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Un regard sur la poésie Native American (5)

Par |2018-12-09T21:37:47+00:00 25 octobre 2013|Catégories : Blog|

A per­son brought to death by grief
can­not see the sky
can­not hear bird song or children’s voices
A per­son brought to death by grief
can­not breath and speak
can­not fell the sun
A per­son brought to death by grief
lives stoo­ped by hear­tache
in a house where fire­brand lie scat­te­red

The One Who Holds The Heavens Up
who sends us dreams and life
has given us the gift of words
to bring com­fort and care
to recall for the grie­ving
the beau­ty of this pea­ce­ful place
the beau­ty of our conti­nuance
                                                         

                                                  Roberta Hill (Oneida)

 

My soul was at risk.
I strug­gled
Towards hurt,
Towards hea­ling,
Towards pas­sion,
Towards peace

                             Norman Scott Momaday (Kiowa)
 

     Il n’échappera à per­sonne que de nom­breuses auteures Indiennes révèlent, à tra­vers leurs écrits, les dif­fé­rents trau­ma­tismes que les indi­vi­dus et les com­mu­nau­tés Indiennes ont héri­té d’un pas­sé géno­ci­daire et colo­nial. Il sem­ble­rait que des femmes de diverses géné­ra­tions, comme Deborah Miranda (Esselen), Esther Belin (Navajo), Kimberly Blaeser (Anishinaabe), Eden Robinson (Haisla), ou encore Betty Louise Bell (Cherokee), grâce à leurs livres, sym­bo­li­que­ment gué­rissent les bles­sures du pas­sé. Pour ce faire elles racontent les voyages et les tri­bu­la­tions de leurs pro­ta­go­nistes. La trame est nar­ra­tive. Elles disent les consé­quences de la perte des ter­ri­toires,  des chan­ge­ments tech­no­lo­giques ou éco­lo­giques, du chan­ge­ment des rôles joués par leurs membres au sein des com­mu­nau­tés. Elles disent le racisme qui pèse, le sou­ve­nir des  pen­sion­nats pour Jeunes Indiens qui arra­chés à leur famille subis­saient abus sexuels et autres mau­vais trai­te­ments. Elles évoquent la sté­ri­li­sa­tion sys­té­ma­tique des femmes Indiennes dans les hôpi­taux au début du 20ième siècle, les taux de chô­mage et de sui­cides éle­vés sur les réserves. Elles rap­pellent les déchets nucléaires entas­sés sur les réserves dont les eaux se retrouvent pol­luées, les épi­dé­mies qui déci­maient les tri­bus, le mas­sacre des espèces ani­males et végé­tales dues « au pro­grès » tel que conçu par les occi­den­taux. Elles disent  l’alcool qui détruit,  la haine de soi incul­quée par les ensei­gnants non indiens aux enfants des réserves, mais aus­si la fier­té lucide d’être Indien. Elles font navi­guer le lec­teur entre tra­gé­die et beau­té, entre cha­grins et joies, entre déses­poir et force de sur­vie. Trouver la moti­va­tion et res­ter convain­cu de devoir être qui l’on est, quand on subit les vexa­tions constantes de la culture domi­nante est une gageure, il faut cou­rage et force spi­ri­tuelle. Il faut avoir com­pris aus­si à quel point la socié­té domi­nante est malade, rai­son pour laquelle elle conduit les socié­tés tri­bales Indiennes vers un dés­équi­libre dont, si l’on n’y prend pas garde, elles ne pour­raient plus se remettre.

     Le mot gué­ri­son dans un contexte occi­den­tal fait réfé­rence au réta­blis­se­ment de la san­té. Dans un contexte Indien, gué­ri­son signi­fie réta­blis­se­ment de l’équilibre interne comme externe. Le seul corps et sa san­té n’ont pas de légi­ti­mi­té réelle, le col­lec­tif, le com­mu­nau­taire, l’environnemental, le cos­mique, sont tou­jours à prendre en compte dans ce sys­tème tri­bal Indien. Par le biais des fic­tions et des poèmes, les auteures constatent l’existence conti­nue du colo­nia­lisme dans les com­mu­nau­tés Indiennes où pour­tant le sens de la sur­vie et de l’espoir per­met qu’elles se main­tiennent et se per­pé­tuent, mal­gré tout. Les trau­ma­tismes pro­fon­dé­ment enra­ci­nés, trouvent leur ori­gine dans les familles et dans les com­mu­nau­tés, ils dérivent direc­te­ment des ten­ta­tives gou­ver­ne­men­tales d’éradiquer les popu­la­tions et de faire dis­pa­raître les cultures indi­gènes en adop­tant diverses poli­tiques et diverses lois capables de bri­ser l’organisation sociale tri­bale. La défi­ni­tion du mot trau­ma dans le dic­tion­naire dit qu’il s’agit d’une bles­sure psy­chique, spé­cia­le­ment celle cau­sée par un choc émo­tion­nel dont la mémoire est refou­lée et demeure non gué­rie. Cette émo­tion vio­lente influe sur la per­son­na­li­té du sujet et entraîne des troubles durables ayant des reten­tis­se­ments sur l’ensemble de la com­mu­nau­té. Linda Hogan (Chickasaw) dit ; “ L’histoire est notre mala­die. Je m’en sou­viens quand je pense à ce que nous ont légué le sys­tème des mis­sions et le pro­ces­sus de la colo­ni­sa­tion : dia­bète, dépen­dance aux drogues ou à l’alcool, obé­si­té, dépres­sion, vio­lence domes­tique, racisme… Qui a encore besoin d’un colo­ni­sa­teur – nous pou­vons désor­mais nous faire du mal sans l’aide de per­sonne ! C’est ce que Bonnie Duran et Maria Yellow Horse Brave Heart  appellent  désordre post­co­lo­nial ou encore trau­ma his­to­rique. Nos his­toires per­son­nelles sont de courtes ver­sions de ce que nos tri­bus ont eu à souf­frir. Pourtant racon­ter les his­toires est le remède pour gué­rir le peuple, pour gué­rir l’Histoire à un plus large niveau (révi­sion­nisme ram­pant), et gué­rir l’ambivalence qui nous ronge ». Ces his­toires racon­tées, ces poèmes et fic­tions, expriment l’urgence qu’il y a à main­te­nir les connexions entre les membres des tri­bus avec leurs tra­di­tions et leurs mythes. La lit­té­ra­ture pro­cure aux auteurs un lieu de gué­ri­son pour eux-mêmes, pour leurs familles, leurs com­mu­nau­tés et tous les peuples Indiens d’Amérique. Deborah Miranda témoigne : «  Bien des lec­teurs sont sub­mer­gés par l’émotion quand ils nous lisent. Et j’ai vrai­ment consta­té pen­dant mes lec­tures que cela va dans le sens de la gué­ri­son, le voir se pro­duire est un moment magique pour moi. » Cheryl Savageau (Abenaki) quant à elle dit : « L’apaisement, la gué­ri­son, passent  par l’expérience (col­lec­tive ou soli­taire) de savoir que l’on n’est pas le ou la seule à avoir souf­fert, que ce qui est écrit, ce qu’on lit, cor­res­pond à une expé­rience vécue dans sa propre chair de lec­teur, que l’on peut en par­ler, l’exprimer. Cela com­mence par  l’acceptation de soi en tant qu’Indien.  Voir qu’il est légi­time d’être ce qu’on est, ne plus se consi­dé­rer comme un sous humain, avoir des droits et contes­ter les sté­réo­types véhi­cu­lés comme autant de pro­pa­gandes visant à déni­grer l’indien, à le ridi­cu­li­ser, voi­là une pre­mière étape vers un bien être retrou­vé  au cœur de son iden­ti­té ».

