Philippe Pratx, KARMINA VLTIMA – La vie anthologique et névrotique du dernier Mangbetu

Par |2022-03-06T08:15:00+01:00 1 mars 2022|Catégories : Critiques, Philippe Pratx|

Décou­vrant le titre du livre je n’ai pu m’empêcher d’évoquer le film de Gabriel Pel­leti­er, Karmi­na, film culte au Québec, qui racon­te les aven­tures loufo­ques d’une vam­pire qui grâce à une potion mag­ique rede­vien­dra « nor­male » et saura faire face à l’amour entre autres choses humaines. Ce dernier des Mang­be­tus résonne avec le dernier des Mohi­cans ou encore avec Ishi le dernier Yahi, dernier de sa tribu, monde en voie d’extinction.

Mang­be­tu comme orig­i­naire de l’ancienne Nubie, à présent vivant dans le nord-est du Con­go. Rap­pelons que karmi­na (ou carmi­na sig­ni­fie hymne, chan­son, c’est aus­si un prénom féminin (Carmi­na, d’où Car­men) que Bizet a adop­té pour nom­mer son héroïne. 

Le livre, qui se déclare chan­son ultime, s’ouvre sur une cita­tion de Fréder­ic Niet­zsche : le poème a pour titre (non cité)  un fou au dés­espoir, poème inclus dans l’appendice  inti­t­ulé Chan­sons du prince Vogel­frei, à la fin de l’ensemble con­nu comme le Gai Savoir, terme qui ren­voie aux trou­ba­dours, à l’art de com­pos­er une poésie lyrique. Sans éton­nement donc on décou­vre  un livre com­posé de chants, et l’on ne peut s’empêcher alors de penser aux chefs d’œuvre lit­téraires tels que l’Odyssée ou la divine comédie de Dante (d’ailleurs Dona Beat­riz comme la cru­elle Béa­trice n’apparaissent-elles pas dans ce livre !)  : On s’attend donc à un voy­age, et il y a fort à pari­er qu’il soit initiatique. 

Il s’agit donc du dernier mang­be­tu qui au terme de son périple, comme labyrinthique vers un ailleurs, lui qui a quit­té son vil­lage en ruine, racon­te « ses souffrances ». 

Philippe Pratx, KARMINA VLTIMA – La vie anthologique et névro­tique du dernier Mang­be­tu, édi­tions le Coudri­er (col­lec­tion coudraie), 147 pages, 20 euros.

Dès le chant lim­i­naire le lecteur est aver­ti : « Mais c’est une fin de siè­cle, d’un siè­cle futur, il y a beau temps que les livres sont morts, et l’u­nivers malade des vivants est une plaie qui se referme ; ses rives rejointes, ses lèvres retournées au silence refer­ont une chair lisse et vierge, guérie de nous. 

Cela sen­ti­ra l’éter­nelle paix du vide. » Nous sommes plongés dans un monde rav­agé où des rescapés « vaque­nt en silence à des tâch­es saugrenues ». Et c’est dans les livres (« mon seul vrai gîte » dit le nar­ra­teur) que se tient la clé de la survie, c’est dans l’écriture d’un livre que se con­stru­it « une mai­son plus intime, un corps pour mon esprit, une exis­tence pour ma vie. »

Alter­nance de réc­its en prose et de vers, nous entrons dans un univers fait de «pléthorique soli­tude », de rêves, de descrip­tions réal­istes, de réflex­ions s’apparentant à la philoso­phie ou bien à la sagesse, nous tra­ver­sons cette « cat­a­stro­phe uni­verselle » et apprenons la dif­fi­culté qu’il y a à se con­naître et à rester soi-même, que le voy­age, on pour­rait aus­si bien dire errance, soit effec­tué à tra­vers le monde ou en soi-même.

Sans doute le voy­age ne ter­mine jamais, puisque les chants sont inter­rom­pus et repris plus loin, ils se dévelop­pent et con­stru­isent la mai­son du livre qui abrite notre nar­ra­teur : Chant de la Dame des mon­tagnes ; chant de la jolie paysanne folle ; chant du vais­seau fan­tôme (et com­ment ne pas enten­dre Wag­n­er alors !) ; chant des ora­cles du Pays (où sont évo­qués les dix plaies de l’Egypte du livre de l’Exode ain­si que les cat­a­stro­phes s’abattant sur des villes « mau­dites » comme Thèbes ou Ys) ; chant de la sainte noire ; chant du voy­age en Morte-Terre ; chant du bon homme Niké­tas, chant du voy­age aux Îles de la Nuit ; chant du voy­age aux con­trées de la Brume où l’album de Bod Dylan Honky Tonk Blues est cité, où une ambiance de road trip façon beat gen­er­a­tion est créée.

On s’aperçoit en lisant que nous voy­a­geons autant dans des références mythologiques, livresques, musi­cales, pic­turales, his­toriques, géopoli­tiques etc., si ce n’est dans les sou­venirs des nom­breux voy­ages entre­pris par l’auteur lui-même, que dans un univers pure­ment d’imagination. Dans la lux­u­ri­ance des images, que je qual­i­fierais de prophé­tiques, il y aurait presque du William Blake et c’est ici qu’il faut par­ler des illus­tra­tions qui accom­pa­gne le livre, réal­isées par  Odona Bernard qui sem­ble être nour­rie et inspirée par : aus­si bien les livres pour enfants que les univers mythologiques et fan­tas­tiques. Quelque chose de très frais et de déli­cat s’en dégage.

On ferme le livre en ayant vogué sur des flots d’images et de lan­gage. On ferme le livre en sachant que les maux de notre temps soulevés dans le livre (déracin­e­ments, mas­sacres), qui ne revendiquent aucun temps ni aucun repère, restent brûlants, que la ques­tion de la con­di­tion humaine tour­mente et tour­mentera encore … Et la ques­tion ultime con­cerne tou­jours bien le sens de la vie, com­ment ne pas se sen­tir, nous humains capa­bles du meilleur et du pire, bal­lotés au gré des tem­pêtes, men­acés de folie, aculés au dés­espoir … et forts de toutes les con­nais­sances, de toutes les expéri­ences, de toutes les médi­ta­tions, la seule morale à tir­er serait : « Se réveiller est, chaque jour, savoir que le monde est per­pétuelle­ment dans son ago­nie inter­minable. » Alors, de ce con­stat trag­ique, pren­dre la ferme réso­lu­tion de vivre en pléni­tude, et com­ment sinon dans et par l’écriture ! (De cette façon la boucle est n’est-elle pas bouclée !)  

Présentation de l’auteur

Philippe Pratx

Philippe Pratx est un jour­nal­iste cul­turel, webmestre et enseignant, spé­cial­isé dans le domaine des cul­tures indi­ennes et indo-créoles. Il par­ticipe  à La Nou­velle Revue de l’Inde (ver­sion papi­er et site inter­net) et  est cofon­da­teur du fes­ti­val Sai­son Indi­enne à Toulouse.

En 2000, il lance le site Indes Réu­nion­nais­es qui ren­con­tre un suc­cès inter­na­tion­al sur la Toile. 

Bib­li­ogra­phie 

Let­tres de Shandili, suiv­ies du Devîsadan­geï, 2007.

Let­tres noires, manuel sco­laire écrit en col­lab­o­ra­tion avec J. Pend­je et K. Snoeck, con­sacré aux lit­téra­tures fran­coph­o­nes d’Afrique Cen­trale, 2012.

Le Soir, Lilith, 2014.

Non Loin de l’Al­i­tani, en édi­tion virtuelle, 2016.

Le Scé­nar, 2020.

Karmi­na Vlti­ma, 2021.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, et Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go).  
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