Crisosto Apache, maintenant cinquantenaire, est membre de la nation Apache et de la nation Navajo (Diné), il a grandi sur la réserve Mescalero au Nouveau Mexique. Il est descendant d’Apache Mescalero, d’Apache Chiricahua et de Diné(Navajo) du clan ‘Áshįįhí (clan du sel) issu du clan Kinyaa’áanii (Clan de la Maison Imposante). Il est actuellement professeur associé d’anglais au Rocky Mountain College of Art + Design (établissement universitaire). Il a étudié et a obtenu une maîtrise en beaux-arts, avec une composante en écriture créative, à l’Institut des arts amérindiens de Santa Fe, au Nouveau-Mexique.
Enfant il lisait beaucoup et commença à s’intéresser à la poésie durant l’adolescence. Il peignait aussi énormément, ce qui lui valut d’obtenir une bourse pour étudier à l’institut des arts amérindiens à Santa Fe, là où sont formés de nombreux jeunes artistes et écrivains appartenant aux peuples autochtones d’Amérique. En 1990, durant sa première année d’étudiant, il a suivi les cours du poète Arthur Sze, et c’est après cette expérience qu’il s’est engagé dans le programme d’écriture créative. Et quelques années plus tard, après maturation, il proposera sa poésie à la publication. Et son dévouement à la poésie demeure une véritable passion. Il est actuellement rédacteur en chef adjoint du magazine The Offing.
Crisosto Apache, lecture d’un poème tiré de Ghost Word — Head Room Sessions n° 60. Son : Ian Kueht. Vidéo : Polina Saran. Enregistré en direct au Town Hall Collaborative. Produit par Head Room Sessions.
En plus de nombreuses participation à des anthologies, de nombreuses publications en revues, Crisosto Apache est l’auteur d’un premier recueil intitulé GENESIS (Lost Alphabet). Son deuxième recueil de poésie est intitulé Ghostword(Gnashing Teeth Publishing) ; et le troisième recueil, intitulé is(ness), paru en septembre 2025 chez Gnashing Teeth Publishing) capte l’importance de la présence, du temps, de la signification des expériences faites au cours d’une vie. Il semble se dégager de la poésie de Crisosto Apache comme le moyen d’atteindre une bonne connaissance de lui-même. Récemment élu « Poet Laureate » de l’état du Colorado, il est le premier auteur amérindien à occuper ce poste dans cet état. Le rôle d’un « poète lauréat », une sorte d’ambassadeur de la poésie, est de parcourir l’état pour organiser des lectures de poésie et des ateliers afin de faire découvrir à de nouveaux publics le pouvoir des mots. Le processus de sélection, très sélectif, prend en compte l’excellence et le talent artistiques, ainsi que l’engagement communautaire. « J’ai toujours cru au pouvoir des mots », a déclaré Crisosto Apache. « Je crois que les mots ont le pouvoir de transformer les cœurs et les esprits. » Très proche de la jeunesse, il a aussi déclaré :
J’espère pouvoir être une source d’inspiration, comme l’ont été mes mentors avant moi, ce service est bien plus qu’un titre ; il s’agit de partager le miracle discret de la poésie et son pouvoir transformateur. Aujourd’hui, peut-être plus que jamais, nos jeunes ont besoin de poésie.

Le premier recueil, GENESIS, contient des poèmes qu’on pourrait qualifier d’expérimentaux, l’utilisation des deux langues, apache (Ndé Bizaa) et navajo (Diné Bizaad), nous fait faire l’expérience de la vie sur la réserve et en milieu urbain. On y trouve des réflexions sur l’identité amérindienne, sur les traumatismes historiques, sur la sexualité, avec une image où isdzán et haastiń (homme et femme) deviennent indiscernables. Dans le poème qui suit, faisant partie du recueil GENESIS, entre clichés, stéréotypes, humour mordant ou simple ironie, se cachent des vérités et des informations concernant le psychisme et l’imprégnation culturelle qui font des Indiens plongés dans un milieu mainstream occidental, des inadaptés, des invisibles, passant pour des sots.
37 Common Characteristi(x)s of a Displaced Indian with a Learning Disability
—for Antonio Gomez
… it seems like the whites don’t want to get
involved with the Indians. They think we’re bad.
We drink. Our families drink. Dirty. Ugly. And
the teachers don’t want to help us … because they
don’t understand. So we stop asking questions,
[Donna Deyhle, quote by a Native student].
Generally Speaking:
X he complains about missing bright sunflowers swaying in a field, back home
X he associates constant apparition of memories on old beer bottles labels
X he exhibits dangerous attitudes for not being full blooded enough, or criminal enough
X he measures I.Q. [Indian Quality] by not reading or writing well, only by mouthing off
X he often feels dumb and hides behind a stoic face, just being Indian
X his separates culture with a sense of addiction and prevailing incarceration
X he thinks daydreaming is the medicine man, Daydreamer, from the old days
X he loses his attention span, because there are just too many things
X he shies away from all public activities because it exposes his frontal skin
Vision Quest, Reading Trees, and Spelling Mountain Streams:
X he grumbles of nausea while being made to read or write at lower altitudes
X he confuses letters, numbers, word sequences because of his refusal to assimilate
X he repeats letters, numbers, and substitute sounds of words, just because
X he gripes about seeing spirits because he whistles at night summoning them
X he lies consistently about his vision, yet eye exams do not recognize broken glasses
X he is nosey, but lacks the acuity, mostly he just does not watch where is going
X he reads, rereads, rereads and rereads, with slight comprehension to rereading
X he spells phonetically, his teachers do not realize it is a pow-wow song
Select Hearing and Proper Speech:
X he is excellent hearing whispers of others, but is easily distracted by fast moving objects
X he stutters when caught cussing, and transposes phrases and syllables
Eating and Bread Making Skills:
X he has no trouble kneading dough; his finger is unusual as flapping arms
X he is poor at sharing or eating communal meals and fork grasping
Counting and Lack of Time Management:
X he ignores managing time, and prioritizes tasks important to his value of time
X he inventories refrigerator contents, but he cannot conceal food properly
X he can count, but has difficulty counting more than his fingers and toes
X he fails word problems, but always understands 2 for 1 sale on candy bars
Indigenous Memory and Western Cognition:
X he has excellent long-term memory during meal times, family, culture, and tradition
X he has poor memory about proper table etiquette, and overeating
X he cannot grasp the importance of math, only what has been taken
X he will always respond with a long o vowel, an acknowledging agreement
Indian Behavior, Spiritual Health, Cultural Development and Integrated Personality:
X he is extremely self-humorous or compulsively hungry
X most do not get his humor, ways of playing, or understand his apathetic look
X he can be ambidextrous with conversation, free spirit, substance abuse and hunting
X he evolves from frequent beatings, mal-nutritious foods, and explosive products
X he is expressive towards deep sleep, and may never outgrow his tendencies
X he has unusually high and low tolerance for loss of internal dialogue
X he has a strong sense of injustice, emotional sensitivity, strives for placement in a
country that undeniably refutes his rightful location
X his cultural mistakes and Westernized symptoms surges with long exposure and removal
from reservation; time is a distressing pressure on deteriorating cultural associations in
identity
Source: GENESIS (Lost Alphabet, 2018)
37 Caractéristi(k)s communes d’un Indien déplacé ayant des difficultés d’apprentissage
— pour Antonio Gomez
… on dirait que les Blancs ne veulent pas s’impliquer
avec les Indiens. Ils pensent qu’on est mauvais.
On boit. Nos familles boivent. Sales. Laids. Et
les enseignants ne veulent pas nous aider… parce qu’ils
ne comprennent pas. Alors on arrête de poser des questions,
[Donna Deyhle, citation d’une élève autochtone].
En général :
K1 il se plaint de l’absence des tournesols éclatants qui se balançaient dans un champ, là-bas, chez lui.
K2 il associe constamment des souvenirs à des étiquettes de vieilles bouteilles de bière.
K3 il adopte des comportements dangereux car il ne se sent pas assez viril, ou pas assez criminel.
K4 il mesure le QI. [Qualité Indienne] par ne savoir ni lire ni écrire correctement, par proférer des insolences exclusivement.
K5 il se sent souvent bête et se cache derrière un visage stoïque, typiquement indien.
K6 sa culture est marquée par un sentiment d’addiction et un sentiment d’incarcération omniprésent.
K7 il pense que rêverie est le guérisseur, le Rêveur, d’autrefois
K8 il perd sa concentration, car il y a trop de choses
K9 il fuit toute activité publique car elle expose sa peau
Quête de vision, Arbres à lire et Ruisseaux de montagne à épeler :
K10 il se plaint de nausées lorsqu’on le force à lire ou à écrire à basse altitude
K11 il confond lettres, chiffres et suites de mots car il refuse d’apprendre
K12 il répète lettres, chiffres et sons de substitution, sans raison particulière
K13 il se plaint de voir des esprits car il siffle la nuit pour les invoquer
K14 il ment systématiquement sur sa vue, pourtant les examens ophtalmologiques ne détectent pas ses lunettes cassées
K15 il est curieux, mais manque de perspicacité ; la plupart du temps, il ne regarde pas où il va
K16 il lit, relit, relit encore et encore, avec une compréhension superficielle lors des relectures
K17 il épelle phonétiquement ; ses professeurs ne réalisent pas qu’il s’agit d’un chant traditionnel de pow-wow
Audition et élocution :
K18 il entend très bien les chuchotements, mais est facilement distrait par les objets rapides en mouvement
K19 il bégaie lorsqu’il s’étonne de jurer et inverse les phrases et les syllabes
Aptitudes culinaires et boulangères :
K20 il n’a aucune difficulté à pétrir la pâte ; son doigt est aussi étrange que des bras mimant des ailes
K21 il a du mal à partager les repas et à tenir correctement sa fourchette
Numération et gestion du temps :
K22 il néglige la gestion du temps et privilégie les tâches qui ont une importance particulière à ses yeux
K23 il fait l’inventaire du contenu du réfrigérateur, mais il ne sait pas bien ranger la nourriture
K24 il sait compter, mais a du mal à compter plus que ses doigts et ses orteils
K25 il échoue aux problèmes de logique, mais comprend toujours les promotions « 2 pour 1 » sur les barres chocolatées
Mémoire traditionnelle et cognition occidentale :
K26 il a une excellente mémoire à long terme pour les repas, la famille, la culture et les traditions
K27 il a une mauvaise mémoire des règles de la table et de l’étiquette, fait des excès alimentaires
K28 il ne comprend pas l’importance des mathématiques, seulement de ce qui a été pris
K29 il répondra toujours par un « o » long, en signe d’acquiescement
Comportement indien, santé spirituelle, développement culturel et personnalité intégrée :
K30 il fait beaucoup dans l’autodérision ou souffre d’une faim compulsive
K31 la plupart des gens ne comprennent ni son humour, ni ses jeux, ni son air apathique
K32 il peut être ambidextre dans la conversation, faire preuve de liberté d’esprit, de consommation de substances illicites et de chasse
K33 Il a subi des violences fréquentes, une alimentation déséquilibrée et a été exposé à des produits explosifs
K34 il est sensible au sommeil profond et pourrait ne jamais se défaire de ces tendances
K35 il a une tolérance exceptionnellement élevée ou faible à la perte de son dialogue intérieur
K36 il a le sens aigu de l’injustice, une grande sensibilité émotionnelle et aspire à une place… un
pays qui réfute indéniablement son lieu de résidence légitime
K37 ses erreurs culturelles et ses symptômes d’occidentalisation s’accentuent avec une exposition prolongée et l’éloignement de la réserve ; le temps exerce une pression angoissante sur la détérioration des liens culturels dont est faite l’identité.

La couverture de Ghostword, le deuxième recueil de poésie de Crisosto Apache, est absolument saisissante, on y voit un ensemble de choses disparates et l’on pense à un Crown Dancer, à une cérémonie rituelle. À la question qui lui était posée du pourquoi d’une telle couverture, Crisosto Apache a répondu en partie ceci : « Ma façon de percevoir les objets ou mon environnement est importante pour la manière dont j’observe le lien qui m’unit à eux. Les notions d’“espace” et de “lieu” sont pour moi liées à un sentiment d’appartenance. L’appartenance est une manière sacrée d’exister et de se souvenir de cette existence à travers la mémoire. Nous cherchons tous à appartenir à un groupe. Ghostword est une exploration des notions de ”lieu” et d’”espace” à travers mes souvenirs. Lorsque j’écris un poème, le lien avec l’image est primordial, car fournir un visuel permet au lecteur d’explorer ce moment grâce à la présence du poème et à l’émotion qu’il représente. Les images fonctionnent de la même manière. La couverture est une photographie intitulée « Spectre inhabituel » (2007), prise instinctivement sur le vif lors d’une visite sur ma réserve natale. La photo était initialement en couleur, mais j’ai changé la teinte en sépia pour lui donner un aspect vintage, ce qui renforce le caractère étrange et saisissant de la représentation. Le concept de l’image est librement inspiré de Łíbayí, une divinité spirituelle de la montagne dans la tradition cérémonielle des Apaches Mescalero (souvent appelée « clown »). Le concept de Ghostword(titre du livre et du poème numéro 26) a mûri pendant longtemps, et c’est au moment de la prise de la photo que l’idée du livre s’est concrétisée. J’avais en tête le contraste entre deux moments, et la façon aveugle dont l’humanité occupe et perçoit ces espaces. Les images représentent alors un dialogue avec le passé, là où l’écriture de Ryunosuke Akutagawa prend racine. Du fait de son suicide, son écriture continuait de résonner à travers la copie carbone de son dernier manuscrit, Une vie de fou, que j’ai conservée pendant des années avant de pouvoir retrouver un exemplaire du livre publié. Une grande partie de son œuvre était épuisée. En tenant cette copie carbone, j’avais l’impression qu’Akutagawa était avec moi, tel un esprit, un fantôme, d’où le titre du livre. » Ryūnosuke Akutagawa était un écrivain japonais né en 1892, qui s’est suicidé 35 ans plus tard en avalant une surdose de barbital. Il lui a fallu trois heures pour mourir, et durant ce laps de temps, il a écrit 51, de courtes descriptions que Crisosto Apache nomme vignettes, à savoir des pensées sur la maladie et la mort. C’est un des éléments qui a suscité l’écriture de Ghostword. Crisosto Apache dans un entretien dit ceci : « L’idée du livre a germé en s’inspirant des trois heures qui ont suivi la mort d’Akutagawa. Ces trois heures m’ont poussé à écrire quelque chose, comme une réponse. Si on m’avait donné trois heures pour écrire un épilogue, en quelque sorte, qu’aurais-je écrit en 2010 ? Bien sûr, travailler selon ce délai, après deux tentatives, a mené à un échec total. De ce défi sont nées les premières ébauches en deux parties, la troisième établissant un lien avec les autres nouvelles d’Akutagawa. La structure du livre s’est avérée difficile, car je devais choisir entre une organisation chronologique et le maintien des deux sections. L’ordre des deux sections reflétait au mieux le processus de création du livre, et je l’ai donc respecté. Plus tard, j’ai ajouté la troisième section, une réflexion sur ce processus et en lien avec les nouvelles d’Akutagawa. » Arthur Sze, poète américain de renom et professeur à l’institut des arts amérindiens écrit ceci : « Crisosto Apache puise avec force dans sa langue et sa culture Mescalero Apache et, guidé tout au long de son parcours par les étincelles lumineuses de l’écrivain japonais Akutagawa Ryunosuke, crée un voyage singulier au-delà de “l’enfouissement émotionnel et des abus systémiques”. Là où Akutagawa se heurte à l’effacement, “En les contemplant, tout était oublié”, sous la plume de Crisosto Apache, tout est remémoré et affronté, et, bien que remplis de cendres, ces poèmes témoignent de la lutte, de la survie et de la mystérieuse lumière de l’existence ». C’est un livre où se promènent les ombres que l’auteur affronte car il refuse de laisser le passé dicter son présent ; afin de pouvoir être en mesure de devenir, il lui appartient de ne pas subir indéfiniment les conséquences du trauma.
Crisosto Apache : « Mes mouvements sont très fluides » — OUTWORDS
Voici un poème du recueil Gostword dans lequel le personnage de Coyote, ici présenté comme mère, au féminin, traditionnellement capable du meilleur mais aussi du pire, nous montre son aspect sombre. Dans les cultures amérindiennes, Coyote est parfois perçu comme responsable de la création de l’humanité ou de la construction du monde. Mais il fait aussi figure de filou, c’est un personnage malicieux dont les actions, bien que souvent perturbatrices, aboutissent parfois à des résultats positifs et finalement transmettent de précieux enseignements. La figure de l’Indien stoïque oblitère trop souvent le fait que les Indiens aiment rire. Ils plaisantent beaucoup entre eux ou avec des non-Indiens avec lesquels ils se sentent à l’aise. L’humour Indien, grinçant, qu’on pourrait rapprocher de l’humour juif à bien des égards, est caractéristique de l’autodérision dont sont capables les peuples traumatisés, avec une histoire dramatique à porter.
Laughter
These words of two, three years ago
returned. — Ryūnosuke Akutagawa, 42. Laughter
of the Gods.
one day, Coyote sees Duck walking her ducklings,
Coyote asks her how she keeps them in a straight line,
Duck says she sews them together
with white horsetail hair every morning
and tugs on the line gently,
until the horsehair disappears,
that is how she keeps her ducklings in a row
as usual, Coyote leaves smiling, she sees a white horse
grazing in a nearby field,
she plucks a few strands of tail hair
and returns to her burrow
the next morning, one by one
she begins to sew her pups together
when she finishes, she gently tugs on the horsehair
and drags their little bodies along the ground,
Coyote tilts her head in dismay and becomes distraught,
she realizes she has killed her little pups
“Indians” will laugh about anything and anyone,
no matter the tragedy
from Ghostword (Gnashing Teeth Publishing), p 42
Rire
Ces mots d’il y a deux ou trois ans
revinrent. — Ryūnosuke Akutagawa, 42. Le Rire
des Dieux.
un jour, Coyote aperçoit Cane promenant ses canetons
Coyote lui demande comment elle les garde bien alignés
Cane répond qu’elle les coud ensemble
avec des crins de queue de cheval blancs chaque matin
et qu’elle tire doucement sur le fil,
jusqu’à ce que les crins disparaissent
C’est ainsi qu’elle garde ses canetons en rang
Comme à son habitude, Coyote s’en va en souriant, elle aperçoit un cheval blanc
brouter dans un champ voisin,
elle arrache quelques mèches de crin
et retourne à son terrier
le lendemain matin, un par un,
elle commence à coudre ses petits ensemble
quand elle a fini, elle tire doucement sur les crins
et traîne leurs petits corps sur le sol
consternée, désespérée, Coyote incline la tête,
elle réalise qu’elle a tué ses petits.
Les « Indiens » rient de tout et de tous,
quelle que soit la tragédie
La poésie de Crisosto Apache cherche à donner une place à l’être, à l’expérience, et pour cela il n’hésite pas à bousculer notre logique de lecture en adoptant une forme qui nous fait hésiter. Et en cela il souligne la vulnérabilité, car nous ne savons pas toujours comment associer les mots entre eux, ce qui renvoie à l’expérience du déracinement brutal imposé par l’état colonial américain dans le but que les populations autochtones s’intègrent à la société occidentale, quoi qu’il en coûte à ces cultures fortement liées à leur territoire ancestral avec il lequel elles entretiennent une relation d’appartenance forte. Voici un extrait qui illustre mes propos :
From « American Accessory »
an american accessory in many hands
bee ’eldǫǫh [hollow barrel—a gun]
da ‘dindi [clouds explode in thunder]
‘indaa’ [people and the white of the eyes]
k ‘aa [the hollow bullet]
łitu [red fluid siphons]
dił [blood]
« A well regulated Militia, being necessary to the security of a free State, the righy of the people to keep and bear Arms, shall not be infringed »— Bill of Rights, 2nd Amendment.
- A PREAMBLE
down a long dark barrel numb they uncivilly succumb
evident inside a blood-streaming anthem crescendo
choruses through young tongues a lockjaw—stock
an overture shakes a bag of long gray dust on tresses and skins
layers upon withering cries of a nonfictional hypoxia
on and on they turn their backs a disastrous explosion
nods long into luminous night catching their eye in a dud
inertial paths colliding against calcium and jolting coma
zero centers pinpoint target thought to miss a hair trigger
everyone will feel and notice the helical wound upon her
beneath her sojourning soil and infernal funeral pyres
untying a festering infection rendering her skin yellow—
let this warn all who take hold of these volatile triggers
let this be a warning to all men who do not fear to lose
eagle as emblem calls to justice but bears no arm
to a bent lip
a surge of buckshot seeps metallic sludge and targets zero
ammunition borehole who knew
neither heaven nor hell absolves them from slowing time
death hears no sound like a still humming breath
gangrenous is the object of an untimely momentum
and using the opportunity to cut a life short and valuable
now in these tithing times we share in this cavernous pain
stealing upon the stillness wavering are we—wrought
—of stone and fire
—of bow and arrow
—of weapon and ammunition
—of colonial insurgency
Source: Poetry (Mars 2025)
Extrait de “American Accessory”
un accessoire américain entre de nombreuses mains
bee ’eldǫǫh [canon creux – un fusil] da ‘dindi [les nuages explosent en tonnerre] ‘indaa’ [les gens et le blanc des yeux] k ‘aa [la balle creuse] łitu [le liquide rouge s’écoule] dił [le sang]
« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. » – Déclaration des droits, 2ième amendement.
- PRÉAMBULE
au fond d’un long et sombre tonneau engourdis ils succombent incivilement
évident à l’intérieur un hymne courant sanglant en crescendo
des chœurs à travers de jeunes langues une mâchoire—bloquée
une ouverture secoue un sac de longue poussière grise sur les cheveux et la peau
des couches se superposent aux cris déchirants d’une hypoxie bien réelle
encore et encore ils tournent le dos une explosion désastreuse
hoche la tête dans la nuit lumineuse croisant leur regard dans un raté
des trajectoires inertielles se heurtent au calcium et à un coma saccadé
des centres zéro précisent une cible censée manquer une gâchette ultrasensible
chacun sentira et remarquera la blessure hélicoïdale sur elle
sous la terre de son séjour et les bûchers funéraires infernaux
dénouant une infection purulente qui rend sa peau jaune
que ceci avertisse tous ceux qui s’emparent de ces gâchettes volatiles
que ceci soit un avertissement pour tous les hommes qui ne craignent pas de perdre
l’aigle en tant qu’emblème en appelle à la justice mais ne porte aucune arme
vers une lèvre tordue
une volée de plombs laisse suinter une boue métallique et vise le zéro
un trou de forage de munitions qui l’eût cru
ni le ciel ni l’enfer ne les absoudront de ralentir le temps
la mort n’entend aucun son comme un souffle bourdonnant et immobile
gangrené est l’objet d’un élan prématuré
et profitant de l’occasion pour abréger une vie précieuse
maintenant en ces temps de dîme nous partageons cette douleur caverneuse
nous glissant sur le silence vacillant sommes-nous — forgés
— de pierre et de feu
— d’arc et de flèche
— d’arme et de munitions
— d’insurrection coloniale

Le dernier livre de Crisosto Apache s’intule is(ness), qui pourrait se traduite par « êtrité ». Isness sonne en anglais presque comme « easeness », la facilité, et cela souligne et affirme l’être, le fait d’être, comme un « c’est » posé, indiscutable, établi malgré les épreuves et les embûches semées sur le parcours de vie des Indiens en Amérique. Ça n’est jamais facile pour eux de trouver une place aussi bien physique que mentale où se trouver en phase avec qui et ce qu’ils sont. Il y a dans ce livre de la célébration, de la provocation, des souvenirs et la mémoire en forme d’héritage, le tout bien vivace. La qualité des observations montre que l’attention intense portée, que la perception des choses à ce stade de conscience fait que l’expérience de vivre se dilate dans plusieurs dimensions. À la lecture de ce livre on comprend aussi que le temps tel que vécu par un amérindien n’est pas linéaire comme le temps vu par les occidentaux. Voici un extrait du poème intitulé “Snow Falling In C Minor,” (chute de neige en do mineur) où la dimension de la lumière et de la musique s’interpénètrent.
the weight of reflection reminds the eyes to seek
what is behind the mind so that a spark can be lit
a dawn for what can be expected in a yucca basket
or buckskin pouch summoning the blessings
and gazing through all awaiting pollen of bodies
Le poids du reflet rappelle aux yeux de chercher
ce qui se cache derrière l’esprit afin qu’une étincelle puisse s’allumer
une aube pour ce qui peut être trouvé dans un panier de yucca
ou une bourse en peau de daim il invoque les bénédictions
et contemple au travers du pollen des corps tout attente
La trajectoire de vie et d’écriture de Crisosto Apache semble pouvoir se résumer en un long acte de réclamer, de trouver une identité. Il ne faut jamais oublier que les amérindiens sont aujourd’hui issus de cultures qu’on a voulu éradiquer et que se trouver, comprendre sa personnalité, appartenir à une communauté, vivre en harmonie avec soi-même dans un environnement le plus souvent hostile dès que l’on sort de la réserve, n’est pas toujours aisé. Pour eux, le fait de savoir d’où l’on vient détermine la possibilité de savoir où l’on va. Quand la piste du « d’où l’on vient » s’efface, il est difficile de trouver la bonne direction, on erre sans pouvoir dire qui l’on est, il reste comme une équation existentielle à résoudre. C’est cette équation qui après un demi-siècle d’incertitude se trouve désormais résolue pour ce poète.
Le nouveau poète officiel du Colorado rend hommage à ses racines autochtones. En tant que nouveau poète officiel du Colorado, Crisosto Apache compte se consacrer à la sensibilisation communautaire et à l’inspiration de la prochaine génération d’écrivains.
Présentation de l’auteur
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