Regard sur la poésie native américaine – Margo Tamez : un langage enraciné dans la mémoire

Par |2022-01-05T12:42:51+01:00 31 décembre 2021|Catégories : Essais & Chroniques, Margo Tamez|

Mar­go Tamez : un lan­gage enrac­iné dans la mémoire — la mémoire du corps et son his­toire. 

Tra­duc­tions de Béa­trice Machet

Mar­go Tamez est mem­bre de la tribu des Lipan Apach­es du Texas. Il serait plus cor­rect de la présen­ter ain­si : Kónit­sąąíí Cúelc­ahén Ndé, Lipan Apache des plaines du sud (gens des hautes herbes). Lipan sig­ni­fie gris clair, et cette branche du peu­ple Apache est arrivée au Texas au début du 17ème siè­cle afin de trou­ver des bisons à chas­s­er et des ter­res pour cul­tiv­er la courge et le maïs. Comme toutes les ban­des Apach­es, cha­cune est très indépen­dante des autres, et les Lipan Apach­es ont eu une his­toire dif­férente des Apach­es chir­ic­ahuas dont Cochise fut l’un des chefs par exemple. 

Au 19ème siè­cle, le Texas étant envahi par de nou­veaux colons, les Lipan Apach­es furent dure­ment chas­sés et exter­minés au point que beau­coup s’enfuirent se réfugi­er dans les mon­tagnes du nou­veau Mex­ique chez les Apach­es Mescaleros. 

Née en 1962 à Austin, au Texas, Mar­go Tamez a vécu sur les ter­res Lipan Apach­es à prox­im­ité de la fron­tière avec le Mex­ique. Née à la péri­ode des mou­ve­ments pour les droits civiques des noirs améri­cains, à une époque où la guerre du Viet­nam divi­sait l’opinion améri­caine, témoin de com­bi­en ses par­ents avaient de dif­fi­cultés avec les groupes de pop­u­la­tions blanch­es tant l’intolérance, l’injustice sociale et l’hostilité envers eux étaient féro­ces, Mar­go se sou­vient qu’à l’âge de 7 ans, sa mère l’a encour­agée à s’éduquer et à se famil­iaris­er avec la cul­ture dom­i­nante afin d’utiliser ses con­nais­sances acquis­es pour ensuite don­ner voix aux luttes de son peuple.

Elle a fait des études uni­ver­si­taires jusqu’à obtenir un doc­tor­at et aujourd’hui elle enseigne dans le départe­ment des études indigènes à l’université Okana­gan de Colom­bie Bri­tan­nique (Cana­da).

Mar­go Tamez, Raven eye, Uni­ver­si­ty of Ari­zona Press, 2007, 92 pages.

S’étant pour un laps de temps éloignée de l’université, Mar­go s’est rap­prochée de milieux artis­tiques qui l’ont amenée à ren­con­tr­er et à tra­vailler avec des per­son­nal­ités mar­quantes telles la fig­ure de la résis­tance Indi­enne, le poète John Trudell, un temps leader du mou­ve­ment des Indi­ens d’Amérique, mais aus­si l’écrivain Chilien Juan Teje­da et l’auteur-compositeur-interprète de coun­try Butch Han­cock. Ces influ­ences la con­duiront à l’écriture d’une pla­que­tte de poèmes inti­t­ulé Alleys & Allies (Sad­dle Tramp Press) en 1991. Ce petit recueil est le résul­tat d’expérimentations formelles à par­tir des tra­di­tions orales Indi­ennes, du « cor­ri­do» mex­i­cain (sorte de bal­lade pop­u­laire), le tout plongé dans le con­texte socio-poli­tique du sud-ouest Amer­i­can. De plus, Mar­go est l’auteure de plusieurs livres dont deux de poésie, pub­liés aux édi­tions Uni­ver­si­ty of Ari­zona : Naked Want­i­ng (vouloir nu, 2003) et Raven Eye (Œil de cor­beau, 2007). Ce dernier a été sélec­tion­né pour le prix Pulitzer de poésie et a reçu le prix Cather de poésie. Mar­go est aus­si l’auteure de textes his­toriques, dont l’un retrace la lutte des femmes Lipan Apach­es depuis les années 1524 jusqu’à aujourd’hui, une his­toire de résis­tance, de fron­tières, et même de luttes con­tre la con­struc­tion du mur entre Mex­ique et Etats Unis. Une autre pub­li­ca­tion est con­sacrée à la mémoire du peu­ple Lipan Apache et ren­ferme des poèmes rela­tant le géno­cide et la mémoire ances­trale. Voici les références :