     Le sou­ve­nir, le récit des évé­ne­ments, fondent le pro­ces­sus de gué­ri­son. Il s’agit aujourd’hui non plus de soi­gner les per­sonnes ayant subi les mau­vais trai­te­ments ou ayant vu mas­sa­crer leurs vil­lages, il s’agit de gué­rir les bles­sures de l’âme. Le cha­grin, la rage, l’accablement sont inter­gé­né­ra­tion­nels. Le trau­ma se trans­met comme iné­luc­ta­ble­ment. Le trai­te­ment consiste en soi­gner aus­si bien les ancêtres que les vivants afin que les enfants des vivants n’aient plus à por­ter le poids du géno­cide, de l’esclavage, de l’acculturation, n’aient plus à souf­frir de la haine de soi parce qu’éternel per­dant, n’aient plus à res­sen­tir ni honte ni rage à se voir igno­ré, mépri­sé, à voir son image défor­mée gro­tes­que­ment… Le pro­ces­sus de gué­ri­son est un voyage qui requiert des indi­vi­dus capables de résoudre les pro­blèmes du cha­grin et du déses­poir d’abord en eux-mêmes puis au sein de leurs com­mu­nau­tés. Les auteur(e)s Indien(ne)s sont par­mi ceux-là. Les voix fémi­nines Indiennes sont une par­tie essen­tielle du pro­ces­sus de gué­ri­son, les femmes ayant tra­di­tion­nel­le­ment le rôle de rac­com­mo­der les accrocs dans le tis­su social de la com­mu­nau­té. Ce n’est qu’après la seconde moi­tié du ving­tième siècle que ces voix fémi­nines ont pu émer­ger, au sein d’un milieu domi­né par des édi­teurs mas­cu­lins qui voyaient dans les ouvrages écrits par des femmes, peu de valeurs lit­té­raires. Les Indiennes qui écri­vaient au 19ième siècle ou début du 20ième, ont bien sou­vent du pas­ser des com­pro­mis afin de plaire aux édi­teurs et aux lec­teurs blancs. Mourning Dove en est un exemple écla­tant. Son roman Cogewea fut publié en 1927.  L’auteure ne recon­nais­sant pas son livre tel que publié, écrit une lettre de pro­tes­ta­tion à son édi­teur pour lui signi­fier que les chan­ge­ments qu’il s’était per­mis n’étaient que des manœuvres de basse-cui­sine ! Nombreuses sont les auteures Indiennes qui ont vécu ces expé­riences de réécri­ture par un édi­teur peu scru­pu­leux. Aujourd’hui, au 21ième siècle, ces auteures Indiennes comme Joy Harjo, Gloria Birds, et bien d’autres expriment cha­cune et col­lec­ti­ve­ment la conscience qu’elles ont en tant que repré­sen­tantes des com­mu­nau­tés Indiennes, elles affirment une posi­tion de résis­tance vis-à-vis de la socié­té et des stan­dards lit­té­raires domi­nants. Ce fai­sant elles encou­ragent et auto­risent de jeunes auteurs Indiens à emboî­ter leurs pas et pour­suivre cette lente et longue opé­ra­tion de gué­ri­son.  Dire, mon­trer, se sou­ve­nir des atro­ci­tés com­mises, des pertes subies, des épreuves endu­rées au sein des com­mu­nau­tés per­met que reste fort l’espoir que le futur sera serein.

