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Un regard sur la poésie native américan (9)

Par |2018-10-23T09:40:18+00:00 8 février 2014|Catégories : Blog, Essais|

L'atelier de Layli Long Soldier

 

     La poé­sie de Layli Long Soldier est carac­té­ris­tique en ce qu’elle uti­lise la dimen­sion linéaire de l’écriture pour faire dan­ser les mots et pour don­ner du relief aux inflexions tonales. Sa mère jouait du pia­no et tout natu­rel­le­ment Layli a inté­gré la musique à son mode de vie. Elle avoue : « Enfant, pour moi le son condui­sait l’émotion la plus pure ».  Elle pré­tend que ses dons pour le chant ou la pra­tique d’un ins­tru­ment ne lui ont jamais per­mis d’envisager une car­rière (elle a chan­té et joué de la gui­tare basse dans un groupe) mais sa pas­sion paral­lèle pour l’écriture l’amènera à deve­nir cette jeune auteure si pro­met­teuse. « Il y avait une arti­cu­la­tion que je trou­vais dans l’écriture et que je ne pou­vais accom­plir avec la musique, aus­si pra­ti­quer les deux c’était comme exer­cer la main droite et la main gauche de mon corps. La droite c’était pour la musique, celle qui attei­gnait et pre­nait ; la gauche c’était la silen­cieuse, celle qui cher­chait, ras­sem­blait mots et phrases, vire­vol­tait et vaga­bon­dait, condui­sait des inves­ti­ga­tions ».  Layli dit que le lan­gage pos­sède une curio­si­té ludique et que le corps du poème sur une page repré­sente une cer­taine quan­ti­té d’énergie.

     La richesse de la poé­sie de Layli Long Soldier tient au fait qu’elle exprime et assume plu­sieurs iden­ti­tés. Mère, Indienne, pro­fes­seur, et d’autres encore… Elle admet avoir eu peur de rater sa vie et aujourd’hui encore elle confesse : « l’art ne m’évitera pas d’être une mau­vaise mère, la poé­sie ne me sau­ve­ra pas, pas plus que pen­ser ». Elle dit aus­si que ce qui la main­tient sur la route avec la volon­té d’y être pru­dente c’est le « tu » du poème, à savoir sa fille qui lui confére son titre de « maman ». Cette rela­tion est char­gée de toute la for­ti­tude, cou­rage et opi­niâ­tre­té, qu’il y a à être dif­fé­rente, c’est-à-dire Sioux, Oglala Lakota.  Elle déclare : « j’espère que vien­dra le temps où les amé­ri­cains de souche euro­péenne repré­sen­tant le cou­rant domi­nant pour­ront consi­dé­rer les com­mu­nau­tés Indiennes, leurs cultures et leurs points de vue en tant qu’héritage natio­nal, parce que c’est celui-là qui est le leur dans le sens d’une appar­te­nance à une terre ».  Il fau­drait qu’arrive ce temps où les gens se connectent à cet endroit au moment où ils y sont et de façon col­lec­tive. « De cette façon nous allons de l’abstrait vers le détail. De l’invisibilité vers l’individuel puis le com­mu­nau­taire. Et ce mou­ve­ment de recon­naître nos dif­fé­rences sera un geste de res­pect. Nos cultures indiennes refusent d’accepter la géné­ra­li­té : nous deman­dons et atten­dons le spé­ci­fique. Cette façon par­ti­cu­lière d’entrer en rela­tion conduit à un cer­tain degré de com­pli­ci­té », et à la réelle com­pré­hen­sion me per­met­trai-je d’ajouter.

     Layli pos­sède une licence en écri­ture créa­tive obte­nue à l’institut des arts Amérindiens de Santa Fe (Nouveau-Mexique). Elle a ter­mi­né cet été même sa maî­trise à Bard College à New-York. Elle vit à Tsaile, sur la réserve Navajo en Arizona, avec son mari Orlando White lui aus­si poète, et leur fille Chance. Elle est ensei­gnante à l’université Navajo Diné col­lège. Son pre­mier recueil de poé­sie est inti­tu­lé Chromosomory (Chromosomoire) et est paru en 2010 chez Q Ave Press (des extraits tra­duits de ce recueil ont été publiés dans la revue l’Intranquille-N°4 et 5, des Ateliers de l’agneau. D’autres poèmes ont été mis en ligne sur le site la Toile de l’Un, rubrique sur le dos de la tor­tue). Elle s’essaie aus­si à la sculp­ture et aux arts plas­tiques. 