“My Moth­er in Her Being (Ma mère telle qu’en elle-même)–Photograph ca. 1947,” Callaloo, Vol. 32, No. 1, hiv­er 2009, pp. 185–187.

“Restor­ing Lipan Apache Wom­en’s Laws, Lands and Strength in El Cal­aboz Rancheria at the Texas-Mex­i­co Bor­der,” (Restituer les lois des femmes Lipan Apache, ter­ri­toires et Force dans la rancheria El Cal­aboz à la fron­tière Mex­i­co-tex­ane)  Signs, Vol. 35, No. 3, 2010, pp. 558–569.

“Our Way of Life is Our Resis­tance”: Indige­nous Women and Anti-Impe­ri­al­ist Chal­lenges to Mil­i­ta­riza­tion along the U.S.-Mexico Bor­der,” “(Notre mode vie est notre résis­tance : Femmes indigènes et les défis anti-impéri­al­istes con­tre la mil­i­tari­sa­tion le long de la fron­tière mex­i­caine) dans  Works and Days,

Invis­i­ble Bat­tle­grounds: Fem­i­nist Resis­tance in the Glob­al Age of War and Impe­ri­al­ism (Travaux et jours, champs de bataille invis­i­bles : résis­tance fémin­iste  à l’ère du monde glob­al­isé de la guerre et de l’impérialisme), Susan Com­fort, Edi­tor, 57/58: Vol. 20, 2011.

Mar­go dans sa jeunesse à souf­fert de défi­cience audi­tive dont, et je la cite, la cause est la pau­vreté, une fièvre élevée, un cli­mat d’anxiété due aux trau­mas que les effets de la coloni­sa­tion sauvage et cru­elle ont générés. Très tôt elle remar­que que la société des colons est ter­ri­ble­ment irre­spectueuse de son envi­ron­nement, allant jusqu’à « men­er une guerre con­tre la terre ». Cette agres­sion est vécue jusque dans son corps d’indienne, elle qui appar­tient à une com­mu­nauté méprisée, ignorée, mal­traitée. Elle n’avait pas les mots pour exprimer cela à l’époque, mais avait l’intuition que c’est ce qui la rendait malade.    

Paru en 2007, Raven Eye (œil de cor­beau) est con­sid­éré comme un ouvrage qui « indigénise » la forme poé­tique améri­caine. Mar­go Tamez mêle des réc­its tra­di­tion­nels de la créa­tion des nations Athabas­canes (dont les Apach­es font par­tie) avec des nar­ra­tions du géno­cide des Lipan Apach­es per­pétré par les colons et des épisodes auto­bi­ographiques. La forme poé­tique qui en résulte garde la struc­ture nar­ra­tive tra­di­tion­nelle pro­pre à son peu­ple et l’importe (ain­si que par­fois les écrits pic­tographiques qui les fix­ent) jusque dans l’esthétique lit­téraire occi­den­tale pour en faire une écri­t­ure de résis­tance. Dans ses pros­es comme dans ses vers elle exam­ine en détails les prob­lèmes de genre, de vio­lence, d’identité, en évo­quant les camps, les march­es for­cées, l’exil, les murs aux fron­tières. Elle réflé­chit aux effets de la coloni­sa­tion (dépos­ses­sion, l’invisibilité des peu­ples Indi­ens en Amérique, l’effacement his­torique de leur présence, le déni de leur exis­tence), effets qui per­durent. Elle les fait réson­ner dans ses écrits pour mon­tr­er com­ment ils sévis­sent encore dans les régions où les pop­u­la­tions Indi­ennes rési­dent, a for­tiori si elles vivent près, ou à cheval sur des fron­tières (Cana­da, Mex­ique), ce qui les empêche de pleine­ment exercer leur sou­veraineté de nations.

