ag­it d’un chant tra­di­tion­nel de pow-wow

Audi­tion et élocution :

K18   il entend très bien les chu­chote­ments, mais est facile­ment dis­trait par les objets rapi­des en mouvement

K19   il bégaie lorsqu’il s’étonne de jur­er et inverse les phras­es et les syllabes

Apti­tudes culi­naires et boulangères :

K20   il n’a aucune dif­fi­culté à pétrir la pâte ; son doigt est aus­si étrange que des bras mimant des ailes

K21         il a du mal à partager les repas et à tenir cor­recte­ment sa fourchette

Numéra­tion et ges­tion du temps :

K22         il nég­lige la ges­tion du temps et priv­ilégie les tâch­es qui ont une impor­tance par­ti­c­ulière à ses yeux

K23         il fait l’in­ven­taire du con­tenu du réfrigéra­teur, mais il ne sait pas bien ranger la nourriture

K24         il sait compter, mais a du mal à compter plus que ses doigts et ses orteils

K25         il échoue aux prob­lèmes de logique, mais com­prend tou­jours les pro­mo­tions « 2 pour 1 » sur les bar­res chocolatées

Mémoire tra­di­tion­nelle et cog­ni­tion occidentale :

K26         il a une excel­lente mémoire à long terme pour les repas, la famille, la cul­ture et les traditions

K27         il a une mau­vaise mémoire des règles de la table et de l’étiquette, fait des excès alimentaires

K28   il ne com­prend pas l’im­por­tance des math­é­ma­tiques, seule­ment de ce qui a été pris

K29   il répon­dra tou­jours par un « o » long, en signe d’acquiescement

Com­porte­ment indi­en, san­té spir­ituelle, développe­ment cul­turel et per­son­nal­ité intégrée :

K30   il fait beau­coup dans l’autodérision ou souf­fre d’une faim compulsive

K31   la plu­part des gens ne com­pren­nent ni son humour, ni ses jeux, ni son air apathique

K32   il peut être ambidex­tre dans la con­ver­sa­tion, faire preuve de lib­erté d’esprit, de con­som­ma­tion de sub­stances illicites et de chasse

K33   Il a subi des vio­lences fréquentes, une ali­men­ta­tion déséquili­brée et a été exposé à des pro­duits explosifs

K34   il est sen­si­ble au som­meil pro­fond et pour­rait ne jamais se défaire de ces ten­dances 

K35   il a une tolérance excep­tion­nelle­ment élevée ou faible à la perte de son dia­logue intérieur

K36   il a le sens aigu de l’injustice, une grande sen­si­bil­ité émo­tion­nelle et aspire à une place… un

pays qui réfute indé­ni­able­ment son lieu de rési­dence légitime

K37   ses erreurs cul­turelles et ses symp­tômes d’oc­ci­den­tal­i­sa­tion s’ac­centuent avec une expo­si­tion pro­longée et l’éloigne­ment de la réserve ; le temps exerce une pres­sion angois­sante sur la détéri­o­ra­tion des liens cul­turels dont est faite l’identité.