 

This  for dg okpik (poète esqui­mau)— Ceci pour dg okpik

A cette heure, un sceau cache­té sur le corps   de ce corps, les jambes de larmes courent     dans nos jambes,
la ten­sion d’un har­nais                                      dans la ten­sion, la blanche gaze d’un nuage cou­vercle
dans ces nuages, le pro­je­té brusque l’emplumé d’une flèche                                                à la flèche,
tempe et front                    sur notre front, la tor­sade des mots                                  dans chaque mot,
notre mère notre mère         comme nos mères, sang et per­mis­sion             comme nous per­met­tons,
le champ est ouvert                                                                     ce qui est ouvert, le calme d’une biche
comme une biche, nous man­geons la tête basse                                    dans nos têtes, dans nos têtes.

 

     Layli est entrée dans les classes d’écriture créa­tive dans le but de ser­vir ses curio­si­tés et inté­rêts du moment. Elle n’a jamais pen­sé qu’elle y pren­drait autant de plai­sir, encore moins qu’elle s’y épa­noui­rait et qu’elle y consa­cre­rait tou­jours plus de temps. Elle dit qu’écrire main­te­nant lui pro­cure une joie solide et pro­fonde. Elle dit qu’après toutes ces années d’apprentissage elle en a reti­ré une leçon de vie, écrire lui a ensei­gné ce que peut la patience. « En pre­nant mon temps avec le poème, » dit-elle,  « je suis tou­jours sur­prise par ce qui finit par arri­ver et à se mettre à exis­ter dans le lan­gage et par son biais. (Le lan­gage étant le plus imma­té­riel des maté­riaux qu’utilise l’art.) Ces sur­prises ont trans­for­mé ma curio­si­té en réel amour pour l’écriture ». 

 

Vol funé­raire pour Mark Turcotte (poète Anishinaabe ;(N.d.T)

 

Mort né               ber­cé sur                 la poi­trine du père      une mai­son

lattes de bois       donnent non-nais­sance      aux non-lèvres pareilles      à des ger­çures bleues

                    corde lit                                         chair pièce humides

          bon Dieu                  le père        la trac­tion                      sa tête

                                                    une fenêtre                       l'eau stries com­ment               les oiseaux pense-t-il

        l'encerclent                                  et l'approchent                 font retraite         un mil­lier au total

                                                                                                                             sang ailes secousse

       un chant de non-pou­mons             aimants appel                  Papou Papa Père Pa

neige visage              toit creux les lumières      rouges et blanches             aux coins des murs

 

 