Voici un exem­ple de poème qu’on trou­ve dans ce recueil :

Après la col­li­sion, Cor­beau se sou­vient : Où tous nous com­mençons (After col­lid­ing, Raven recalls : Where We All Begin).

Je suis le sexe entre les épines      sen­teur
Et une pulsation
Logée dans les lèvres des   cap­tifs     vio­lés   sous con­trat
Esclaves Lipan        paysans espag­nols     refugiés Jumanos

Fer­til­ité       pos­si­bil­ités    ques­tions    piégeage
Engen­drent ce sou­venir pareil à un manuel d’utilisation :
les haïr     vous haïr vous-même     ser­rer la visse plus fort    répéter

Mes ailes revi­en­nent … une … deux
Au cri humide glis­sant   un os et mémoire    récupéra­tion

Où l’univers commence
Où l’univers com­mence où l’univers commence

Où nous com­mençons tous

 

Les Jumanos sont des Indi­ens Apach­es du sud-ouest des Etats-Unis dont le ter­ri­toire d’origine se trou­ve en grande par­tie dans l’actuel Texas. Les Lipans avaient, eux égale­ment, leur ter­ri­toire au Texas mais aus­si au Nou­veau-Mex­ique, dans le Col­orado et de l’autre côté de la fron­tière avec le Mex­ique dans les états du Chi­huahua, Coahuila, et Nue­vo Léon. (N.d.T)

Par ailleurs, Mar­go est une mil­i­tante très active. En 2004, par exem­ple, elle a co-organ­isé, à Tuc­son en Ari­zona, un sym­po­sium sur la glob­al­i­sa­tion, la jus­tice envi­ron­nemen­tale et les mou­ve­ments tox­iques. Au plus près des prob­lèmes ren­con­trés par les Indi­ens d’Amérique aujourd’hui est son engage­ment pour défendre les droits des pop­u­la­tions Indi­ennes non recon­nues par l’état. Le scan­dale est que les nations Indi­ennes ne sont recon­nues par l’état fédéral qu’à la con­di­tion d’avoir par le passé accep­té de se ren­dre sur une réserve et d’y avoir été enreg­istré. Que les Indi­ens sachent qui ils sont et d’où ils vien­nent n’a aucune valeur légale, selon l’état vous n’êtes Indi­en que si le nom de vos ancêtres est bien noté sur les reg­istres d’une réserve. Ceci prive de droits de nom­breuses per­son­nes, droits par ailleurs accordés par traités aux Indi­ens. Ceci les sig­nale comme descen­dants d’Indiens « hos­tiles », ceux ayant com­bat­tu, ayant refusé de céder leurs ter­ri­toires, qui ne voulaient pas marchan­der leur sou­veraineté, qui n’ont jamais voulu se ren­dre. Les voilà donc à présent effacés, inex­is­tants au regard de la loi. Je repro­duis ci-dessous les réflex­ions qu’elle partageait le 19 novem­bre 2020 sur un réseau social :

You don’t have to under­stand someone’s iden­ti­ty to respect it. Some peo­ple haven’t heard a lot about [xxxx]” Fed­er­al­ly Non-Rec­og­nized Trib­al “iden­ti­ty, or have trou­ble under­stand­ing what it means to be” Non-Rec­og­nized, and tend to uncrit­i­cal­ly believe and per­pet­u­ate the col­o­niz­ers’ false myths, fic­tions, and nar­ra­tives about us. Before you per­pet­u­ate igno­rance, do your research first , ask your­self why it’s easy for you to dehu­man­ize a whole group and poten­tial­ly con­tribute to enabling the set­tler state to enact more vio­lence and geno­cide against a spe­cif­ic group.” (Il n’est pas besoin de com­pren­dre l’identité de quelqu’un pour la respecter. Cer­taines per­son­nes n’ont pas enten­du beau­coup par­ler de l’identité trib­ale non recon­nue par l’état fédéral, et ont ten­dance à croire et à per­pétuer, sans les remet­tre en cause, les faux mythes, fauss­es fic­tions, faux réc­its à notre sujet. Avant de répan­dre l’ignorance, faites des recherch­es d’abord, deman­dez-vous pourquoi il vous est si facile de déshu­man­is­er un groupe et à con­tribuer poten­tielle­ment à autoris­er l’état colon de per­pétr­er plus de vio­lence, de per­pétr­er un géno­cide, con­tre un groupe spé­ci­fique.) «All peo­ple, even those whose iden­ti­ties you don’t ful­ly under­stand, deserve respect. » (Tous les gens, même ceux dont vous ne com­prenez pas bien l’identité, méri­tent le respect.) 