          La cou­ver­ture de Ghost­word, le deux­ième recueil de poésie de Crisos­to Apache, est absol­u­ment sai­sis­sante, on y voit un ensem­ble de choses dis­parates et l’on pense à un Crown Dancer, à une céré­monie rit­uelle. À la ques­tion qui lui était posée du pourquoi d’une telle cou­ver­ture, Crisos­to Apache a répon­du en par­tie ceci : « Ma façon de percevoir les objets ou mon envi­ron­nement est impor­tante pour la manière dont j’ob­serve le lien qui m’u­nit à eux. Les notions d’“espace et de “lieu sont pour moi liées à un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance. L’ap­par­te­nance est une manière sacrée d’ex­is­ter et de se sou­venir de cette exis­tence à tra­vers la mémoire. Nous cher­chons tous à appartenir à un groupe. Ghost­word est une explo­ration des notions de lieu  et d’espace à tra­vers mes sou­venirs. Lorsque j’écris un poème, le lien avec l’im­age est pri­mor­dial, car fournir un visuel per­met au lecteur d’ex­plor­er ce moment grâce à la présence du poème et à l’é­mo­tion qu’il représente. Les images fonc­tion­nent de la même manière. La cou­ver­ture est une pho­togra­phie inti­t­ulée « Spec­tre inhab­ituel » (2007), prise instinc­tive­ment sur le vif lors d’une vis­ite sur ma réserve natale. La pho­to était ini­tiale­ment en couleur, mais j’ai changé la teinte en sépia pour lui don­ner un aspect vin­tage, ce qui ren­force le car­ac­tère étrange et sai­sis­sant de la représen­ta­tion. Le con­cept de l’im­age est libre­ment inspiré de Łíbayí, une divinité spir­ituelle de la mon­tagne dans la tra­di­tion céré­monielle des Apach­es Mescalero (sou­vent appelée « clown »). Le con­cept de Ghost­word(titre du livre et du poème numéro 26) a mûri pen­dant longtemps, et c’est au moment de la prise de la pho­to que l’idée du livre s’est con­crétisée. J’avais en tête le con­traste entre deux moments, et la façon aveu­gle dont l’hu­man­ité occupe et perçoit ces espaces. Les images représen­tent alors un dia­logue avec le passé, là où l’écri­t­ure de Ryuno­suke Aku­ta­gawa prend racine. Du fait de son sui­cide, son écri­t­ure con­tin­u­ait de réson­ner à tra­vers la copie car­bone de son dernier man­u­scrit, Une vie de fou, que j’ai con­servée pen­dant des années avant de pou­voir retrou­ver un exem­plaire du livre pub­lié. Une grande par­tie de son œuvre était épuisée. En ten­ant cette copie car­bone, j’avais l’im­pres­sion qu’Aku­ta­gawa était avec moi, tel un esprit, un fan­tôme, d’où le titre du livre. » Ryūno­suke Aku­ta­gawa était un écrivain japon­ais né en 1892, qui s’est sui­cidé 35 ans plus tard en avalant une sur­dose de bar­bi­tal. Il lui a fal­lu trois heures pour mourir, et durant ce laps de temps, il a écrit 51, de cour­tes descrip­tions que Crisos­to Apache nomme vignettes, à savoir des pen­sées sur la mal­adie et la mort. C’est un des élé­ments qui a sus­cité l’écriture de Ghost­word. Crisos­to Apache dans un entre­tien dit ceci : « L’idée du livre a ger­mé en s’inspirant des trois heures qui ont suivi la mort d’Akutagawa. Ces trois heures m’ont poussé à écrire quelque chose, comme une réponse. Si on m’avait don­né trois heures pour écrire un épi­logue, en quelque sorte, qu’au­rais-je écrit en 2010 ? Bien sûr, tra­vailler selon ce délai, après deux ten­ta­tives, a mené à un échec total. De ce défi sont nées les pre­mières ébauch­es en deux par­ties, la troisième étab­lis­sant un lien avec les autres nou­velles d’Aku­ta­gawa. La struc­ture du livre s’est avérée dif­fi­cile, car je devais choisir entre une organ­i­sa­tion chronologique et le main­tien des deux sec­tions. L’or­dre des deux sec­tions reflé­tait au mieux le proces­sus de créa­tion du livre, et je l’ai donc respec­té. Plus tard, j’ai ajouté la troisième sec­tion, une réflex­ion sur ce proces­sus et en lien avec les nou­velles d’Aku­ta­gawa. » Arthur Sze, poète améri­cain de renom et pro­fesseur à l’institut des arts amérin­di­ens écrit ceci : « Crisos­to Apache puise avec force dans sa langue et sa cul­ture Mescalero Apache et, guidé tout au long de son par­cours par les étin­celles lumineuses de l’écrivain japon­ais Aku­ta­gawa Ryuno­suke, crée un voy­age sin­guli­er au-delà de “l’en­fouisse­ment émo­tion­nel et des abus sys­témiques”. Là où Aku­ta­gawa se heurte à l’ef­face­ment, “En les con­tem­plant, tout était oublié”, sous la plume de Crisos­to Apache, tout est remé­moré et affron­té, et, bien que rem­plis de cen­dres, ces poèmes témoignent de la lutte, de la survie et de la mys­térieuse lumière de l’ex­is­tence ». C’est un livre où se promè­nent les ombres que l’auteur affronte car il refuse de laiss­er le passé dicter son présent ; afin de pou­voir être en mesure de devenir, il lui appar­tient de ne pas subir indéfin­i­ment les con­séquences du trauma.