     Mais avant d’en arri­ver à une expres­sion par­fai­te­ment libre, les auteurs Indiens en géné­ral, pen­dant deux siècles auront adop­té le registre de l’autobiographie, seul moyen d’être lus et édi­tés. La confes­sion chré­tienne et l’histoire de l’autobiographie en occi­dent mènent à la conclu­sion d’un je impos­sible à sai­sir, nous dirigent vers la voie sans issue de la mosaïque et de la dis­con­ti­nui­té du soi. La concep­tion cyclique du temps fait que les Indiens dans leurs récits auto­bio­gra­phiques se voient rejouer le pas­sé tout en le renou­ve­lant. Leurs expé­riences racon­tées mettent à jour un je qui s’insère dans le tis­su uni de la com­mu­nau­té. Leurs expé­riences racon­tées rééva­luent le bien fon­dé du pas­sé tout en l’ouvrant à d’autres pos­si­bi­li­tés futures. Les socié­tés domi­nantes aujourd’hui se struc­turent selon une idée du pro­grès qui légi­time la rela­tion modernité/​colonialisme. Pour le dire autre­ment le temps vu comme linéaire va dans le sens du pro­ces­sus his­to­rique consis­tant à conqué­rir et assi­mi­ler, sinon détruire les popu­la­tions vivants sur les ter­ri­toires obte­nus par la force. Ce mou­ve­ment est consi­dé­ré comme inno­vant, et auto­rise la clas­si­fi­ca­tion des êtres humains en caté­go­ries plus ou moins pri­mi­tives, plus ou moins civi­li­sées.   Au contraire des canons occi­den­taux, les Indiens pro­posent une concep­tion du soi qui prend sa source  dans un contexte social mar­qué par des expé­riences his­to­riques et dif­fé­rents points de  vue épis­té­mo­lo­giques comme onto­lo­giques. Les auteurs Indiens se sont appro­prié un modèle occi­den­tal des­ti­né à assu­rer la sur­vie, la lon­gé­vi­té de leurs récits. Ils uti­lisent ce modèle en tant qu’individus dans le but de gué­rir les bles­sures his­to­riques infli­gées pen­dant le violent pro­cé­dé de colo­ni­sa­tion accom­pa­gné de ses consé­quences néga­tives.  Ce mot  « hea­ling », selon moi, est aus­si tein­té de rési­lience, rési­lience per­mise grâce à la force de sur­vie des com­mu­nau­tés tri­bales. S’approprier l’écriture, la langue Anglaise et les canons lit­té­raires était le gage d’une sur­vie à l’échelle col­lec­tive, en tant que nations Indiennes. Mais temps et espace sont liés, et selon la concep­tion cyclique du temps, racon­ter pour les Indiens c’est aus­si dire l’espace, la terre, l’environnement. Raconter c’est dire la façon de se mettre en rela­tion avec l’autre, avec l’Autre. Cela sup­pose et com­prend tout ce qui est rela­tion avec soi, à savoir les humains mais aus­si les ani­maux, les plantes, les rivières, les élé­ments, et aus­si les enti­tés non incar­nées, sans réa­li­té phy­siques. Raconter cette rela­tion, racon­ter sa terre au tra­vers de ses propres expé­riences, c’est déjà faire tra­vailler le poten­tiel de gué­ri­son au sein d’une com­mu­nau­té.

 

     Dans un contexte Indien, le soi n’existe qu’en rela­tion avec une his­toire, un héri­tage cultu­rel véhi­cu­lé par la famille, une com­mu­nau­té, un ter­ri­toire, la vie elle-même, et avec des valeurs de com­plé­men­ta­ri­té plu­tôt que de com­pé­ti­ti­vi­té. Ce sont tous ces para­mètres conju­gués qui défi­nissent une iden­ti­té, qui n’a rien à voir avec une appar­te­nance raciale, ou avec la « pure­té du sang » ; cette iden­ti­té et ce soi devraient être com­pris en termes de sou­ve­rai­ne­té. La capa­ci­té à gué­rir est au sein même de ce sys­tème qui ne confond pas revi­ta­li­sa­tion, inclu­sion, avec conta­mi­na­tion et perte d’authenticité. La gué­ri­son est désor­mais au cœur de la vie Indienne, vie faite récit, récit-gué­ri­son comme un rituel est gué­ri­son. Le lan­gage en orga­ni­sant un ordre repousse le chaos. « Healing » comme le com­prennent et le vivent les Indiens c’est une méde­cine, un pou­voir, une aide  des­ti­née à res­tau­rer l’équilibre du tout. Dans ce tout, vit le sujet en rela­tion. L’aide et la média­tion viennent du lan­gage, de la pro­non­cia­tion ou de l’écriture de paroles qui trans­forment et font que cha­cun agit en accord avec ces paroles deve­nues siennes. La par­faite conscience de sa posi­tion, de sa situa­tion, de son appar­te­nance au monde réclament pour le bien et la san­té, pour l’équilibre et l’harmonie,  que des actions éthiques s’en suivent. Guérir c’est dire stop à la ten­dance géné­rale qui méca­nise les vies humaines. Cette ten­dance est une mala­die. La gué­ri­son au tra­vers de l’écriture bio­gra­phique telle que les Indiens la pra­tique est pos­sible car elle met à l’écart une cer­taine concep­tua­li­sa­tion du soi. Les auteurs Indiens s’efforcent d’écrire pour des audiences variées, Indiennes ou non. Ils cherchent à éveiller les consciences aux pro­blèmes ren­con­trés par leurs com­mu­nau­tés en essayant de mon­trer l’interrelation qui existe entre les mondes et les cultures sur la pla­nète. Ils veulent aus­si pro­po­ser des alter­na­tives aux para­digmes hégé­mo­niques qui menacent la vie sur terre. Autrement dit les auteurs indiens doivent construire un ouvrage capable d’être lu à dif­fé­rents niveaux. Adopter le genre auto­bio­gra­phique n’était pas un symp­tôme d’une quel­conque assi­mi­la­tion mais bien le pro­cé­dé grâce auquel son repré­sen­tant char­geait le nar­ra­tif d’un double sens, élar­gis­sant et sub­ver­tis­sant le code du genre pour réaf­fir­mer les valeurs de la com­mu­nau­té Indienne réduite à la réserve et à la mar­gi­na­li­té.

