Heather Cahoon : Couvée par la folie

Par |2020-09-07T04:15:25+02:00 6 septembre 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Heather Cahoon|

Tra­duc­tions de Béa­trice Machet.
Avec nos chaleureux remer­ciements aux édi­tions Ari­zona Uni­ver­si­ty Press pour l’autorisation de traduire les poèmes d’Heather Cahoon. 

Heather Cahoon a gran­di à St-Ignace sur la réserve des Indi­ens Flat­heads qui font par­tie de la grande famille des Indi­ens Sal­ish. St-Ignace se trou­ve au cen­tre approx­i­matif de la réserve, à l’ouest de l’état du Mon­tana. Heather est mem­bre de cette com­mu­nauté encore appelée Pend d’oreille, ain­si nom­mée par des français lors des pre­miers con­tacts avec les Indi­ens, à cause des boucles d’oreilles que por­taient ceux-ci, indif­férem­ment hommes ou femmes.

Les Pend d’oreille con­stituent la branche instal­lée la plus à l’est de la grande famille des Indi­ens Sal­ish. A l’origine pêcheurs, ils vivaient dans le bassin de la Colum­bia Riv­er, com­plé­tant leur ali­men­ta­tion de gibier, y com­pris occa­sion­nelle­ment le bison, ain­si que de baies et racines. Je ne résiste pas au plaisir d’indiquer que dans la langue Sal­ish il y a 65 mots dif­férents qui peu­vent désign­er l’acte de chasser.

Heather a obtenu une maîtrise en écri­t­ure créa­tive poé­tique, et un doc­tor­at au car­refour de trois dis­ci­plines à savoir l’histoire, l’anthropologie et les études Indi­ennes. Elle vit à Mis­soula, la célèbre ville des écrivains de l’état du Montana.

Eather Cahoon, Elk Thirst, Mon­tana Office of  Pub­lic Instruction.

Quand elle n’enseigne pas à l’université du Mon­tana, elle écrit, elle des­sine ou elle peint, sou­vent des fig­ures tirées des réc­its des rich­es tra­di­tions orales héritées de sa cul­ture. Sur ses toiles par­fois on peut lire quelques vers de ses poèmes. Mais Heather a une autre mis­sion encore : elle s’implique active­ment dans la vie « poli­tique ». Elle a fondé le AIGPI, soit the Amer­i­can Indi­an Gov­er­nance and Pol­i­cy Insti­tute (insti­tut de gou­ver­nance et de poli­tique amérin­di­ennes). Il s’agit d’un groupe de recherche for­mé par des Indi­ens qui pour­voit des analy­ses, des recherch­es et des infor­ma­tions aux tribus implan­tées dans le Mon­tana afin que les lead­ers trib­aux puis­sent mieux affron­ter et gér­er les prob­lèmes liés à la san­té, aux struc­tures de gou­verne­ment, au développe­ment économique et social, le tout dans un souci d’écologie et de développe­ment durable d’une part, et de jus­tice sociale de l’autre, dans le but avoué de ren­forcer la sou­veraineté des tribus et d’offrir aux mem­bres des tribus sur la réserve, une qual­ité de vie net­te­ment améliorée. 

Heather Cahoon, Mis­sions, Mon­tana Office of Pub­lic Instruction.

Auteure d’un prochain recueil qui sor­ti­ra à l’automne 2020, édité par Uni­ver­si­ty of Ari­zona Press, inti­t­ulé Horse­fly Dress, (robe de taon), elle est aus­si l’auteure d’une pla­que­tte inti­t­ulé Elk Thirst, (soif de cerf), qui lui a valu en 2005 de recevoir le prix Mer­ri­am-Fron­tier. Elle a pub­lié dans les mag­a­zines de poésie, dont Carve mag­a­zine, dans lequel elle explique ce qui l’a amené à écrire. Ce sont les blessures et le trau­ma de son his­toire et de l’histoire de sa com­mu­nauté qui cherchent à se faire enten­dre, à se faire com­pren­dre, autant par le lecteur du poème que par son auteure, poème qui ne se délivre qu’après plusieurs années de diges­tion et de décan­ta­tion quant aux faits his­toriques, quant à la vio­lence subie, quant à la façon de partager et d’en faire la nar­ra­tion. En voici un exemple : 

Łčíčšeʔ

 

Elle est un pouil­lot siffleur
couvée
               par la folie.         Elle
éclose
d’une coquille lai­teuse       tachetée de terre de sienne
pas Rorschach    pas rouge-gorge   mais pouillot.

Bec ouvert       gorgée de notes
dures écail­lées, appels étouffés
à l’intérieur
                         de la cham­bre grise de sa gorge.

Dis(ap)paraissant entre les branches
jaunes-vertes ren­dues muettes
                        plumes de la queue et corps menus  orteils griffus
lignes blanch­es en demi-cer­cle     ses yeux
perçoivent mais ne voient pas
au cen­tre de la nuit        les mouvements
raté d’allumage
ne lis pas bien le corps
                       réag­it par ses pro­pres moyens.

 

 

Łčíčšeʔ sig­ni­fie sœur aînée dans la langue Salish. 

Heather Cahoon, Łčíčšeʔ, Acad­e­my of Amer­i­can Poets.

Ce poème, comme beau­coup d’autres écrits par Heather, par­le de l’expérience de la peur, de la vio­lence, et de la façon dont cela affecte la con­science, com­ment cela méta­mor­phose l’esprit et la façon dont vous ne serez plus jamais le-la même après. Par­fois cela peut men­er jusqu’à la mort. L’expérience vous fait comme porter des ver­res qui changent tous vos repères et qui changent votre rap­port au monde, à la vie. Ce change­ment, Heather le relie aux réc­its tra­di­tion­nels de son peu­ple et au per­son­nage mythique de Coy­ote. Il est dit que Coy­ote, tout en trans­for­mant le monde prit la déci­sion de garder les fléaux que sont cru­auté, avid­ité, famine et mort.

Heather Cahoon, Blond, Mon­tana Office of Pub­lic Instruction.

Heather, qui adopte une forme à la fois métaphorique et nar­ra­tive dans sa poésie, dit que cet acte d’écrire con­tin­ue de pro­mou­voir les ver­tus des chants et réc­its des tra­di­tions Indi­ennes en général car cela préserve et trans­met la sagesse anci­enne, des­sine une sorte de carte, d’itinéraire, qui peut aider les généra­tions à venir, car elles fer­ont les mêmes expéri­ences exis­ten­tielles. Selon elle comme pour la majorité des Indi­ens d’Amérique, les valeurs ances­trales comme les regards et con­clu­sions per­spi­caces des aînés accom­pa­g­nent et aident les plus jeunes dans leur par­cours de vie. Sa poésie véhicule un des grands principes des cul­tures amérin­di­ennes, à savoir l’importance essen­tielle de l’environnement, qui façonne chaque cul­ture Indi­enne dif­férem­ment mais tou­jours en rela­tion avec un ter­ri­toire et la vie qu’il héberge et per­met. Cela com­prend bois et forêts, le gibier, les ani­maux en général, les écosys­tèmes, les riv­ières et les lacs, l’homme n’étant que le gar­di­en de ce ter­ri­toire com­pris comme celui le plus appro­prié pour une tribu don­née d’y vivre en har­monie. Ce qui con­stitue un engage­ment et qui donne sens à une vie humaine. 

 

Heather est bien enten­du con­sciente de l’importance pour une cul­ture de con­serv­er sa langue. La sienne, men­acée d’extinction comme toutes les langues Sal­ishennes, est intro­duite dans ses poèmes : des mots, phras­es ou expres­sions en langue Sal­ish qui trou­vent dif­fi­cile­ment une tra­duc­tion sans expli­ca­tion ou notes de bas de pages, tant ces mots sont chargées d’histoires, de mythes fon­da­teurs, sont imprégnés de la vision Indi­enne sur le monde. Ces mots dis­ent un « autre monde » pos­si­ble et il serait bon de se rap­pel­er de cette autre possibilité !

Voici deux autres poèmes écrits par Heather Cahoon qui illus­trent mes pro­pos tout en mon­trant com­ment la triste his­toire de l’élimination des tribus par les occi­den­taux se glisse dans le cor­pus et fait désor­mais par­tie des mythes fon­da­teurs des peu­ples Indi­ens d’Amérique.

 

COYOTE ET LA CROIX

I.

Quand l’ouest sur­git au centre
du monde     la parole se reti­ra en de lourdes
lignes jaune-miel
et tach­es vio­lettes dessinées
en tra­vers des épaules légères de cer­tains oiseaux noirs.

Mais la réal­ité frotte à vif les plaies de toutes les histoires
jusqu’à ce que les os récurés de l’auto-évidence
soient tout ce qui reste. 

Batail­lant dans l’orbe-coquille de l’espace
nous trou­vons          que les his­toires ne sont pas différentes
des autres formes de vie
celles aux cheveux loqueteux
alignées sur chaque
instinct pri­mor­dial pour éviter la mort.

Prenez Coy­ote, l’os du crâne élevé pour saluer la nuit
son chant tra­verse la mousse noire de l’arbre pareille aux cheveux d’une sorcière.
Il délivre un message
attaché dans le corps
de textes non écrits.    Tel les oiseaux dont les cous amin­cis sont piégés
dans des col­liers, ses pleurs con­fir­ment l’in/croyable.  

 

II.

 

Je con­te les res­pi­ra­tions entre les corps
chaque syl­labe poussée par la poitrine —
du Sal­ish à l’Anglais, de Fran­cis à Clara,
Antoine/Atwén,            Malí Sopí*, en pas­sant par Sopí*, 
           Pyél*    rede­venu X̣all̓qs** — ou chemise brillante,
la per­son­ne médecine qui a vu les hommes en longues robes,
           le signe de croix, a tout vu
s’envoler pour advenir
           dans le dou­ble sif­fle­ment indis­tinct sur une cupside
forestière et cham­pêtre, à la moitié de l’hiver, une mésange à cape noire
émit les sons de l’ombre de son nom. 

Mais bien avant que la forêt ne parte en fumée,
des appari­tions avec des bras lev­és au ciel.

 

*Malí Sopí, Sopí, et Pyél pour Marie-Sophie, Sophie et Pierre
** X̣all̓qs:  Shin­ing Shirt, un vision­naire Sal­ish-Pend d’Oreille (Séliš-ispé visionary)

 

 

META

La trans­for­ma­tion, tou­jours et dans toute chose comme dans la régulière fausse hellébore,
recon­naît la convertibilité
de tous les phénomènes, l’attribution d’une chose
en une autre, 

comme avec Spokani devenu le soleil comme avec Coy­ote qui est homme
qui est ani­mal qui est pro­fesseur tué et remis au monde à mainte reprises. 

Il subit une série infinie de morts, cer­taines métaphoriques, 
cer­taines méta­physiques, cha­cune métamorphique.

 

 

 

 

 

(Spokani : fils de Amotan, le créa­teur)

Source : Val­ley journal.

La poésie d’Heather Cahoon est enrac­inée dans les mythes mais aus­si physique­ment enrac­inée dans les paysages de sa réserve. Ain­si dans le poème inti­t­ulé Horse­fly Dress et qui donne son titre au recueil, elle écrit :

Une longue plume d’aile propulse dans l’air le corps rabougri
                                           d’un héron noc­turne couron­né de noir,
                            qui pourfend
la bouche desséchée        de la mémoire.

Dans un débor­de­ment      d’histoire originelle
                            j’entends son nom :                              Č̓atnaɫqs

 La lune chas­ser­esse déterre l’aînée, l’unique fille de Coyote,
                           son nom n’étant plus pronon­cé,      elle est devenue
pierre poreuse.
                           Mais j’entends son nom     Č̓atnaɫqs     le long de la riv­ière Flathead
près de Revais
                          dans le découpage de la viande           et son séchage
craque­lé au-dessus des brais­es de peuplier.

Č̓atnaɫqs         au bord de la riv­ière dans l’eau qui court,
incar­na­tion de la foi, elle
                           per­fore ce qui divisé
                           entre con­nu et incon­nu. Ici,
elle repense l’archéologie de notre souffrance.

Sa bouche s’ouvre sur le cri d’alarme d’un éboueur brun,
un aver­tisse­ment :     Soyez prêts pour tout ce qu’un nom enveloppe.

 

 

Heather Cahoon, Horse­fly Dress, Uni­ver­si­ty of Ari­zona Press, 2020, 88 pages, 16, 95 $.

Dans son prochain livre à paraître Heather Cahoon évoque aus­si la trans­for­ma­tion qui d’un être blessé, trau­ma­tisé, va men­er à un être capa­ble de paix intérieure et va men­er finale­ment au par­don. Elle dit la lutte à la fois pour dire l’histoire telle que vécue par les Indi­ens d’Amérique du nord, pour célébr­er la survie à la lumière de cette his­toire, mais aus­si pour extir­p­er son esprit du ressen­ti­ment qui la ronge. Ain­si dans le poème suivant :

 

Ren­dre

Puis­sé-je être digne
                   des moments les plus difficiles.
                                       Puis­sé-je trou­ver une voie       pour faire ren­dre sens
aux sou­venirs mar­bré de sang
                                      encais­sés dans
la car­casse du passé

 

ou encore dans la troisième stro­phe de son poème inti­t­ulé Scƛ’lil (qui sig­ni­fie mort en langue Sal­ish) :

La mort la plus dif­fi­cile est de pardonner :
panier tressé avec les roseaux du ressentiment
et avec le cha­grin refaçon­né en une forme utile.
C’est l’action de re-forg­er l’équilibre
déli­cat entre deuil et absolution
à par­tir des actes ou événe­ments perçus comme mauvais,
ces cas éphémères qui impliquent
des impacts durables. Puis­sé-je réalis­er cette mort
la plus dif­fi­cile, qu’elle soit catal­y­seur pour la vie.

 

 

 

Un autre thème abor­dé par Heather et qui est com­mun à tous les poètes « Native Amer­i­can », est celui du « Hom­ing in ». Ren­tr­er chez soi. Ce « home sweet home » peut très bien être un lieu véri­ta­ble, une mai­son, la réserve où l’on a été élevé et que l’on quitte pour des raisons pro­fes­sion­nelles, mais c’est aus­si sou­vent un ou plusieurs lieux inter­nal­isés, espaces de la con­science, car dans les cul­tures Indi­ennes, appartenir (à la com­mu­nauté, à un endroit don­né de nais­sance, à une his­toire, à la terre) est une valeur forte, un sen­ti­ment qui donne sens et force. Et qui per­turbe aus­si, étant don­nées les modes de vie actuels qui pour « réus­sir » exi­gent mobil­ité, flex­i­bil­ité et indi­vid­u­al­isme forcené. Et qui fait souf­frir aus­si étant don­nés les sou­venirs douloureux qui restent attachés à ces lieux de nais­sance ou d’appartenance.

Ain­si elle écrit :

Forg­er du sens

                  pour dg

 

I

Ce jour est bor­dé à la manière d’une feuille grossière­ment dentelée.
Je suis de retour sur ma réserve, chez moi, du moins pour le moment.
Au volant, au-dessus de Dixon, regar­dant une mère tétra qui fait traverser
un vieux chemin foresti­er à ses bébés, je me demande si un jour je ne serai plus poussée
chez moi, ne me sen­ti­rai plus traîner
entre le passé         et les présents        lieux
que j’appelle chez moi.

 

II

Per­son­ne d’entre nous n’a été immu­nisé con­tre notre his­toire partagée
                               celle de pousser
et
de pouss­er en retour,        l’élan de laquelle
nous a propulsés
au moment présent.

 

III

Ce moment est l’œuvre         de météores
                qui tail­lent l’obscurité
                          dans le ciel den­sé­ment étoilé
au-dessus de Blue Bay, la naissance
                de mes deux fils, la mort
de cer­taines peurs et la
                         forge du sens
à par­tir de ce qui reste.

 

IV

Le sens est arraché comme plumes tirées de jours étroite­ment enroulés, il est
fait à par­tir du moins et du plus du banal,         à par­tir ce qui
se veut exis­ter —       tout ce qui s’encre
sur la page.

 

 

En con­clu­sion je dirais que Heather Cahoon, mul­ti-artiste, incar­ne par­faite­ment bien ce qu’un(e) amérin­di­en-ne est sensé(e) faire et devenir : utile à son peu­ple, act­if-ve dans sa com­mu­nauté, il-elle développe aus­si une indi­vid­u­al­ité en évo­lu­tion vers un épanouisse­ment, il-elle par­court un tra­jet dans la vie qui autoris­era que lui soit don­née la qual­ité d’être humain.

 

 

Présentation de l’auteur

Heather Cahoon

Heather Cahoon est une poétesse américaine.

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits- Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième ven­dre­di du mois une émis­sion de 40 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse.. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits. 
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