A per­son brought to death by grief
can­not see the sky
can­not hear bird song or children’s voices
A per­son brought to death by grief
can­not breath and speak
can­not fell the sun
A per­son brought to death by grief
lives stooped by heartache
in a house where fire­brand lie scattered

The One Who Holds The Heav­ens Up
who sends us dreams and life
has giv­en us the gift of words
to bring com­fort and care
to recall for the grieving
the beau­ty of this peace­ful place
the beau­ty of our continuance
                                                         

                                                  Rober­ta Hill (Onei­da)

 

My soul was at risk.
I struggled
Towards hurt,
Towards healing,
Towards passion,
Towards peace

                             Nor­man Scott Moma­day (Kiowa)
 

     Il n’échappera à per­son­ne que de nom­breuses auteures Indi­ennes révè­lent, à tra­vers leurs écrits, les dif­férents trau­ma­tismes que les indi­vidus et les com­mu­nautés Indi­ennes ont hérité d’un passé géno­cidaire et colo­nial. Il sem­blerait que des femmes de divers­es généra­tions, comme Deb­o­rah Miran­da (Esse­len), Esther Belin (Nava­jo), Kim­ber­ly Blaeser (Anishi­naabe), Eden Robin­son (Hais­la), ou encore Bet­ty Louise Bell (Chero­kee), grâce à leurs livres, sym­bol­ique­ment guéris­sent les blessures du passé. Pour ce faire elles racon­tent les voy­ages et les tribu­la­tions de leurs pro­tag­o­nistes. La trame est nar­ra­tive. Elles dis­ent les con­séquences de la perte des ter­ri­toires,  des change­ments tech­nologiques ou écologiques, du change­ment des rôles joués par leurs mem­bres au sein des com­mu­nautés. Elles dis­ent le racisme qui pèse, le sou­venir des  pen­sion­nats pour Jeunes Indi­ens qui arrachés à leur famille subis­saient abus sex­uels et autres mau­vais traite­ments. Elles évo­quent la stéril­i­sa­tion sys­té­ma­tique des femmes Indi­ennes dans les hôpi­taux au début du 20ième siè­cle, les taux de chô­mage et de sui­cides élevés sur les réserves. Elles rap­pel­lent les déchets nucléaires entassés sur les réserves dont les eaux se retrou­vent pol­luées, les épidémies qui déci­maient les tribus, le mas­sacre des espèces ani­males et végé­tales dues « au pro­grès » tel que conçu par les occi­den­taux. Elles dis­ent  l’alcool qui détru­it,  la haine de soi inculquée par les enseignants non indi­ens aux enfants des réserves, mais aus­si la fierté lucide d’être Indi­en. Elles font nav­iguer le lecteur entre tragédie et beauté, entre cha­grins et joies, entre dés­espoir et force de survie. Trou­ver la moti­va­tion et rester con­va­in­cu de devoir être qui l’on est, quand on subit les vex­a­tions con­stantes de la cul­ture dom­i­nante est une gageure, il faut courage et force spir­ituelle. Il faut avoir com­pris aus­si à quel point la société dom­i­nante est malade, rai­son pour laque­lle elle con­duit les sociétés trib­ales Indi­ennes vers un déséquili­bre dont, si l’on n’y prend pas garde, elles ne pour­raient plus se remettre.