     Dans son poème vol funé­raire, Layli explose la forme et fait explo­ser les sons, notre expé­rience est comme épar­pillée dans le chaos domes­tique mais avec une sorte de déli­ca­tesse. Le mou­ve­ment est ins­crit dans et s’évade de l’immobile. C’est le pre­mier poème que Layli ait écrit pour lequel la forme s’est impo­sée en pre­mier. « Avant que les mots ne soient posés sur la page, je savais à quoi je vou­lais que le poème res­semble, en quelque sorte la forme a déter­mi­né le conte­nu et cela en oppo­si­tion à Charles Olson qui affirme que le conte­nu déter­mine la forme. J’ai écrit ce poème en réponse à celui de Mark Turcotte inti­tu­lé “A Blur of Echoes.” La lec­ture que Mark en avait faite m’avait beau­coup tou­chée. C’était à pro­pos de la perte d’un enfant à la nais­sance. Après cette lec­ture j’ai dis­cu­té avec lui des effets de cette perte sur la mère et sur lui qui se trou­vait être le père. De retour chez moi, j’ai écrit des mil­liers de poèmes sur la mater­ni­té, sur l’expérience fémi­nine de la nais­sance mais le poème de Mark a atti­ré mon atten­tion sur la rela­tion du père aux enfants. Dans le cas de Mark je n’arrivais pas à ima­gi­ner cette perte de l’enfant à peine arri­vé, et la pré­sence de l’image des oiseaux dans son poème m’avait secouée pen­dant des semaines. Alors quand je me suis assise pour écrire et lui répondre, je vou­lais que mon poème res­semble à une for­ma­tion d’oiseaux en vol au tra­vers de la page. Je ne sais pas si j’y ai réus­si mais c’était mon inten­tion. Pour moi les courtes phrases repré­sente le moment déli­cat et fra­gile de la gros­sesse. Ces frag­ments sont comme les bébés, petits, et pêts à s’envoler pour l’au-delà prêts à rejoindre les petites tâches dans le ciel. Et oui bien sûr les césures offre de l’immobile, un espace de silence où se concentre la vio­lence qui trans­cende toute l’imagerie don­née par le lan­gage. De plus chaque phrase devant être courte, cela m’a pous­sé à choi­sir des mots d’un, deux ou trois syl­labes ; des mots qui har­nachent les carac­té­ris­tiques de l’enfance : mai­son, oiseaux, perte, et qui ouvrent un ter­ri­toire pour l’émotion et le spi­ri­tuel, le tout concourt aux logo­poeia et melo­poeia du poème (cf Ezra Pound, pha­no­poeia, logo­poeia et melo­poeia, trois modes qui chargent le lan­gage d’énergie. N.d.T)

     Layli trouve en ses anciens pro­fes­seurs et cama­rades de classe de l’institut des arts amé­rin­diens, le sou­tien dont elle a besoin. La cha­leur d’une com­mu­nau­té d’artistes et d’écrivains lui est un confort non négli­geable. Echanger, dis­cu­ter les pro­blèmes propres aux dis­ci­plines artis­tiques et lit­té­raires, avoir des retours et des cri­tiques sont des encou­ra­ge­ments pour elle. Elle dit même volon­tiers qu’il lui semble que ces voix amies sont aus­si sa propre voix. Elle se sent pro­fon­dé­ment impli­quée dans leurs pro­jets et ce qu’ils font, la réci­proque est aus­si vraie. Elle parle de cet ancien pro­fes­seur joint pour avoir son avis sur le bien­fon­dé de la vir­gule et qui avait pré­pa­ré pour elle des tas de livres uti­li­sant la ponc­tua­tion la moins tra­di­tion­nelle. Il lui avait accor­dé des heures de dis­cus­sion. Est-ce que les gens font cela dans la vie ordi­naire s’exclame-t-elle pour expri­mer son sen­ti­ment enthou­siaste de vivre l’extraordinaire, ce grâce à la poé­sie. Elle cite aus­si les noms  de Joy Harjo, de Luci tapa­hon­so, de Laura Tohee, de Susan Power, aînées et renom­mées, auteures pion­nières, Indiennes tout comme elle, et dont elle a dévo­ré les livres pen­dant ses années d’études.  Ces poètes l’ont mis sur les rails de la poé­sie en quelque sorte, et chaque fois qu’elles lui mani­festent leur appro­ba­tion et sou­tien, chaque fois qu’elles lui montrent qu’elles suivent son tra­vail, Layli confesse com­bien cela la porte, lui per­met d’aller de l’avant.

     A pro­pos du tra­vail de Layli Long Soldier, Maggie Nelson de la PEN orga­ni­sa­tion écrit : «  La pre­mière fois que j’ai lu Layli Long Soldier, je suis tom­bée sous le charme, ce n’est pas exa­gé­ré de le dire. Avec Whereas, elle nous offre le tran­chant d’une pen­sée et d’un tra­vail d’écriture qui montre les rap­ports pos­sibles entre les dis­cours poli­tiques et la capa­ci­té lit­té­raire d’y répondre. Ici Layli répond avec sen­si­bi­li­té, force et gen­tillesse, avec confiance mais avec tant de ques­tions que je me suis encore une fois trou­vée sous le charme, admi­rant et savou­rant chaque inven­tion ver­bale. »

 

 

Extrait  de Whereas qui est une réponse à la réso­lu­tion du congrès de pré­sen­ter des excuses aux Indiens d’Amérique (2009).