     Depuis une quin­zaine d’année, les auteures Indiennes ont conscience de leur rôle. Gloria Bird (Spokane) dit : « pour com­prendre la direc­tion que prend la socié­té il faut regar­der les femmes qui donnent nais­sance et qui élèvent la géné­ra­tion à venir. » Louis Owens, (Cherokee/​Choctaw), sug­gère que le thème du sou­ve­nir (re-mem­be­ring) c’est-à-dire la recons­truc­tion du pas­sé, est aus­si l’occasion pour les Indiens de se redé­cou­vrir et de se recon­nec­ter avec leurs cultures. Mais cela implique pour chaque Indien de faire face au cha­grin. La réponse appor­tée par Eden Robinson (dans Monkey Beach) est d’abord de faire sen­tir com­bien il est impor­tant que les Indiens s’acceptent connec­tés à des esprits, capables de com­mu­ni­quer avec un autre monde à l’intérieur de ce monde, ce que la culture domi­nante ignore en le ridi­cu­li­sant de ses sar­casmes. Dans son Faces in the Moon, Betty Louise Bell fait évo­luer son per­son­nage, Lucie, en la fai­sant com­mu­ni­quer avec la nature, en lui fai­sant prendre conscience de com­ment et com­bien la rouge terre d’Oklahoma a de pou­voirs puisque la cou­leur rouge chez les Cherokee signi­fie sur­mon­ter ou encore vaincre. Le rouge appa­raît dans tout ce qui s’élance : le châle d’une dan­seuse, les plumes des oiseaux ; dans tout ce qui est offert : les bon­bons, les rubans… Rouge est béné­fique, Red is beau­ti­ful, être Indien est une fier­té. La grand-mère de Lucie qui lui appa­raît en rêve, qui apaise et gué­rit,  est asso­ciée à l’oiseau rouge, sym­bole de l’indianité. Dans le livre revient sans cesse cette phrase : “Oiseau rouge où étais-tu par­ti?” Tout au long du roman nous voyons Lucie souf­frir mais petit à petit elle se met en situa­tion de pou­voir sur­mon­ter le cha­grin, de com­prendre la beau­té et la force des cycles qui se per­pé­tuent et dont elle doit être un relais pour que les géné­ra­tions futures demeurent rouges, indiennes et heu­reuses de l’être, non par simple réflexe d’orgueil, mais en en ayant com­pris toute la beau­té.

     « Les cœurs ne sont pas que des pompes » dit Roberta Hill, et par­ve­nir à sur­mon­ter l’amertume, l’immense somme du cha­grin, est aus­si une façon de pro­po­ser une alter­na­tive au para­digme occi­den­tal de « nou­veau­té ». Guérir de la perte subie à cause du long pas­sé colo­nial, c’est recréer un ter­ri­toire men­tal, récu­pé­rer ce ter­ri­toire volé en l’écrivant. Ecrire c’est se recon­nec­ter avec les lieux qui ont fait ce que sont les com­mu­nau­tés. Guérir c’est « être de retour chez soi”. Kim Blaeser et d’autres auteures Indiennes savent lut­ter contre les souf­frances de la dépor­ta­tion, de l‘exil, et par la poé­sie se recon­nectent comme elles recon­nectent le lec­teur avec la terre des ancêtres, celle qui a vu évo­luer les com­mu­nau­tés. Dans Absentee Indian, Kim Blaeser bien qu’absente de sa réserve Anishinaabe parce qu’enseignant à l’université de Milwaukee dans le Wisconsin, embrasse une vie double, et rend pal­pable, pré­sent, le ter­ri­toire de ses sou­ve­nirs. Elle s’enracine au sein de sa com­mu­nau­té même si éloi­gnée géo­gra­phi­que­ment, elle parle de ses proches : « "Finding their reflec­tions /​ har­bor mine /​ I become com­for­table /​ with the sto­ry of dou­ble­ness /​ learn sur­vi­val this way. /​ Another Y2K Indian /​ wri­ting the circle /​ of return". Leurs réflexions partagées/​ héber­geant les mienne/​je suis bien/​à l’aise avec l’histoire d’ubiquité/j’apprends le prin­cipe de sur­vie. /​Une Indienne du bug de l’an 2000/​écrivant le cercle/​ du retour.

     Esther Belin déclare qu’écrire lui apporte une forme de récon­fort, parce que l’écrit témoigne de sa crois­sance, d’une évo­lu­tion de la situa­tion pour elle en tant qu’indienne et donc pour toutes les com­mu­nau­tés Indiennes. Esther apporte direc­te­ment des infor­ma­tions his­to­riques et anthro­po­lo­giques dans ses textes : « Je veux me faire l’interprète de ce que les géné­ra­tions de mes parents et grands-parents ont vécu.  Ecrire est un don, et je retourne le don en forme de cadeau vers mon peuple et les com­mu­nau­tés Indiennes ».  Son der­nier livre très remar­qué, From the Belly of My Beauty, raconte des his­toires du point de vue Indien qui contrent les ver­sions offi­cielles de la socié­té domi­nante, ce qui res­taure l’équilibre glo­bal des rela­tions entre les dif­fé­rentes socié­tés et cultures.  Le but est de recon­naître, de sur­mon­ter les trau­mas tout en hono­rant le pas­sé des familles, qui bien sou­vent res­semble à une suite d’épreuves et de nau­frages où sans cesse la sur­vie s’impose. Il s’agit de chan­ter cette sur­vie, de célé­brer une forme de quête et de la par­ta­ger pour par­ve­nir à une gué­ri­son géné­rale. Cette gué­ri­son selon Leslie Silko (auteure de Cérémonie), pas­se­ra par l’adoption de stra­té­gies socié­tales qui ose­ront tour­ner le dos au mode éco­no­mique domi­nant. Celui-ci menace la diver­si­té, il est sui­ci­daire, il inter­dit la sur­vie des peuples pre­miers tout autour de la pla­nète alors que ceux-ci incarnent la res­pon­sa­bi­li­té et la conscience de devoir main­te­nir des rela­tions saines avec les eaux, les ani­maux, l’air, les plantes, les forêts et la terre. Ce tra­vail de gué­ri­son est néces­saire aus­si long­temps qu’un groupe d’humains empoi­sonne les corps, les cœurs, les esprits et les ins­tincts en les pol­luant de soi-disant infor­ma­tions qui encombrent l’effort col­lec­tif pour la sur­vie du tout. Tout com­pris comme somme de ce que porte et nour­rit la pla­nète terre.