     Le mot guéri­son dans un con­texte occi­den­tal fait référence au rétab­lisse­ment de la san­té. Dans un con­texte Indi­en, guéri­son sig­ni­fie rétab­lisse­ment de l’équilibre interne comme externe. Le seul corps et sa san­té n’ont pas de légitim­ité réelle, le col­lec­tif, le com­mu­nau­taire, l’environnemental, le cos­mique, sont tou­jours à pren­dre en compte dans ce sys­tème trib­al Indi­en. Par le biais des fic­tions et des poèmes, les auteures con­sta­tent l’existence con­tin­ue du colo­nial­isme dans les com­mu­nautés Indi­ennes où pour­tant le sens de la survie et de l’espoir per­met qu’elles se main­ti­en­nent et se per­pétuent, mal­gré tout. Les trau­ma­tismes pro­fondé­ment enrac­inés, trou­vent leur orig­ine dans les familles et dans les com­mu­nautés, ils dérivent directe­ment des ten­ta­tives gou­verne­men­tales d’éradiquer les pop­u­la­tions et de faire dis­paraître les cul­tures indigènes en adop­tant divers­es poli­tiques et divers­es lois capa­bles de bris­er l’organisation sociale trib­ale. La déf­i­ni­tion du mot trau­ma dans le dic­tio­n­naire dit qu’il s’agit d’une blessure psy­chique, spé­ciale­ment celle causée par un choc émo­tion­nel dont la mémoire est refoulée et demeure non guérie. Cette émo­tion vio­lente influe sur la per­son­nal­ité du sujet et entraîne des trou­bles durables ayant des reten­tisse­ments sur l’ensemble de la com­mu­nauté. Lin­da Hogan (Chick­a­saw) dit; “ L’histoire est notre mal­adie. Je m’en sou­viens quand je pense à ce que nous ont légué le sys­tème des mis­sions et le proces­sus de la coloni­sa­tion : dia­bète, dépen­dance aux drogues ou à l’alcool, obésité, dépres­sion, vio­lence domes­tique, racisme… Qui a encore besoin d’un colonisa­teur – nous pou­vons désor­mais nous faire du mal sans l’aide de per­son­ne! C’est ce que Bon­nie Duran et Maria Yel­low Horse Brave Heart  appel­lent  désor­dre post­colo­nial ou encore trau­ma his­torique. Nos his­toires per­son­nelles sont de cour­tes ver­sions de ce que nos tribus ont eu à souf­frir. Pour­tant racon­ter les his­toires est le remède pour guérir le peu­ple, pour guérir l’Histoire à un plus large niveau (révi­sion­nisme ram­pant), et guérir l’ambivalence qui nous ronge». Ces his­toires racon­tées, ces poèmes et fic­tions, expri­ment l’urgence qu’il y a à main­tenir les con­nex­ions entre les mem­bres des tribus avec leurs tra­di­tions et leurs mythes. La lit­téra­ture pro­cure aux auteurs un lieu de guéri­son pour eux-mêmes, pour leurs familles, leurs com­mu­nautés et tous les peu­ples Indi­ens d’Amérique. Deb­o­rah Miran­da témoigne : «  Bien des lecteurs sont sub­mergés par l’émotion quand ils nous lisent. Et j’ai vrai­ment con­staté pen­dant mes lec­tures que cela va dans le sens de la guéri­son, le voir se pro­duire est un moment mag­ique pour moi. » Cheryl Sav­ageau (Abena­ki) quant à elle dit : « L’apaisement, la guéri­son, passent  par l’expérience (col­lec­tive ou soli­taire) de savoir que l’on n’est pas le ou la seule à avoir souf­fert, que ce qui est écrit, ce qu’on lit, cor­re­spond à une expéri­ence vécue dans sa pro­pre chair de lecteur, que l’on peut en par­ler, l’exprimer. Cela com­mence par  l’acceptation de soi en tant qu’Indien.  Voir qu’il est légitime d’être ce qu’on est, ne plus se con­sid­ér­er comme un sous humain, avoir des droits et con­tester les stéréo­types véhiculés comme autant de pro­pa­gan­des visant à dén­i­gr­er l’indien, à le ridi­culis­er, voilà une pre­mière étape vers un bien être retrou­vé  au cœur de son identité ».