 

Un same­di de décembre 2009, le pré­sident Barack Obama signait le Congressional Resolution of Apology to Native Americans. Aucun diri­geant tri­bal, aucun repré­sen­tant des nations Indiennes n’étaient invi­tés à rece­voir et assis­ter aux excuses. Le pré­sident n’a jamais lu publi­que­ment et à voix haute ces excuses- bien qu’il ait été consi­gné que plus tard le séna­teur  Brownback avait lu ces excuses devant cinq repré­sen­tants tri­baux (gar­der en mémoire qu’il y a 566 tri­bus offi­ciel­le­ment recon­nues par l’état Américain.) Et ces excuses étaient insé­rées dans un décret légis­la­tif plus large et sans rap­port avec elles, nom­mé Defense Appropriations Act (ou décret sur les acqui­si­tions mili­taires). Ce qui suit est ma réponse aux excuses autant qu’au lan­gage, éla­bo­ra­tion et écri­ture du dit docu­ment. Les faits sont ce qu’ils sont, et je ne veux pas atta­quer le pré­sident Obama, ni un poli­ti­cien en par­ti­cu­lier, ni aucun par­ti poli­tique ; je ne suis pas affi­liée à un par­ti. Mais néan­moins je suis citoyenne des Etats-Unis ain­si que de la tri­bu Sioux Oglala- c’est une double citoyen­ne­té au sein de laquelle je dois tra­vailler, je dois man­ger, je dois créer, je dois mater­ner, je dois lier ami­tié, je dois écou­ter, je dois obser­ver, et constam­ment vivre.

 

ATTENDU QUE mes yeux se posent sur la décla­ra­tion, « atten­du que l’arrivée des Européens en Amérique du nord a ouvert un nou­veau cha­pitre dans l’histoires des peuples Indiens. » En d’autres cir­cons­tances, je hais l’acte de rire quand heur­tée bles­sée ou en dan­ger. Cette amère dis­si­mu­la­tion. Ma fille emprunte de nou­velles habi­tudes à ses amies. Elle a cou­ru, tré­bu­ché, glis­sé, tom­bée sur les genoux et paumes sur l’asphalte.

Ils l’ont trans­por­tée dans la cui­sine. Elle est juste tom­bée, elle saigne ! je sur­sau­tai. Des cou­rants d’un rouge pro­fonds cou­laient de ses bras et jambes, des traces sur les pavés blancs. Je regar­dais son visage. Un sou­rire

la fai­sait fris­son­ner. Un rire, ner­veux. Faisant ce que ses amis fai­saient, elle avait le cou­rage d’un nou­veau com­por­te­ment- je ne peux le nom­mer mais je peux le repé­rer. Arrête ma fille. Si tu t’es fait mal, pleure. Tu dois

mon­trer tes sen­ti­ments afin que les autres sachent, afin que nous puis­sions t’aider. Comme ça. Elle a lais­sé se répandre une inon­da­tion depuis le salon jusqu’à la salle de bains. Puis une eau douce ver­sée et je lavais

pré­cau­tion­neu­se­ment d’un léger effleu­re­ment à l’aide d’une com­presse de coton. Je lui fai­sais face je me sou­ve­nais, dans notre mai­son dans notre famille nous sommes nous-mêmes, de vrais sen­ti­ments. Tu peux l’être avec les autres, vraie. Je l’envoyai

s’allonger sur le divan et regar­der un film l’encourageant, t’en fais pas. Pourtant je suis sérieuse quand je dis que je ris en lisant la phrase  « a ouvert un nou­veau cha­pitre. » je ne peux empê­cher mon corps. Je tremble. La triste

réa­li­sa­tion que cette phrase mani­feste en la mon­trant. Le fris­son de ma fille n’est pas nou­veau- mais relève d’une très ancienne pra­tique pro­fon­dé­ment ancrée qu’elle a héri­tée de moi à me regar­der ;

ATTENDU QUE je fatigue. A cause de mon effort de le faire aller ensemble avec l’effort de la décla­ra­tion : « Attendu que les Indiens et les colons non-Indiens s’engagèrent dans de nom­breux conflits armés qui des deux côtés mal­heu­reu­se­ment, ôtèrent la vie à des inno­cents, y com­pris celles de femmes et d’enfants. » Je fatigue

à m’engager dans de nom­breux conflits, fati­guée de l’expression des deux côtés. Deux côtés en tant que femme et enfant à cet atten­du que. Deux côtés des paroles et des jeux de mots, fai­sant bosse au-des­sus des dic­tion­naires. Fatigue de se réfé­rer aux termes tels que fatigue, de com­prendre lasse, affai­blie, exté­nuée, force réduite à cause du labeur. Marre. En Lakota, fatigue c’est oki­ta qui signi­fie fati­gué. Devrais-je pré­ci­ser que j’en ai marre. Pourtant sous la rubrique oki­ta j’ai trou­vé le terme wayuh’anhica, qui signi­fie exté­nuer un che­val de ne pas savoir com­ment le mon­ter pro­pre­ment. Suis-je oki­ta ou est-ce que je wayuh’anhica ?

Dans mon effort à pous­ser et tirer le lan­gage, com­bien dois-je tra­vailler pour concré­ti­ser ici ce qui est réel. Réellement, je mesure 1 mètre-77cm. Réellement, je dors du côté droit. Réellement, je me réveille après huit heures de som­meil et mes yeux pendent comme deux car­rés d’ardoise. Réellement, je suis blo­ki­ta très fati­guée. Réellement, c’est une affaire de wayuh’anhica, qui signi­fie que j’ai exté­nué le che­val parce que je ne sais pas pro­pre­ment le mon­ter. Je grimpe les dos des lan­gages, les che­vauche et les mène à des conflits tex­tuels- peut-être que je tire les rênes quand je veux dire va. Peut-être que j’éperonne quand je veux des­cendre. Cela a-t-il une impor­tance. Okita, je suis blo­quée, je veux sor­tir. De la répé­ti­tion, mon élan à noter : atten­tion, le che­val ici n’est pas une réfé­rence à mon héri­tage ;

ATTENDU QUE sa nais­sance signi­fiait à la mère sa res­pon­sa­bi­li­té d’enseigner ce que c’est que d’être Lakota alors cette ques­tion : que savais-je au sujet d’être Lakota ? Signifiait panique, le rouge aux joues de mon embar­ras. Que savais-je de notre lan­gage sinon des bribes ? Lui appren­drai-je à être mor­ceaux. Jusqu’à ce qu’un ami me console, ne t’inquiète pas, toi et ta fille appren­drons avec nous. Aujourd’hui elle se tient devant moi et au centre de sa fier­té dans le salon pour par­ta­ger une chan­son Diné, le lan­gage de son père. Ses mains chantent les gestes en même temps je la regarde être musiques mul­tiples. Lors d’une céré­mo­nie

pour hono­rer le pre­mier poète lau­réat de la nation Diné, un spea­ker explique que chaque peuple a reçu sa langue à atteindre. Je com­prends atteindre acti­ve­ment, un mou­ve­ment. Il offre une prière et une intro­duc­tion à l’héritage de la langue. J’écoute j’atteins mes yeux avec mes mains, mes mains sur mes genoux, mes genoux tels une page calme où je tiens ma fille. Je la berce, en avant, pour enta­mer une conver­sa­tion

à pro­pos des langues mater­nelles en oppo­si­tion aux langues d’adoption, com­ment se for­ger une appar­te­nance. Je fais des rap­pro­che­ments je bouge en mesure avec des réfé­rences à Derrida, maître pen­seur du lan­gage qui pen­sait à sa mère aus­si. Relations mère-enfant et enfant-mère, est-ce que c’est post­mo­derne. Comme sa mère souf­frait des effets néga­tifs d’une attaque il écrit : je lui deman­dais si elle avait mal (oui) alors où ? […elle] répond à ma ques­tion : j’ai mal à ma mère, comme si elle par­lait pour moi, à la fois dans ma direc­tion et à ma place. Sa mère, qui par­lait à sa place de sa dou­leur et pour elle-même de la sienne, le fai­sait-elle en tant qu’une seule et même. Pourtant Derrida  pro­po­se­rait une com­pré­hen­sion du mot mère parce ce qu’elle n’est pas. En avant, en arrière. Je lève mes pieds