 

Crisos­to Apache : « Mes mou­ve­ments sont très flu­ides » — OUTWORDS

Voici un poème du recueil Gost­word dans lequel le per­son­nage de Coy­ote, ici présen­té comme mère, au féminin, tra­di­tion­nelle­ment capa­ble du meilleur mais aus­si du pire, nous mon­tre son aspect som­bre. Dans les cul­tures amérin­di­ennes, Coy­ote  est par­fois perçu comme respon­s­able de la créa­tion de l’hu­man­ité ou de la con­struc­tion du monde. Mais il fait aus­si fig­ure de filou, c’est un per­son­nage mali­cieux dont les actions, bien que sou­vent per­tur­ba­tri­ces, aboutis­sent par­fois à des résul­tats posi­tifs et  finale­ment trans­met­tent de pré­cieux enseigne­ments. La fig­ure de l’Indien stoïque oblitère trop sou­vent le fait que les Indi­ens aiment rire. Ils plaisan­tent beau­coup entre eux ou avec des non-Indi­ens avec lesquels ils se sen­tent à l’aise. L’humour Indi­en, grinçant,  qu’on pour­rait rap­procher de l’humour juif à bien des égards, est car­ac­téris­tique de l’autodérision dont sont capa­bles les peu­ples trau­ma­tisés, avec une his­toire dra­ma­tique à porter.

Laugh­ter

These words of two, three years ago
returned. — Ryūno­suke Aku­ta­gawa, 42. Laughter
of the Gods. 

one day, Coy­ote sees Duck walk­ing her ducklings,
Coy­ote asks her how she keeps them in a straight line,
Duck says she sews them together
with white horse­tail hair every morning
and tugs on the line gently,
until the horse­hair disappears,
that is how she keeps her duck­lings in a row

as usu­al, Coy­ote leaves smil­ing, she sees a white horse
graz­ing in a near­by field,
she plucks a few strands of tail hair
and returns to her burrow

the next morn­ing, one by one
she begins to sew her pups together

when she fin­ish­es, she gen­tly tugs on the horsehair
and drags their lit­tle bod­ies along the ground,
Coy­ote tilts her head in dis­may and becomes distraught,
she real­izes she has killed her lit­tle pups

“Indi­ans” will laugh about any­thing and anyone,
no mat­ter the tragedy

from  Ghost­word (Gnash­ing Teeth Pub­lish­ing), p 42

Rire

Ces mots d’il y a deux ou trois ans
revin­rent. — Ryūno­suke Aku­ta­gawa, 42. Le Rire

des Dieux.

un jour, Coy­ote aperçoit Cane prom­enant ses canetons
Coy­ote lui demande com­ment elle les garde bien alignés
Cane répond qu’elle les coud ensemble
avec des crins de queue de cheval blancs chaque matin
et qu’elle tire douce­ment sur le fil,
jusqu’à ce que les crins disparaissent

 C’est ain­si qu’elle garde ses cane­tons en rang
Comme à son habi­tude, Coy­ote s’en va en souri­ant, elle aperçoit un cheval blanc
brouter dans un champ voisin,
elle arrache quelques mèch­es de crin
et retourne à son terrier

le lende­main matin, un par un,
elle com­mence à coudre ses petits ensemble

quand elle a fini, elle tire douce­ment sur les crins
et traîne leurs petits corps sur le sol
con­sternée, dés­espérée, Coy­ote incline la tête, 
elle réalise qu’elle a tué ses petits.

Les « Indi­ens » rient de tout et de tous,
quelle que soit la tragédie

La poésie de Crisos­to Apache cherche à don­ner une place à l’être, à l’expérience, et pour cela il n’hésite pas à bous­culer notre logique de lec­ture en adop­tant une forme qui nous fait hésiter. Et en cela il souligne la vul­néra­bil­ité, car nous ne savons pas tou­jours com­ment associ­er les mots entre eux, ce qui ren­voie à l’expérience du déracin­e­ment bru­tal imposé par l’état colo­nial améri­cain dans le but que les pop­u­la­tions autochtones s’intègrent à la société occi­den­tale, quoi qu’il en coûte à ces cul­tures forte­ment liées à leur ter­ri­toire ances­tral avec il lequel elles entre­ti­en­nent une rela­tion d’appartenance forte. Voici un extrait qui illus­tre mes propos :

 

From « Amer­i­can Accessory »

an amer­i­can acces­so­ry in many hands


bee ’eldǫǫh [hol­low barrel—a gun] da ‘din­di [clouds explode in thun­der] ‘indaa’ [peo­ple and the white of the eyes] k ‘aa [the hol­low bul­let] łitu [red flu­id siphons] dił [blood]

« A well reg­u­lat­ed Mili­tia, being nec­es­sary to the secu­ri­ty of a free State, the righy of the peo­ple to keep and bear Arms, shall not be infringed »— Bill of Rights, 2nd Amendment.

  1. A PREAMBLE

down a long dark bar­rel numb they uncivil­ly succumb
evi­dent inside a blood-stream­ing anthem crescendo
cho­rus­es through young tongues a lockjaw—stock

an over­ture shakes a bag of long gray dust on tress­es and skins
lay­ers upon with­er­ing cries of a non­fic­tion­al hypoxia
on and on they turn their backs a dis­as­trous explosion
nods long into lumi­nous night catch­ing their eye in a dud
iner­tial paths col­lid­ing against cal­ci­um and jolt­ing coma
zero cen­ters pin­point tar­get thought to miss a hair trigger
every­one will feel and notice the heli­cal wound upon her 
beneath her sojourn­ing soil and infer­nal funer­al pyres

unty­ing a fes­ter­ing infec­tion ren­der­ing her skin yellow—
let this warn all who take hold of these volatile triggers
let this be a warn­ing to all men who do not fear to lose
eagle as emblem calls to jus­tice but bears no arm
to a bent lip
a surge of buck­shot seeps metal­lic sludge and tar­gets zero
ammu­ni­tion bore­hole who knew
nei­ther heav­en nor hell absolves them from slow­ing time
death hears no sound like a still hum­ming breath
gan­grenous is the object of an untime­ly momentum
and using the oppor­tu­ni­ty to cut a life short and valuable
now in these tithing times we share in this cav­ernous pain
steal­ing upon the still­ness waver­ing are we—wrought

—of stone and fire
—of bow and arrow
—of weapon and ammunition
—of colo­nial insurgency

Source: Poet­ry (Mars 2025)

Extrait de “Amer­i­can Acces­so­ry”  

un acces­soire améri­cain entre de nom­breuses mains

bee ’eldǫǫh [canon creux – un fusil] da ‘din­di [les nuages ​​explosent en ton­nerre] ‘indaa’ [les gens et le blanc des yeux] k ‘aa [la balle creuse] łitu [le liq­uide rouge s’écoule] dił [le sang]

« Une mil­ice bien organ­isée étant néces­saire à la sécu­rité d’un État libre, le droit du peu­ple de détenir et de porter des armes ne sera pas trans­gressé. » – Déc­la­ra­tion des droits, 2ième amendement.