 

      Silko pro­pose donc de construire une socié­té selon les anciennes tra­di­tions qui mettent en avant la cohé­sion des com­mu­nau­tés, la co-exis­tence au sein d’une hété­ro­gé­néi­té har­mo­nieuse, avec pour valeur fon­da­men­tale la res­pon­sa­bi­li­té par rap­port à notre mère la terre et nos parents, valeur éclai­rée par le sens du mer­veilleux. Le but à atteindre est de vivre dans un monde de beau­té comme celui évo­qué dans les chants Navajos per­for­més lors des céré­mo­nies de gué­ri­son. Voilà pour­quoi il faut relayer les démarches Indiennes. Si elles retrou­vaient, au sein de leurs com­mu­nau­tés un véri­table équi­libre (grâce à leurs auteur(e)s et artistes entre autres),  ces démarches pour­raient bien être les modèles pour les civi­li­sa­tions déca­dentes en perte d’humanité, ne pou­vant plus désor­mais rien d’autre que de lais­ser peurs et para­noïa régner sur les esprits…Vous avez dit gué­ri­son ? Et si la gué­ri­son des trau­mas subis par les peuples Indiens pou­vait conduire à la gué­ri­son de tous peuples vivant sur terre… Et si…

 

 

 

 

 

Un regard sur la poésie Native American (5)

Par |2018-12-09T21:37:47+00:00 8 juillet 2013|Catégories : Essais|

Heaven isn't so far away as people say
I got a home high in my heart
Heaven is right where I come from ; I never throw it away
I know the place and I'm going home ….”

I'm not asha­med to need it I'm going home…
I’ve been around, I’ve been to town
Hey, where d’you think I lear­ned right from wrong”

I'm tra­vel­lin' right, I'm gon­na get there soon
I'm stan­ding up praying, I'm sin­ging
Saying Heyo ha ha heyo ha hey ya
I know the way and I'm going home.”

That's where the heart can rest
The best is there
And only a fool would leave it. I'm going home”

Buffy Sainte Mary (Cree)
 

Un chez-soi, a home, est dans les dic­tion­naires consi­dé­ré et défi­ni comme une rési­dence fixe, une demeure qui peut ou ne pas, abri­ter une famille. Les Indiens d’Amérique du nord ayant per­du la plu­part de leurs ter­ri­toires, ayant été dépla­cés, dépor­tés, (pour-)chassés, ont une com­pré­hen­sion dif­fé­rente de cette notion, de ce concept, qui revêt non seule­ment l’aspect du « home­land », (la terre d’origine), mais qui évoque aus­si un espace (pas néces­sai­re­ment géo­gra­phique) où peuvent s’épanouir leurs cultures, leurs modes de vie, leur iden­ti­té.  Le cor­pus des textes pro­duits par les auteurs Indiens (d’Amérique) contem­po­rains des soixante der­nières années décline le thème du « homing in », le retour à la mai­son,  au chez soi, d’une façon récur­rente et appuyée. Ceci prouve que l’«être tri­bal » n’a pas été anni­hi­lé, mal­gré les siècles de colo­ni­sa­tion et de ten­ta­tives d’assimilation au « mel­ting pot » Américain.

          L’être tri­bal est fait de trois com­po­santes : la socié­té, le pas­sé et un ter­ri­toire. La socié­té au sens tri­bal n’est pas juste une com­pa­gnie, c’est un ensemble de règles qui garan­tissent des droits et des devoirs, un ensemble de rituels sociaux  qui per­mettent aux êtres humains de gagner, grâce à des bonnes actions vis-à-vis de la com­mu­nau­té, le res­pect des autres comme le sien propre. La réa­li­sa­tion humaine d’un membre d’une tri­bu n’est pas seule­ment un accom­plis­se­ment indi­vi­duel : une per­sonne n’est réa­li­sée qu’en rela­tion aux autres, cela a une pro­fonde signi­fi­ca­tion, cela fait du pas­sé une source d’autorité. Il n’est donc pas éton­nant que le terme  « home » pour un occi­den­tal, ayant per­du ses racines et son iden­ti­té tri­bale,  n’ait pas la même signi­fi­ca­tion que pour les auteurs Indiens.