tan­dis que mes orteils touchent le sol je me sou­viens de l’impossibilité lin­guis­tique d’une iden­ti­té, comme si n’importe lequel de nous ne pou­vait jamais être iden­tique. A qui, à quoi ? Peut-être au Pas. Je tiens ma fille confor­ta­ble­ment et lui dis iyo-tan­chi­lah mi-chu­wint­ku. C’est vrai je ne sais pas com­ment écrire notre langue sur la page cor­rec­te­ment, l’écrit prend de nom­breuses formes

oui je sais qu’elle com­prends grâce à notre mou­ve­ment. Bercer, dans ce pays au si nom­breux lan­gages les rap­ports natio­naux disent que les langues Indiennes se meurent. Le nombre les enfants locu­teurs et des ensei­gnants âgés dimi­nue, nous le tenons des infor­ma­tions publiques. Mais chez nous son père et moi n’enseignons pas les sta­tis­tiques, dans ce mou­rir veux-je dire. Attendu que nous res­sen­tons défiance– le plus proche de dif­fe­rance que je puisse trou­ver. Pourtant je le confesse

il y a de nom­breuses heures pas­sées à écrire pour s’entretenir avec un docu­ment natio­nal qui nous concerne, nous, ma famille. Des heures seule à pen­ser, sans. Mon espoir : ma fille com­prend le tout pour ce qu’il est, pas pour ce qu’il n’est pas, tout pour cela            les mor­ceaux ;           

ATTENDU QUE je sirote l’eau froide de l’hiver figée sur les aiguilles des pins, j’en garde encore le goût des jours après. Quand seule je m’éveillais des rideaux gris brû­laient au lever du soleil et ma gorge des­cen­dait au trou-puits, une tein­ture de ces aiguilles vertes me trans­for­maient. Comment devrais-je racon­ter en détail, quand est-ce que c’est trop. Quand ma mère se creuse, je l’écoute. Nous par­lons d’une enve­loppe pour les reçus, de café noir tor­ré­fié et de l’agrafeuse que je vou­lais emprun­ter au voi­sin. Dans les plus petites choses je regarde l’aiguille de la bous­sole de la conver­sa­tion enre­gis­trer son retour au centre. Mère qu’est-il adve­nu de nous, de ton ancien toi. Fille pour mère, nous-mêmes au pré­sent. Citoyennes au pays, ancien et pas­sé pour le pré­sent ou, est-ce une affaire de pré­sence ? Ma fille ne l’aurait pas fait plus jeune mais cette année elle le vou­lait. Pour son anni­ver­saire, une oreille per­cée. L’aiguille-pistolet fait mal pen­dant seule­ment un court ins­tant la ras­sure-t-on. Au bon vieux temps, grand-mère avait main­te­nu de la glace sur mes lobes puis avait per­cé avec une aiguille à coudre. Ce sera plus facile pour toi, dis-je pour l’encourager. Elle court dans le centre com­mer­cial vers la chaise où l’aiguille l’attend, elle sou­rit. Impatience, le point d’émotion de la pré­sence. Je veux écrire quelque chose de gen­til, alors que les choses du pays et de la poli­tique, de la nation, et de nation à nation, brûlent, m’ont tatouée. Aiguille-Rouge-Enflammée m’a mar­quée. Pourtant dans la pos­si­bi­li­té de l’encre au tra­vers de l’aiguille, l’image plus grande arrive grâce à un mil­lier de gouttes de sang. Il y a long­temps les os ser­vaient à façon­ner des aiguilles. Si je pou­vais choi­sir, c’est cet outil que j’utiliserai ici, une aiguille d’os pour péné­trer la peau. Pour injec­ter l’encre le rap­pel per­ma­nent : je suis ici je ne suis pas/in­sen­si­bi­li­sée-réduite à un simple point ;