Le con­grès CALACS 2012 présente des entre­tiens avec cer­taines des per­son­nes impliquées dans le pro­gramme CALACS, qui parta­gent leurs domaines de recherche, leurs intérêts et ce que le con­grès CALACS 2012 sig­ni­fie pour elles.

Et Mar­go con­clu­ait de cette façon « hash­tag­isée » pour met­tre en lumière les mots clés qui désig­nent les prob­lèmes et les souf­frances aux­quels font face les Indi­ens d’Amérique :

#geno­cide                                                                          #géno­cide

#truthand­jus­tice                                                                 #véritéetjus­tice

#truthing                                                                            #fairelavérité

#Indige­nousepis­te­mol­o­gy                                                  #épisté­molo­gieIn­di­enne

#land­back                                                                           #ren­drelester­res

#set­tler­ly­ing                                                                        #men­songede­colon

#col­o­niz­er­sand­col­o­nized                                                    #colon­set­colonisés

#when­col­o­nized­be­come­col­o­niz­ers                                    #quan­dle­s­colonisés­de­vi­en­nent­colons

#stuffy­ouhate­todeal­with                                                     #gave­toide­hainepourlagér­er

#eva­sion                                                                             #éva­sion

#avoid­ance­be­hav­iours                                                        #com­porte­ments­dévite­ment

#col­o­nized­dys­func­tion                                                       #dis­fonc­tion­nement­colonisé

#Stock­holm­syn­dromeUSA                                                 #syn­drom­e­de­Stock­hol­mUSA

#pea­ceis­not­sur­ren­der                                                          #paixnest­pasred­di­tion

#treati­esthat­did­nt­go­away                                                    #traitésquinesont­pas­par­tis

#refus­ing­to­go­away                                                             #refus­de­par­tir

#resist­ingset­tlervi­o­lenceev­ery­day                                      #chaque­jour­ré­sis­teràlavi­o­lencedes­colons

#stopthe­sham­ing                                                                #arrêterd’humilier

#stopig­no­rance                                                                   #arrêterl’ignorance

 

Le tra­vail de Mar­go Tamez, selon Joni Adam­son dans son arti­cle Todos somos Indios : Imag­i­na­tion révo­lu­tion­naire, moder­nité alter­na­tive et organ­i­sa­tion transna­tionale dans l’œuvre de Silko, Tamez et Anzal­d­ua, se com­bine au tra­vail des femmes écrivains indi­ennes qui imag­i­nent un nou­veau futur en rassem­blant, en coal­isant toutes les forces con­struc­tives et bâtis­seuses des groupes indigènes au-delà de l’identité trib­ale. Ces groupes dits indigènes pou­vant inté­gr­er des non-Indi­ens dont les préoc­cu­pa­tions pour la jus­tice sociale et la pro­tec­tion de l’environnement recoupent les reven­di­ca­tions Indi­ennes. Il s’agirait de repenser un nou­veau trib­al­isme, qui fait naturelle­ment suite au mou­ve­ment pan-trib­al, cette émer­gence dans les années 1980 d’une iden­tité transna­tionale au sein des nations Indi­ennes d’Amérique. La poésie de Mar­go Tamez est le résul­tat de l’histoire longue de plusieurs siè­cles, his­toire de luttes pour la recon­nais­sance, pour l’auto-détermination, pour le droit des peu­ples autochtones aux­quels les insti­tu­tions colo­niales ont voulu refuser toute exis­tence légale. La mère, les grands-mères et arrière-grands-mères etc, de Mar­go Tamez ont tenu des reg­istres et des archives, aus­si bien famil­iales et « secrètes », que des doc­u­ments tels que tes­ta­ments, actes de mariages, titres de pro­priétés, pho­tos, arti­cles de jour­naux, cartes, … et ce depuis 1546 jusqu’en 1919. En 2005 les ten­sions dans la com­mu­nauté famil­iale de Mar­go aux abor­ds de la fron­tière avec le Mex­ique ont aug­men­té, et ce à cause de l’attentat du 11 sep­tem­bre 2001 à New-York avec la con­struc­tion du mur qui en a découlé. Mar­go Tamez a décidé alors de faire de ces archives et doc­u­ments le sujet de son doc­tor­at en philoso­phie. En cela Mar­go pre­nait la suc­ces­sion de ses ancêtres, ces gar­di­ennes de la com­mu­nauté Lipan-Apache qui avaient con­tin­uelle­ment dû se bat­tre con­tre les envahisseurs Espag­nols, les Mex­i­cains, puis ensuite les Etats Unis, tous voulant exter­min­er ces com­mu­nautés dont le seul nom d’Apache fai­sait fris­son­ner d’horreur les colons blancs. 

Dans Naked Want­i­ng, son pre­mier recueil de poèmes, Mar­go Tamez donne voix à la nature, elle mon­tre les effets désas­treux de la pol­lu­tion de l’air, des eaux, avec son chapelet de drames, fauss­es-couch­es dues au DDT, can­cers… Elle écrit : « l’air est lourd de chaleur et d’humidité/ mais sent le diesel et les désherbants ». Elle écrit aus­si : « la terre est un courant éro­tique qui lie entre eux tous les êtres ». Dans ce recueil elle abor­de la ques­tion de la mil­i­tari­sa­tion de la fron­tière et ces effets tox­iques sur les com­mu­nautés Indi­ennes dont les mem­bres allant d’un côté et de l’autre puisque ter­ri­toire trib­al établi à cheval sur les deux pays, sont soupçon­nés sans cesse d’être des « alliens », des migrants sans papiers, quand ils ne sont pas arrêtés et molestés. Dans son poème Wit­ness of Birds Mar­go nous mon­tre le con­traste entre son statut de femme uni­ver­si­taire éduquée et celui des migrants Mex­i­cains sans papiers qui pren­nent le risque de l’exploitation, des coups, de la faim, qui vien­nent chercher le min­i­mum décent pour un humain : tra­vail, abri, nour­ri­t­ure et dig­nité, et qui ne man­quent pas de se moquer d’elle quand un oiseau nom­mé vach­er à tête brune (cow­bird) vient se pos­er sur la tête de la poétesse et lui emmêle les cheveux. Quand elle se débat pour faire par­tir l’oiseau ils la pointent du doigt : celle avec une jolie robe… sans savoir qu’elle aus­si, tout comme eux, est issue des class­es défa­vorisées, elle est « indigène ». Sa com­mu­nauté con­naît le même sort de pau­vreté et de non recon­nais­sance que ces tra­vailleurs illé­gaux. 

Dans Raven Eye Mar­go Tamez insiste, per­siste à mon­tr­er les dom­mages faits à l’environnement. Dans un poème que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’épique, inti­t­ulé « Addic­tion to the Dead » (addic­tion aux morts) elle relie le meurtre et le viol de femmes Lipan-Apach­es, de paysannes Espag­noles, de réfugiées, aux pul­véri­sa­tions de pro­duits chim­iques qui font que pas un organ­isme humain sur la planète n’est exempt de pro­duits tox­iques dans son sang. Dans un poème inti­t­ulé Bring­ing Back the Birds, elle con­state la dis­pari­tion des espèces dans un brouil­lard tox­ique mais en appelle aus­si à la créa­tion d’une « pos­si­ble earth, /One that we love. / Where we are liable / for the dam­ages / freight­ed on her. » (terre pos­si­ble, / une que nous aimons. / Où nous sommes respon­s­ables / des dom­mages / accu­mulés con­tre elle.)