          Bien des romans occi­den­taux parlent volon­tiers d’un héros quit­tant sa famille, avan­çant à tout prix en fai­sant table rase du pas­sé, sans un regard en arrière ; bien des romans occi­den­taux prônent les nou­veaux départs, la recherche du « suc­cès », ils ont une dyna­mique cen­tri­fuge. Les intrigues des romans, le thème des poèmes, dans la lit­té­ra­ture Indienne au contraire nous content, nous expliquent le pro­ces­sus de retour à la mai­son (up where we belong), retour sur la réserve, retour à la tra­di­tion, retour aux rituels, retour à l’identité Indienne. Et cela ne sera pas vécu, pas vu comme un échec, au contraire, cela sera com­pris comme évo­lu­tion et accom­plis­se­ment parce que le moyen de se connec­ter avec le pas­sé et les ancêtres, parce que le moyen de vivre selon une autre réa­li­té du temps, une autre réa­li­té de l’expérience humaine faite de répé­ti­tions et selon des savoir-faire cen­te­naires, une façon d’entrer dans une éter­ni­té, de par­ti­ci­per à la roue de la vie elle-même sui­vant les cycles et les cercles régis­sant l’univers entier. Ce « homing in » des pro­ta­go­nistes dans la lit­té­ra­ture des Indiens d’Amérique est une dyna­mique à l’opposé d’un pro­ces­sus com­pé­ti­tif et indi­vi­dua­liste ; le suc­cès chez les Indiens se mesure à l’aune des rela­tions entre­te­nues avec la famille, avec le clan, et la pau­vre­té la plus abjecte pour un Indien, c’est d’être seul.

          Que ce soit le Archilde de D’Arcy McNickle (Cree) dans Surrounded , que ce soit le héros de Norman Scott Momaday (Kiowa) dans la mai­son faite d’aube, celui de Leslie Silko (Pueblo) dans Cerémonie, de James Welch (Blackfoot) dans l’hiver dans le sang, les per­son­nages de Gerald Vizenor (Anishinaabe) dans Dead Voices, les per­son­nages de Louise Erdrich (Anishinaabe) dans Love Medecine, ses per­son­nages fémi­nins dans tracks, que ce soit l’héroïne de Diane Glancy (Cherokee) dans The Mask Maker, à chaque fois le thème du retour à un chez-soi déter­mine les choix, les actions, les souf­frances, les joies, les aspi­ra­tions des pro­ta­go­nistes. Sans comp­ter les nom­breux poèmes des nom­breux auteurs qui tous au moins une fois évoquent ce lieu, ce concept, cette com­pré­hen­sion du « going home ».

          Home n’est pas seule­ment un endroit, c’est un pas­sé, une his­toire, un sys­tème de valeurs en rela­tion avec la paren­té, le clan, c’est l’appartenance à un ordre qui pour­rait aus­si bien être qua­li­fié « d’ancien régime » explique  William Bevis, un spé­cia­liste de la lit­té­ra­ture Indienne. C’est aus­si un espace, tra­di­tion­nel ou non, qui per­met de renou­ve­ler, de sou­te­nir, les cultures Indiennes leurs cou­tumes, en res­tant fidèle aux tra­di­tions, à l’esprit, à l’identité Indienne. «  Home est le sin­gu­lier et cepen­dant tis­sage entre les gens, la terre, la mémoire, l’identité, l’espace, le lan­gage et la com­mu­nau­té » explique encore W.Bevis. C’est un com­plexe de cor­ré­la­tions qui cor­res­pond à la cer­ti­tude d’appartenir à un espace, à un lieu. Et dans les livres des auteurs Indiens les détails spé­ci­fiques rela­tifs à cet espace, à ce lieu, sont néces­saires aux pro­ta­go­nistes pour res­sen­tir à la fois un pro­grès dans leur vie, un épa­nouis­se­ment et de la fier­té. Cette quête crée un mou­ve­ment de conver­gence, crée un sen­ti­ment de res­pect pro­fond pour les lieux char­gés de mémoires, d’histoires, ils atteignent une dimen­sion sacrée et mythique. Ce sen­ti­ment Indien est bles­sé par le mépris des blancs pour les lieux dont les beau­tés sont détruites à cause de l’urbanisation, du bruit fait par les machines, des lumières agres­sives dans la nuit, endroits qui ne seront plus jamais les mêmes une fois que les blancs se seront empa­rés des terres Indiennes.  Ces lieux, mon­tagnes, forêts, arbres, rivières, et même les herbes, sont les élé­ments grâce aux­quels les Indiens apprennent aus­si bien leurs langues qu’un com­por­te­ment res­pec­tueux, et cela serait abat­tu, rasé, creu­sé, taillé, par­cel­li­sé, brû­lé  par des mains blanches étran­gères à l’histoire, à la mémoire, à l’amour même d’un ter­ri­toire. L’une des prin­ci­pales sources d’incompréhension entre Blancs et Indiens rési­de­ra dans la notion de pro­prié­té pri­vée. L’argent qu’ils rece­vaient en échange des terres cédées (quand ils le rece­vaient), repré­sen­tait plus aux yeux des Indiens une forme de loyer, un dédom­ma­ge­ment pour l’usage des terres, mais il leur fau­dra des siècles pour com­prendre et conce­voir la pos­ses­sion de terres pour un usage pri­vé. La trans­for­ma­tion de la terre en argent, ou plu­tôt trans­mu­ta­tion, n’a pas de sens ni de réa­li­té encore aujourd’hui dans les esprits Indiens. L’argent don­né en com­pen­sa­tion de la perte des terres ( argent récu­pé­ré à l’issue de pro­cès) est pour eux quelque chose qui n’a pas de valeur, cela ne com­pense rien, l’argent se dépense, la terre reste avec ses richesses et sa beau­té, et on ne sau­rait faire pous­ser les arbres sur un tas d’argent, l’eau ne se met pas à cou­ler depuis une somme d’argent, la perte de la terre est irré­mé­diable et laisse les Indiens « home­less », sans domi­cile, sans chez eux. Et qua­si­ment tous les Indiens aujourd’hui ont encore des parents, des grands-parents, des arrières grands-parents, qui leur expliquent, leur racontent, témoignent de ce que c’était que che­vau­cher des jour­nées entières sans ren­con­trer de bar­rières ou d’enclos, ce que c’était que voir et vivre au milieu d’un gibier abon­dant. Pour une bonne par­tie des enfants Indiens, l’Anglais repré­sente une deuxième langue, ils ont des gens autour d’eux qui leur racontent les his­toires du pas­sé, afin qu’ils ne perdent pas contact, qu’ils res­tent connec­tés et sachent d’où ils viennent, donc qui ils sont.