ATTENDU QUE j’ai lu dans un jour­nal New yor­kais un article rela­tif à la séques­tra­tion fédé­rale de fonds pré­vus pour les réserves, les réduc­tions. Des pro­messes fédé­rales et des trai­tés. L’article détaille les condi­tions de vie sur les réserves celles où le taux des sui­cides est de dix fois plus éle­vé que pour le reste du pays. Dedans l’histoire d’une fillette de douze ans dont la mère était morte et qui ne connait pas son père elle rebon­dit d’orphelinat en mai­son en foyer d’accueil, lasse. Je remarque comme l’auteur si bana­le­ment informe des abus sexuels répé­tés qu’elle a subis. Et pour le sui­vi psy­cho­lo­gique, les ser­vices sont indis­po­nibles. Il y a une cli­nique qui n’a plus d’argent après le mois de mai, ne tom­bez pas malade après le mois de mai est le mes­sage impor­tant. Pendant que je lis je pleure je pleure tou­jours et ici je dois le être claire mes pleurs n’indiquent pas la tris­tesse. Plus bas je lis un com­men­taire qui suit l’article :

Je suis une jeune-fille de 14 ans et j’ai récem­ment visi­té la réserve de_​_​_​_​_​_​dans le Dakota du sud avec mon groupe. Les condi­tions dans les­quelles les Indiens vivaient étaient cho­quantes. Quand je suis arri­vée chez moi, j’ai écrit une péti­tion sur le site mai​son​blanche​.org pour que le gou­ver­ne­ment des Etats unis pré­sente des excuses et offre répa­ra­tion aux peuples Indiens. Cette péti­tion res­te­ra jusqu’au 23 juillet seule­ment, donc s’il vous plait signez et faites cir­cu­ler !!!Votre signa­ture signi­fie­ra beau­coup pour de nom­breuses per­sonnes. Merci.

Chère jeune-fille de 14 ans je veux écrire. Le gou­ver­ne­ment a déjà for­mel­le­ment pré­sen­té des excuses aux peuples indiens au nom d’un vous plu­riel, votre groupe de jeunes, votre mère et père, vos meilleurs amis et leur famille. Vous comme tous les citoyens Américains. Vous n’étiez pas au cou­rant, je sais. Et pour­tant oui, Chère-Jeune-fille les condi­tions sur les réserves ont chan­gé depuis les excuses. Je m’explique, les excuses ont été sui­vies d’une séques­tra­tion bud­gé­taire. Pour le voca­bu­laire ordi­naire, séques­tra­tion est une réten­tion, ban­nis­se­ment ou exil. En termes de loi cela signi­fie sai­sie pour mettre en lieu sûr mais s’est trans­for­mé, afin de signi­fier, pour ce qui concerne le bud­get fédé­ral : sujet à coupe, au mieux c’est ce que je com­prends. Chère-Jeune-fille je suis allée aux ser­vices médi­caux de san­té Indiens pour soi­gner une dent, une dou­leur com­pli­quée. Les soins de san­té Indiens sont garan­tis par trai­té mais à la cli­nique les fonds limi­tés n’autorisent pas de soi­gner au-delà d’un plom­bage. La solu­tion offerte : l’arracher. Sous les pinces les masques et les lumières de la cli­nique, une dent qui aurait pu être sau­vée fut pla­cée dans ma paume pour que je la prenne après séques­tra­tion. Je ne par­tage pas ceci pour invec­ti­ver la souf­france, les faits sont ce qu’ils sont je par­tage pour expli­quer. Chère-Jeune-fille, je rends hon­neur à votre réponse et j’agis. Bien qu’à la racine de répa­ra­tion il y ait répa­rée. Ma dent ne repous­se­ra plus jamais. La racine, par­tie.

 

     Voilà com­ment Layli Long Soldier trouve le moyen d’exprimer la réa­li­té Indienne. Attendu que son mes­sage et sa manière sont suf­fi­sam­ment puis­sants, je me vois dans l’impossibilité tout sim­ple­ment d’essayer d’ajouter quoique ce soit.

 

 

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