     Le sou­venir, le réc­it des événe­ments, fondent le proces­sus de guéri­son. Il s’agit aujourd’hui non plus de soign­er les per­son­nes ayant subi les mau­vais traite­ments ou ayant vu mas­sacr­er leurs vil­lages, il s’agit de guérir les blessures de l’âme. Le cha­grin, la rage, l’accablement sont intergénéra­tionnels. Le trau­ma se trans­met comme inéluctable­ment. Le traite­ment con­siste en soign­er aus­si bien les ancêtres que les vivants afin que les enfants des vivants n’aient plus à porter le poids du géno­cide, de l’esclavage, de l’acculturation, n’aient plus à souf­frir de la haine de soi parce qu’éternel per­dant, n’aient plus à ressen­tir ni honte ni rage à se voir ignoré, méprisé, à voir son image défor­mée grotesque­ment… Le proces­sus de guéri­son est un voy­age qui requiert des indi­vidus capa­bles de résoudre les prob­lèmes du cha­grin et du dés­espoir d’abord en eux-mêmes puis au sein de leurs com­mu­nautés. Les auteur(e)s Indien(ne)s sont par­mi ceux-là. Les voix féminines Indi­ennes sont une par­tie essen­tielle du proces­sus de guéri­son, les femmes ayant tra­di­tion­nelle­ment le rôle de rac­com­mod­er les accrocs dans le tis­su social de la com­mu­nauté. Ce n’est qu’après la sec­onde moitié du vingtième siè­cle que ces voix féminines ont pu émerg­er, au sein d’un milieu dom­iné par des édi­teurs mas­culins qui voy­aient dans les ouvrages écrits par des femmes, peu de valeurs lit­téraires. Les Indi­ennes qui écrivaient au 19ième siè­cle ou début du 20ième, ont bien sou­vent du pass­er des com­pro­mis afin de plaire aux édi­teurs et aux lecteurs blancs. Mourn­ing Dove en est un exem­ple écla­tant. Son roman Cogewea fut pub­lié en 1927.  L’auteure ne recon­nais­sant pas son livre tel que pub­lié, écrit une let­tre de protes­ta­tion à son édi­teur pour lui sig­ni­fi­er que les change­ments qu’il s’était per­mis n’étaient que des manœu­vres de basse-cui­sine ! Nom­breuses sont les auteures Indi­ennes qui ont vécu ces expéri­ences de réécri­t­ure par un édi­teur peu scrupuleux. Aujourd’hui, au 21ième siè­cle, ces auteures Indi­ennes comme Joy Har­jo, Glo­ria Birds, et bien d’autres expri­ment cha­cune et col­lec­tive­ment la con­science qu’elles ont en tant que représen­tantes des com­mu­nautés Indi­ennes, elles affir­ment une posi­tion de résis­tance vis-à-vis de la société et des stan­dards lit­téraires dom­i­nants. Ce faisant elles encour­a­gent et autorisent de jeunes auteurs Indi­ens à emboîter leurs pas et pour­suiv­re cette lente et longue opéra­tion de guéri­son.  Dire, mon­tr­er, se sou­venir des atroc­ités com­mis­es, des pertes subies, des épreuves endurées au sein des com­mu­nautés per­met que reste fort l’espoir que le futur sera serein.

     Mais avant d’en arriv­er à une expres­sion par­faite­ment libre, les auteurs Indi­ens en général, pen­dant deux siè­cles auront adop­té le reg­istre de l’autobiographie, seul moyen d’être lus et édités. La con­fes­sion chré­ti­enne et l’histoire de l’autobiographie en occi­dent mènent à la con­clu­sion d’un je impos­si­ble à saisir, nous diri­gent vers la voie sans issue de la mosaïque et de la dis­con­ti­nu­ité du soi. La con­cep­tion cyclique du temps fait que les Indi­ens dans leurs réc­its auto­bi­ographiques se voient rejouer le passé tout en le renou­ve­lant. Leurs expéri­ences racon­tées met­tent à jour un je qui s’insère dans le tis­su uni de la com­mu­nauté. Leurs expéri­ences racon­tées réé­val­u­ent le bien fondé du passé tout en l’ouvrant à d’autres pos­si­bil­ités futures. Les sociétés dom­i­nantes aujourd’hui se struc­turent selon une idée du pro­grès qui légitime la rela­tion modernité/colonialisme. Pour le dire autrement le temps vu comme linéaire va dans le sens du proces­sus his­torique con­sis­tant à con­quérir et assim­i­l­er, sinon détru­ire les pop­u­la­tions vivants sur les ter­ri­toires obtenus par la force. Ce mou­ve­ment est con­sid­éré comme inno­vant, et autorise la clas­si­fi­ca­tion des êtres humains en caté­gories plus ou moins prim­i­tives, plus ou moins civil­isées.   Au con­traire des canons occi­den­taux, les Indi­ens pro­posent une con­cep­tion du soi qui prend sa source  dans un con­texte social mar­qué par des expéri­ences his­toriques et dif­férents points de  vue épisté­mologiques comme ontologiques. Les auteurs Indi­ens se sont appro­prié un mod­èle occi­den­tal des­tiné à assur­er la survie, la longévité de leurs réc­its. Ils utilisent ce mod­èle en tant qu’individus dans le but de guérir les blessures his­toriques infligées pen­dant le vio­lent procédé de coloni­sa­tion accom­pa­g­né de ses con­séquences néga­tives.  Ce mot  « heal­ing », selon moi, est aus­si tein­té de résilience, résilience per­mise grâce à la force de survie des com­mu­nautés trib­ales. S’approprier l’écriture, la langue Anglaise et les canons lit­téraires était le gage d’une survie à l’échelle col­lec­tive, en tant que nations Indi­ennes. Mais temps et espace sont liés, et selon la con­cep­tion cyclique du temps, racon­ter pour les Indi­ens c’est aus­si dire l’espace, la terre, l’environnement. Racon­ter c’est dire la façon de se met­tre en rela­tion avec l’autre, avec l’Autre. Cela sup­pose et com­prend tout ce qui est rela­tion avec soi, à savoir les humains mais aus­si les ani­maux, les plantes, les riv­ières, les élé­ments, et aus­si les entités non incar­nées, sans réal­ité physiques. Racon­ter cette rela­tion, racon­ter sa terre au tra­vers de ses pro­pres expéri­ences, c’est déjà faire tra­vailler le poten­tiel de guéri­son au sein d’une communauté.