          Norman Scott Momaday (prix Pulitzer 1969) pré­cise que les lieux ne sont pas seule­ment des points sur une carte, ils sont un espace men­tal, ils com­prennent les his­toires qui doivent être dites et sans quoi un lieu ne sera jamais « a home ». C’est pour­quoi les livres des auteurs Indiens sont en eux-mêmes des homes, espaces de mili­tan­tisme, de résis­tance, de créa­tion d’une com­mu­nau­té, de per­pé­tua­tion des valeurs tri­bales. Dans les livres, le tis­sage per­ma­nent, les couches de ter­ri­toires écrits, les langues, les récits, la mémoire et l’histoire, les cultures, sont le lieu d’une conver­sa­tion per­ma­nente, les livres repré­sentent l’espace tri­bal recon­quis : offert, trans­mis à ceux qui Indiens n’ont que ces livres pour se trou­ver un chez eux. « In the begin­ning was the word and it was spo­ken » dit Momaday dans le che­min de la mon­tagne de pluie. Le com­men­ce­ment ici est l’origine et cette ori­gine n’est pas indé­pen­dante de la terre. Ainsi la parole pro­vient d’une ori­gine aus­si ancienne que la terre elle-même, aus­si ancienne que les migra­tions des tri­bus sui­vant les rivières ou les bisons, aus­si anciens que les dépla­ce­ments sai­son­niers. Home, c’est the open land, le ter­ri­toire ouvert, sans clô­ture, sans bar­rière, sans cadastre. Quand Abel, le héros de la mai­son faite d’aube com­prend que pour gué­rir il doit retour­ner vivre dans la mai­son de son grand-père et sur la terre qui l’avait por­té, qui l’avait vu naître, il recon­naît sa connexion au ter­ri­toire, et il recon­naît la connexion du lan­gage au ter­ri­toire : « Il cou­rait et tout en cou­rant il se mit à chan­ter en sour­dine. Il n’y avait pas de son, il n’avait pas de voix ; il avait seule­ment les paroles d’un chant. Et il conti­nua de cou­rir por­té par le chant se levant ». Histoire, terre, et lan­gage se rejoignent et forme le flux de la nar­ra­tion qui va rem­plir un espace spé­ci­fique, inves­ti de sens, plus qu’un récit, et cela redé­fi­nit le mot home dans l’esprit Indien. L’unité de ces thèmes se rejoi­gnant crée le seul ter­ri­toire qu’ils puissent se per­mettre de pos­sé­der, ils se l’approprient, recréent, le façonnent pour en faire une image d’eux-mêmes, qui sou­tient leurs cultures, qui leur per­met de sur­vivre, c’est leur home et c’est pra­ti­que­ment tout ce que la culture domi­nante veut bien qu’ils aient.

          Voici une autre expé­rience du Going Home  par Maurice Kenny (Mohawk)

 […]
from Brooklyn it was a long ride
the Greyhound fol­lo­wed the plow
from Syracuse to Watertown
to coun­try cheese and maples
tired rivers and clo­sed paper mil­ls
home to gos­si­py aunts   .   .   .
their dan­de­lions and pre­gnant cats   .   .   .
home to cedars and fields of boul­ders
cold graves under willows and pine
home from Brooklyn to the reser­va­tion
that was not home
to songs I could not sing
to dances I could not dance
from Brooklyn bars and ghet­to rats
to stea­ming horses stom­ping fro­zen earth
barns and pri­vies lost in bliz­zards
home to a Nation, Mohawk
to faces I did not know
and hands which did not reco­gnize me
to names and doors
my father shut

From Brooklyn it was a long ride”, un éloi­gne­ment géo­gra­phique mais aus­si cultu­rel, avec pour­tant la nos­tal­gie des pay­sages, la beau­té de la nature, avec éga­le­ment la conscience de dif­fi­cul­tés éco­no­miques, les usines ont fer­mé… Ce poème sai­sit l’émotion d’un jeune gar­çon retour­nant sur sa réserve après une longue absence, ce pour des rai­sons fami­liales, mais c’est une expé­rience cou­rante pour les ado­les­cents Indiens qui veulent pour­suivre des études, que de devoir “s’exiler” loin de leur réserve natale. La réserve est à la fois fami­lière et étran­gère désor­mais, alors qu’est-ce que ce home ? Là où le jeune vit main­te­nant confor­ta­ble­ment, ou bien est-ce la réserve où il a pas­sé les pre­mières années de sa vie ? Là où toute sa famille réside ? Là où le pas­sé de son peuple est encore vivant dans les mémoires ? Mais lui-même en tant que membre de la tri­bu existe-t-il encore dans la mémoire des siens, c’est la ques­tion qui sous-tend le poème, c’est l’angoisse du jeune indien qui a peur d’être reje­té par les siens car il a déser­té, il s’est com­pro­mis avec « l’ennemi », il a pac­ti­sé en adop­tant d’autres habi­tudes de vie, en per­dant le savoir dan­ser, en ayant per­du le contact et même son nom Mohawk…. Quelle média­tion pos­sible fera que la réserve et ce ter­ri­toire, cette iden­ti­té Mohawk reven­di­quée, devienne vrai­ment chez lui… Il a vécu deux vies dis­pa­rates, et c’est bien sou­vent cette média­tion entre les ten­sions raciales, eth­niques, cultu­relles que les jeunes Indiens cherchent, que la lit­té­ra­ture des Indiens d’Amérique du nord pro­pose, et qui est au cœur de l’expérience, du concept de home.    