  1. PRÉAMBULE

au fond d’un long et som­bre ton­neau engour­dis ils suc­combent incivilement
évi­dent à l’in­térieur un hymne courant sanglant en crescendo
des chœurs à tra­vers de jeunes langues une mâchoire—bloquée

une ouver­ture sec­oue un sac de longue pous­sière grise sur les cheveux et la peau
des couch­es se super­posent aux cris déchi­rants d’une hypox­ie bien réelle
encore et encore ils tour­nent le dos  une explo­sion désastreuse
hoche la tête dans la nuit lumineuse croisant leur regard dans un raté
des tra­jec­toires iner­tielles se heur­tent au cal­ci­um et à un coma saccadé
des cen­tres zéro pré­cisent une cible cen­sée man­quer une gâchette ultrasensible
cha­cun sen­ti­ra et remar­quera la blessure héli­coï­dale sur elle
sous la terre de son séjour et les bûch­ers funéraires infernaux
dénouant une infec­tion puru­lente qui rend sa peau jaune
que ceci aver­tisse tous ceux qui s’emparent de ces gâchettes volatiles
que ceci soit un aver­tisse­ment pour tous les hommes qui ne craig­nent pas de perdre
l’aigle en tant qu’emblème en appelle à la jus­tice mais ne porte aucune arme
vers une lèvre tordue
une volée de plombs laisse suin­ter une boue métallique et vise le zéro
un trou de for­age de muni­tions qui l’eût cru
ni le ciel ni l’en­fer ne les absoudront de ralen­tir le temps
la mort n’en­tend aucun son comme un souf­fle bour­don­nant et immobile
gan­grené est l’ob­jet d’un élan prématuré
et prof­i­tant de l’oc­ca­sion pour abréger une vie précieuse
main­tenant en ces temps de dîme nous parta­geons cette douleur caverneuse
nous glis­sant sur le silence vac­il­lant sommes-nous  — forgés

— de pierre et de feu
— d’arc et de flèche
— d’arme et de munitions
— d’in­sur­rec­tion coloniale

Le dernier livre de Crisos­to Apache s’intule is(ness), qui pour­rait se traduite par « êtrité ». Isness sonne en anglais presque comme « ease­ness », la facil­ité, et cela souligne et affirme l’être, le fait d’être, comme un « c’est » posé, indis­cutable, établi mal­gré les épreuves et les embûch­es semées sur le par­cours de vie des Indi­ens en Amérique. Ça n’est jamais facile pour eux de trou­ver une place aus­si bien physique que men­tale où se trou­ver en phase avec qui et ce qu’ils sont.  Il y a dans ce livre de la célébra­tion, de la provo­ca­tion, des sou­venirs et la mémoire en forme d’héritage, le tout bien vivace. La qual­ité des obser­va­tions mon­tre que l’attention intense portée, que la per­cep­tion des choses à ce stade de con­science fait que l’expérience de vivre se dilate dans plusieurs dimen­sions.  À la lec­ture de ce livre on com­prend aus­si que le temps tel que vécu par un amérin­di­en n’est pas linéaire comme le temps vu par les occi­den­taux.  Voici un extrait du poème inti­t­ulé “Snow Falling In C Minor,” (chute de neige en do mineur) où la dimen­sion de la lumière et de la musique s’interpénètrent. 

the weight of reflec­tion reminds the eyes to seek
what is behind the mind      so that a spark can be lit
a dawn for what can be expect­ed      in a yuc­ca basket
or buck­skin pouch                 sum­mon­ing the blessings
and gaz­ing through all await­ing pollen of bodies