 

     Dans un con­texte Indi­en, le soi n’existe qu’en rela­tion avec une his­toire, un héritage cul­turel véhiculé par la famille, une com­mu­nauté, un ter­ri­toire, la vie elle-même, et avec des valeurs de com­plé­men­tar­ité plutôt que de com­péti­tiv­ité. Ce sont tous ces paramètres con­jugués qui définis­sent une iden­tité, qui n’a rien à voir avec une appar­te­nance raciale, ou avec la « pureté du sang » ; cette iden­tité et ce soi devraient être com­pris en ter­mes de sou­veraineté. La capac­ité à guérir est au sein même de ce sys­tème qui ne con­fond pas revi­tal­i­sa­tion, inclu­sion, avec con­t­a­m­i­na­tion et perte d’authenticité. La guéri­son est désor­mais au cœur de la vie Indi­enne, vie faite réc­it, réc­it-guéri­son comme un rit­uel est guéri­son. Le lan­gage en organ­isant un ordre repousse le chaos. « Heal­ing » comme le com­pren­nent et le vivent les Indi­ens c’est une médecine, un pou­voir, une aide  des­tinée à restau­r­er l’équilibre du tout. Dans ce tout, vit le sujet en rela­tion. L’aide et la médi­a­tion vien­nent du lan­gage, de la pronon­ci­a­tion ou de l’écriture de paroles qui trans­for­ment et font que cha­cun agit en accord avec ces paroles dev­enues siennes. La par­faite con­science de sa posi­tion, de sa sit­u­a­tion, de son appar­te­nance au monde récla­ment pour le bien et la san­té, pour l’équilibre et l’harmonie,  que des actions éthiques s’en suiv­ent. Guérir c’est dire stop à la ten­dance générale qui mécan­ise les vies humaines. Cette ten­dance est une mal­adie. La guéri­son au tra­vers de l’écriture biographique telle que les Indi­ens la pra­tique est pos­si­ble car elle met à l’écart une cer­taine con­cep­tu­al­i­sa­tion du soi. Les auteurs Indi­ens s’efforcent d’écrire pour des audi­ences var­iées, Indi­ennes ou non. Ils cherchent à éveiller les con­sciences aux prob­lèmes ren­con­trés par leurs com­mu­nautés en essayant de mon­tr­er l’interrelation qui existe entre les mon­des et les cul­tures sur la planète. Ils veu­lent aus­si pro­pos­er des alter­na­tives aux par­a­digmes hégé­moniques qui men­a­cent la vie sur terre. Autrement dit les auteurs indi­ens doivent con­stru­ire un ouvrage capa­ble d’être lu à dif­férents niveaux. Adopter le genre auto­bi­ographique n’était pas un symp­tôme d’une quel­conque assim­i­la­tion mais bien le procédé grâce auquel son représen­tant chargeait le nar­ratif d’un dou­ble sens, élar­gis­sant et sub­ver­tis­sant le code du genre pour réaf­firmer les valeurs de la com­mu­nauté Indi­enne réduite à la réserve et à la marginalité.