          Vizenor et son humour bien par­ti­cu­lier viennent alors au secours des Indiens. En écri­vant Dead Voices, ses récits ani­més de l’esprit si ce n’est de la pré­sence phy­sique du Trickster, il trouve une solu­tion dans les mythes : à l’ ori­gine il y avait trois Tricskters, trois frères. Le troi­sième se nomme Pierre (Stone), et pour la pre­mière fois il se sen­tit chez lui en arri­vant sur la terre. Naanabozho, son frère, le prin­ci­pal Trickster, veut tuer Pierre et pour se faire lui demande conseil. Pierre très avi­sé lui explique qu’il doit le faire chauf­fer dans le feu, et ensuite ver­ser de l’eau froide sur lui. De cette façon Pierre écla­te­ra. Et en effet Pierre éclate mais cela n’a pas l’effet dési­ré par Naanabozho qui s’est fait ber­né … à mali malin et demi ! Pierre s’est donc répan­du sur toute la terre en une mul­ti­tude de dif­fé­rentes familles qui vivent dans les mon­tagnes, dans les rivières, dans les prai­ries, dans les déserts, … mais désor­mais aus­si dans les miroirs, dans les villes, l’éclatement de Pierre et ses frag­ments dis­per­sés créent la pos­si­bi­li­té que tous les endroits puissent deve­nir des chez-soi. Mais cela ne va sans peine…

          Dans le Cérémonie de Leslie Silko, Tayo revient dévas­té men­ta­le­ment, de la guerre du Vietnam, il retrouve une réserve dévas­tée par la séche­resse, Il réa­lise alors que la céré­mo­nie, pour rendre à sa famille et à son ter­ri­toire, autant qu’à lui-même son état de san­té, est une lutte contre les idéaux et les prin­cipes occi­den­taux. Dans ce cas la concep­tion du home est non seule­ment dési­rable, c’est une abso­lue néces­si­té. Dans Woven Stone, Simon Ortiz va encore plus loin, deman­dant aux Indiens de se battre pour ce qui est juste et bon afin que la vie elle-même puisse se pour­suivre, il faut lut­ter contre la des­truc­tion des peuples et des terres. Son appel à la résis­tance, son ima­gi­na­tion, ses livres et sa mémoire emplie des récits et sou­ve­nirs de tout son peuple, de tous les peuples Indiens, deviennent des lieux, des endroits où la vie des Indiens peut se pour­suivre en étant de « vrais Indiens » et non les peuples vain­cus dont les blancs se moquent.

          « Je me sens plei­ne­ment res­pon­sable de toutes les sources qui font ce que je suis : tous les ancêtres  pas­sés et futurs, mon lieu de nais­sance, tous les lieux où je suis allée et qui sont aus­si parts de moi, toutes les voix, toutes les femmes, toute ma tri­bu, tous les gens, toute la terre et au-delà je me sens res­pon­sable et reliée à tous les com­men­ce­ments et à toutes les fins. Ecrire étran­ge­ment me libère et me per­met de croire en moi-même, d’être capable de par­ler, d’avoir une voix, et cela m’est néces­saire, il le faut, c’est une ques­tion de sur­vie » dit Joy Harjo (Musgogee-Creek) qui dans son tra­vail met tou­jours en pers­pec­tive, sug­gère les rela­tions de la vie humaine avec l’histoire mil­lé­naire. Pour Joy Harjo, faire l’expérience du home, reve­nir chez-elle c’est accom­plir un sen­ti­ment d’unité, lui don­ner sens et prio­ri­té.

          En écri­vant les récits héri­tés des anciens, des géné­ra­tions pré­cé­dentes, les auteurs Indiens défient les sté­réo­types pla­qués sur eux par la culture domi­nante, ils affirment un ancrage tri­bal et com­mu­nau­taire, et mal­gré les dépor­ta­tions, exils, dépla­ce­ments que la socié­té amé­ri­caine a impo­sé, impose encore, les culture Indiennes dans, par les livres ont le pou­voir de (re)créer pour les lec­teurs un éthos tri­bal, ins­crivent les vies des per­sonnes et des com­mu­nau­tés dans le home des paroles, des mots, des lan­gages. Les textes  eux-mêmes signi­fient home : famille, terres, lan­gage, com­mu­nau­té, his­toire, iden­ti­té. Home devient alors une nou­velle conscience his­to­rique, et que l’on soit Indien ou non, comme le rêve Louise Erdrich, cette conscience nou­velle deve­nue home uni­ver­sel, pour­rait aider l’humanité à gué­rir cer­taines bles­sures, ce qui per­met­trait que ne répètent pas sans arrêt les mêmes erreurs. Home se com­prend au sens géo­gra­phique, au sens cultu­rel, au sens éthique du terme, ou bien encore à la façon de Louise Erdrich, à qui je veux don­ner ici le der­nier mot : « homing in » c’est l’appel et c’est la recon­nais­sance d’un lieu « where I ought to be ». Question d’attachement, d’identité et plus pro­fon­dé­ment de res­pon­sa­bi­li­té, d’engagement, de conscience ; home : où je sais devoir être. Où réel­le­ment être digne du qua­li­fi­ca­tif d’humain. Cela ne concerne plus seule­ment les Indiens d’Amérique, mais tous les humains sur la terre, et c’est ce que les auteurs Native American contem­po­rains nous invitent à réflé­chir, sinon à res­sen­tir.

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