Mal­gré tous les efforts con­sen­tis pour pro­téger les ter­res que la famille Tamez pos­sède depuis 1605 jusqu’au 21 avril 2009, le gou­verne­ment améri­cain évo­quant « le droit émi­nent » de l’état, a com­mencé la con­struc­tion du mur au milieu de la pro­priété de Mar­go Tamez. En dépit de cela, elle garde un esprit posi­tif, elle écrit : « by the will of indige­nous Peo­ples and our glob­al part­ners », par la volon­té des peu­ples Indi­ens et de nos parte­naires mon­di­aux, la con­fi­ance grandit dans le pou­voir des alliances qui « strength­en, empow­er and reclaim the long-term spir­i­tu­al, phys­i­cal and emo­tion­al bonds between humans and Moth­er Earth for the life of our future gen­er­a­tions » ; c’est-à-dire alliances qui ren­for­cent, don­nent pou­voir et récupèrent les liens étab­lis depuis très longtemps entre les humains et la Terre Mère, qu’ils soient spir­ituels, physiques et émo­tion­nels, pour la vie des futures générations.

Voici un poème qui illus­tre (encore) à la fois la réal­ité, la pro­fondeur du trau­ma­tisme, mais aus­si la volon­té d’être pos­i­tive, la cer­ti­tude d’une mis­sion à accom­plir pour un effet de guéri­son collectif :

Buvant sous la lune elle se met à rire (dans Raven Eye) (Drink­ing Under the Moon She Goes Laughing).

Quand la fin fut proche
Il menaça   les mains tremblantes
Il n’y a pas de fin     jamais    ses mains atteignant mon visage
Tu ne peux pas par­tir    il enlève sa chemise   pour­suit son geste vers son pantalon
Des gouttes de sueur per­lent sur son nez

Vapeur d’orbe lunaire    lui­sance métallique   amour­malade
Ombres de nuit engour­die trébuchante
Cor­beaux per­chés sur un lampadaire

Nous sommes des four­mis ter­restres vivant dans la précarité
Sur le sol sacré de Huhugam
Jarre de nos morts

Comme des chats en lam­beaux mes fan­tômes et moi
Bavar­dons dans l’allée der­rière un bar
Mes yeux captent les leurs    une étin­celle    révo­lu­tion
pieds sans empreintes sur le gravier
Notre exis­tence effacée     loin­taine
D’entrechoquer des bouteilles de bière et vanité

Sur le banc à l’extérieur d’une librairie
Nous sommes élim­inés    vois les nou­velles de la rue
La résis­tance se fait broyer

Mes fan­tômes favoris et moi nous appliquons plus fort     nous nous don­nons naissance

Sur le banc à l’extérieur d’une librairie
un vent glacé veut arracher nos secrets

Hey nay ya na ya na ya na
Je vous remer­cie mer­ci de votre présence
Mes fan­tômes je vous remer­cie de votre présence 
Hey nay ya na   ya na   ya na  ya na
Ce dilemme oh ancêtres
O ! ancêtres !!!! je vous remer­cie mer­ci mer­ci 
Hey nay ya na ya na ya na ya na

Je suis encore la bâtarde de la con­ces­sion Lipan Jumano
Per­son­ne ne voit     per­son­ne ne recon­naît      une invis­i­bil­ité
Filant pas­sant à tra­vers tous les checkpoints
Villes fron­tières    voies fer­rées   pes­ti­cides de pas­sage    queues de l’assistance publique  

Ailes aux formes changeantes
Venin de scor­pi­on à moi inoculé pour la nuit

Spasmes de lumière verte dans le clic clic clic sup­prime coupe passe
putain fais quelque chose fais quelque chose de dif­férent 

Un orgasme de lumière sur le bord glissant
Un bon moment pour mourir 
Et la vie se répan­dant comme une osmose

Grand-mère lapin trébuche sur la lune
Tou­jours avec sur son vis­age cet air chagriné
Fab­rique le remède
Sois artiste
Fais ce qui est nécessaire

 

Mar­go Tamez (chemise rose et jeans) accom­pa­g­née des membres 
de la com­mu­nauté Lipan Apache à El Cal­aboz, ter­ri­toire tribal 
au Texas, au long du mur fron­tière avec le Mexique.

 

(Huhugam : nom des ancêtres des Indi­ens O’Odham mais aus­si nom d’une civil­i­sa­tion préhis­torique ayant pro­duit des poter­ies remar­quables et ayant vécu sur un vaste ter­ri­toire allant de l’état de l’actuel Ari­zona en englobant le Texas et jusqu’au nord du Mex­ique, donc terre ances­trale des Lipan Apache égale­ment. N.d.T.)

En con­clu­sion, voici ce qu’exprimait Mar­go (dans un entre­tien accordé lors du fes­ti­val de Medellin en Colom­bie en 2018) : « So, poet­ry for me is and always has to be con­nect­ed to the mate­r­i­al. I spent too much time in ‘poet­ry work­shops’ and was vio­lat­ed by the stu­dent loan inden­tured slave sys­tem for too long [pay­ing for my MFA] to allow what I write to be rel­e­gat­ed to ‘poet­ry for poetry’s sake’. What is that? There’s no oxy­gen for that, peri­od. I come from the most hyper-mil­i­ta­rized spaces in the North Amer­i­can con­ti­nent, out­side of Chi­a­pas. Poet­ry has to be con­nect­ed on the ground to com­mu­ni­ties, peri­od”. (La poésie pour moi doit et a tou­jours été con­nec­tée au matériel. J’ai passé trop de temps dans des ate­liers d’écriture de poésie et j’ai été vio­len­tée par le sys­tème qui fait des étu­di­ants des esclaves (j’ai dû emprunter pour pay­er les droits d’inscription afin d’obtenir ma maîtrise), trop pour per­me­t­tre à mes écrits d’être relégués à la “poésie pour la poésie”. C’est quoi? il n’y a pas d’oxygène pour cela, Point final. Je viens d’un des endroits les plus mil­i­tarisés du con­ti­nent Nord-Améri­cain excep­té le Chi­a­pas. La poésie doit être con­nec­tée au sol des com­mu­nautés, point final.) Elle pour­suit ain­si : “What is not con­nect­ed to wit­ness­ing and dis­rupt­ing the vio­lence per­pe­trat­ed upon our com­mu­ni­ties is oppress­ing us. Poet­ry work­shops have to get ground­ed in his­tori­ciz­ing instead of ahis­tori­ciz­ing the priv­i­leges of the elites. A $50,000 grad­u­ate degree in cre­ative writ­ing that focus­es pri­mar­i­ly on ‘lit­er­a­ture’ of white writ­ers is anoth­er form of white suprema­cy and white vio­lence against writ­ers of col­or. $50,000 in stu­dent loans is a seri­ous chat­tel and de-cap­i­tal­izes writ­ers of col­or. If the major­i­ty of the lit­er­a­tures that a writer of col­or gets exposed to in that 3–4 years are Euro-Amer­i­can ‘canons’ which excep­tion­al­ize ‘Amer­i­can’ and/or U.S. writ­ers, with just a few ‘mul­ti­cul­tur­al’ writ­ers sprin­kled into the pot, then we have to seri­ous­ly chal­lenge the sys­tem which repro­duces colo­nial pow­er rela­tion­ships with­in that con­text.”(Ce qui n’est pas con­nec­té au témoignage de la vio­lence per­pétrée con­tre nos com­mu­nauté et à son déman­tèle­ment, nous oppresse. Les ate­liers d’écriture de poésie doivent s’enraciner dans l’historisation et non dans l’anhistorisation des priv­ilèges des élites. 50 000 dol­lars de droits d’inscription pour une maîtrise qui se con­cen­tre d’abord sur la lit­téra­ture écrite par les auteurs blancs est une forme de supré­matie et de vio­lence blanche exer­cées con­tre les auteurs de couleur. L’emprunt de 50 000 dol­lars pour un étu­di­ant est une somme impor­tante qui dé-cap­i­talise les écrivains de couleur. Si la majorité des lit­téra­tures aux­quelles un écrivain de couleur est exposé pen­dant ses 3–4 années d’études est le canon euro-Améri­cain avec les quelques excep­tions faites de la présence d’auteurs “mul­ti­cul­turels” saupoudrés dans la mar­mite, alors nous devons sérieuse­ment défi­er le sys­tème qui repro­duit les rela­tions du pou­voir colo­nial dans ce con­texte.) Mar­go Tamez ne se ren­dra jamais, vous l’aurez com­pris! ET tant que la sit­u­a­tion des nations Indi­ennes en Amérique subit de plein fou­et les délétères effets de la coloni­sa­tion, de l’esprit colo­nial­iste et raciste, de l’ultralibéralisme qui en découle, une grosse majorité d’auteurs Indi­ens auront à coeur de répan­dre leurs écrits pour défendre les droits et pour répan­dre la réal­ité de leur con­di­tion, pour affirmer leur iden­tité et la vital­ité de leurs cultures.

L’an­i­ma­teur de Fron­teras, Edmun­do Resendez, dis­cute avec Mar­go Tamez, mem­bre du Lipan Apache Band of Texas, de son enfance au Texas en tant qu’amérindienne.

Présentation de l’auteur

Margo Tamez

Mar­go Tamez est un auteur Lipan Apache des Hada’­did­la Nde ‘, Konit­saii Nde’ et citoyenne du Lipan Apache Band du Texas. Elle est l’au­teure de Raven Eye (Uni­ver­si­ty of Ari­zona Press, 2007) et de Naked Want­i­ng (Uni­ver­si­ty of Ari­zona Press, 2003). Elle est mem­bre du corps pro­fes­so­ral du pro­gramme d’é­tudes indigènes de l’U­ni­ver­sité de la Colom­­bie-Bri­­tan­nique | Ter­ri­toire Syilx Unced­ed | cam­pus Okana­gan, à Kelow­na, en Colom­­bie-Bri­­tan­nique, au Cana­da, et vit à Nk ̓maplqs il n ̓sis ̓oolax̌ʷ, en Colom­­bie-Bri­­tan­nique, au Canada.

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

Bib­li­ogra­phie 

Poésie et critique

Naked Want­i­ng (Uni­ver­si­ty of Ari­zona Press, 2003).
Raven Eye (Uni­ver­si­ty of Ari­zona Press, 2007).
“Let­tre ouverte à la Com­mis­sion du comté de Cameron”, 2 Crit 110 (2009).
Ma mère dans son être, Pho­togra­phie ca. 1947,  Callaloo, Vol. 32, No. 1, Win­ter 2009, pp. 185–187.
“Restor­ing Lipan Apache Wom­en’s Laws, Lands and Strength in El Cal­aboz Rancheria at the Texas-Mex­i­­co Bor­der,” Signs, Vol. 35, No. 3, 2010, pp. 558–569.
Notre mode de vie est notre résis­tance : Indige­nous Women and Anti-Impe­ri­al­ist Chal­lenges to Mil­i­ta­riza­tion along the U.S.-Mexico Bor­der”, Works and Days, Invis­i­ble Bat­tle­grounds : Fem­i­nist Resis­tance in the Glob­al Age of War and Impe­ri­al­ism, Susan Com­fort, Edi­tor, 57/58 : Vol. 20, 2011.

Anthologies

Dansent les fusils jusqu’au silence : 100 poèmes inspirés par Ken Saro-Wiwa.
Sis­ter Nations, Heid Erdrich et Lau­ra Tohe (édi­teurs), New Rivers Press.
Sto­ries from Where We Live : The Gulf Coast, Sara St. Antoine (édi­teur), Milk­weed Editions.
South­west­ern Women : New Voic­es, Caitlin L. Gan­non (édi­teur), Javeli­na Pr.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, et Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go).  
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