     Depuis une quin­zaine d’année, les auteures Indi­ennes ont con­science de leur rôle. Glo­ria Bird (Spokane) dit : « pour com­pren­dre la direc­tion que prend la société il faut regarder les femmes qui don­nent nais­sance et qui élèvent la généra­tion à venir. » Louis Owens, (Cherokee/Choctaw), sug­gère que le thème du sou­venir (re-mem­ber­ing) c’est-à-dire la recon­struc­tion du passé, est aus­si l’occasion pour les Indi­ens de se redé­cou­vrir et de se recon­necter avec leurs cul­tures. Mais cela implique pour chaque Indi­en de faire face au cha­grin. La réponse apportée par Eden Robin­son (dans Mon­key Beach) est d’abord de faire sen­tir com­bi­en il est impor­tant que les Indi­ens s’acceptent con­nec­tés à des esprits, capa­bles de com­mu­ni­quer avec un autre monde à l’intérieur de ce monde, ce que la cul­ture dom­i­nante ignore en le ridi­culisant de ses sar­casmes. Dans son Faces in the Moon, Bet­ty Louise Bell fait évoluer son per­son­nage, Lucie, en la faisant com­mu­ni­quer avec la nature, en lui faisant pren­dre con­science de com­ment et com­bi­en la rouge terre d’Oklahoma a de pou­voirs puisque la couleur rouge chez les Chero­kee sig­ni­fie sur­mon­ter ou encore vain­cre. Le rouge appa­raît dans tout ce qui s’élance : le châle d’une danseuse, les plumes des oiseaux ; dans tout ce qui est offert : les bon­bons, les rubans… Rouge est béné­fique, Red is beau­ti­ful, être Indi­en est une fierté. La grand-mère de Lucie qui lui appa­raît en rêve, qui apaise et guérit,  est asso­ciée à l’oiseau rouge, sym­bole de l’indianité. Dans le livre revient sans cesse cette phrase : “Oiseau rouge où étais-tu par­ti?” Tout au long du roman nous voyons Lucie souf­frir mais petit à petit elle se met en sit­u­a­tion de pou­voir sur­mon­ter le cha­grin, de com­pren­dre la beauté et la force des cycles qui se per­pétuent et dont elle doit être un relais pour que les généra­tions futures demeurent rouges, indi­ennes et heureuses de l’être, non par sim­ple réflexe d’orgueil, mais en en ayant com­pris toute la beauté.

     « Les cœurs ne sont pas que des pom­pes » dit Rober­ta Hill, et par­venir à sur­mon­ter l’amertume, l’immense somme du cha­grin, est aus­si une façon de pro­pos­er une alter­na­tive au par­a­digme occi­den­tal de « nou­veauté ». Guérir de la perte subie à cause du long passé colo­nial, c’est recréer un ter­ri­toire men­tal, récupér­er ce ter­ri­toire volé en l’écrivant. Ecrire c’est se recon­necter avec les lieux qui ont fait ce que sont les com­mu­nautés. Guérir c’est « être de retour chez soi”. Kim Blaeser et d’autres auteures Indi­ennes savent lut­ter con­tre les souf­frances de la dépor­ta­tion, de l‘exil, et par la poésie se recon­nectent comme elles recon­nectent le lecteur avec la terre des ancêtres, celle qui a vu évoluer les com­mu­nautés. Dans Absen­tee Indi­an, Kim Blaeser bien qu’absente de sa réserve Anishi­naabe parce qu’enseignant à l’université de Mil­wau­kee dans le Wis­con­sin, embrasse une vie dou­ble, et rend pal­pa­ble, présent, le ter­ri­toire de ses sou­venirs. Elle s’enracine au sein de sa com­mu­nauté même si éloignée géo­graphique­ment, elle par­le de ses proches : « “Find­ing their reflec­tions / har­bor mine / I become com­fort­able / with the sto­ry of dou­ble­ness / learn sur­vival this way. / Anoth­er Y2K Indi­an / writ­ing the cir­cle / of return”. Leurs réflex­ions partagées/ hébergeant les mienne/je suis bien/à l’aise avec l’histoire d’ubiquité/j’apprends le principe de survie. /Une Indi­enne du bug de l’an 2000/écrivant le cercle/ du retour.