Le poids du reflet rap­pelle aux yeux de chercher
ce qui se cache der­rière l’e­sprit    afin qu’une étin­celle puisse s’allumer
une aube pour ce qui peut être trou­vé     dans un panier de yucca
ou une bourse en peau de daim             il invoque les bénédictions
et con­tem­ple au tra­vers du pollen des corps tout attente

La tra­jec­toire de vie et d’écriture de Crisos­to Apache sem­ble pou­voir se résumer en un long acte de réclamer, de trou­ver une iden­tité. Il ne faut jamais oubli­er que les amérin­di­ens sont aujourd’hui issus de cul­tures qu’on a voulu éradi­quer et que se trou­ver, com­pren­dre sa per­son­nal­ité, appartenir à une com­mu­nauté, vivre en har­monie avec soi-même dans un envi­ron­nement le plus sou­vent hos­tile dès que l’on sort de la réserve, n’est pas tou­jours aisé. Pour eux, le fait de savoir d’où l’on vient déter­mine la pos­si­bil­ité de savoir où l’on va. Quand la piste du « d’où l’on vient » s’efface, il est dif­fi­cile de trou­ver la bonne direc­tion, on erre sans pou­voir dire qui l’on est, il reste comme une équa­tion exis­ten­tielle à résoudre. C’est cette équa­tion qui après un demi-siè­cle d’incertitude se trou­ve désor­mais résolue pour ce poète.   

 

Le nou­veau poète offi­ciel du Col­orado rend hom­mage à ses racines autochtones. En tant que nou­veau poète offi­ciel du Col­orado, Crisos­to Apache compte se con­sacr­er à la sen­si­bil­i­sa­tion com­mu­nau­taire et à l’in­spi­ra­tion de la prochaine généra­tion d’écrivains.

Présentation de l’auteur

Crisosto Apache

Crisos­to Apache est orig­i­naire de Mescalero, au Nou­veau-Mex­ique, dans la réserve des Apach­es de Mescalero. Apache est à la fois Apache de Mescalero, Apache de Chir­ic­ahua et Diné (Nava­jo) du clan « Áshįįhí » (Clan du Sel), né dans le clan Kinyaa’áanii (Clan de la Mai­son Imposante). Apache a obtenu un Mas­ter en beaux-arts à l’Institute of Amer­i­can Indi­an Arts de San­ta Fe, au Nouveau-Mexique.

Rédac­teur en chef adjoint pour The Off­ing, Apache vit actuelle­ment dans la région mét­ro­pol­i­taine de Den­ver, où il enseigne l’écri­t­ure dans divers étab­lisse­ments d’en­seigne­ment supérieur et pour­suit son tra­vail de défense de l’i­den­tité LGBTQ / Two-spir­it des Amérindiens.

© Crédits pho­tos Poet­ry Foundation.

Bibliographie 

Le pre­mier recueil d’A­pache, GENESIS (Lost Alpha­bet, 2018), puise dans les ves­tiges de la mémoire et de l’i­den­tité cul­turelle d’une émer­gence de soi en tant que lan­gage, corps et cos­molo­gie. Le deux­ième recueil d’A­pache s’in­ti­t­ule Ghost­word (Gnash­ing Teeth Pub­lish­ing, 2022). Les poèmes d’Apache ont été pub­liés dans Yel­low Med­i­cine Review, Den­ver Quar­ter­ly, Hawai‘i Review, Red Ink, Cream City Review, Plume Anthol­o­gy et Com­mon­place: The Jour­nal of Ear­ly Amer­i­can Life, ain­si que dans le livre du pho­tographe Christo­pher Felver, Tend­ing the Fire: Native Voic­es and Portraits.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go), et TOURNER, petit pré­cis de rota­tion paru chez Tar­mac en octo­bre 2022, RAFALES chez Lan­sk­ine en 2024, SIGNÉ NO-ONE, celle du non, 2025.  
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