     Esther Belin déclare qu’écrire lui apporte une forme de récon­fort, parce que l’écrit témoigne de sa crois­sance, d’une évo­lu­tion de la sit­u­a­tion pour elle en tant qu’indienne et donc pour toutes les com­mu­nautés Indi­ennes. Esther apporte directe­ment des infor­ma­tions his­toriques et anthro­pologiques dans ses textes : « Je veux me faire l’interprète de ce que les généra­tions de mes par­ents et grands-par­ents ont vécu.  Ecrire est un don, et je retourne le don en forme de cadeau vers mon peu­ple et les com­mu­nautés Indi­ennes ».  Son dernier livre très remar­qué, From the Bel­ly of My Beau­ty, racon­te des his­toires du point de vue Indi­en qui con­trent les ver­sions offi­cielles de la société dom­i­nante, ce qui restau­re l’équilibre glob­al des rela­tions entre les dif­férentes sociétés et cul­tures.  Le but est de recon­naître, de sur­mon­ter les trau­mas tout en hon­o­rant le passé des familles, qui bien sou­vent ressem­ble à une suite d’épreuves et de naufrages où sans cesse la survie s’impose. Il s’agit de chanter cette survie, de célébr­er une forme de quête et de la partager pour par­venir à une guéri­son générale. Cette guéri­son selon Leslie Silko (auteure de Céré­monie), passera par l’adoption de straté­gies socié­tales qui oseront tourn­er le dos au mode économique dom­i­nant. Celui-ci men­ace la diver­sité, il est sui­cidaire, il inter­dit la survie des peu­ples pre­miers tout autour de la planète alors que ceux-ci incar­nent la respon­s­abil­ité et la con­science de devoir main­tenir des rela­tions saines avec les eaux, les ani­maux, l’air, les plantes, les forêts et la terre. Ce tra­vail de guéri­son est néces­saire aus­si longtemps qu’un groupe d’humains empoi­sonne les corps, les cœurs, les esprits et les instincts en les pol­lu­ant de soi-dis­ant infor­ma­tions qui encom­brent l’effort col­lec­tif pour la survie du tout. Tout com­pris comme somme de ce que porte et nour­rit la planète terre.

 

      Silko pro­pose donc de con­stru­ire une société selon les anci­ennes tra­di­tions qui met­tent en avant la cohé­sion des com­mu­nautés, la co-exis­tence au sein d’une hétérogénéité har­monieuse, avec pour valeur fon­da­men­tale la respon­s­abil­ité par rap­port à notre mère la terre et nos par­ents, valeur éclairée par le sens du mer­veilleux. Le but à attein­dre est de vivre dans un monde de beauté comme celui évo­qué dans les chants Nava­jos per­for­més lors des céré­monies de guéri­son. Voilà pourquoi il faut relay­er les démarch­es Indi­ennes. Si elles retrou­vaient, au sein de leurs com­mu­nautés un véri­ta­ble équili­bre (grâce à leurs auteur(e)s et artistes entre autres),  ces démarch­es pour­raient bien être les mod­èles pour les civil­i­sa­tions déca­dentes en perte d’humanité, ne pou­vant plus désor­mais rien d’autre que de laiss­er peurs et para­noïa régn­er sur les esprits…Vous avez dit guéri­son ? Et si la guéri­son des trau­mas subis par les peu­ples Indi­ens pou­vait con­duire à la guéri­son de tous peu­ples vivant sur terre… Et si…

 

 

 

 

 

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits- Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième ven­dre­di du mois une émis­sion de 40 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse.. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits.