> Un regard sur la poésie Native American (16). La poésie de Jennifer Elise Foerster

Un regard sur la poésie Native American (16). La poésie de Jennifer Elise Foerster

Par |2018-10-15T23:40:57+00:00 15 décembre 2015|Catégories : Essais|

 

     Laissez-moi vous pré­sen­ter aujourd’hui Jennifer Elise Foerster, une jeune et talen­tueuse artiste qui à l’instar de Layli Long Soldier et de Erika Wurth, repré­sente la jeune géné­ra­tion de poètes Indiennes dont la voix sur­prend, secoue, enchante, nour­rit. Elle  a obte­nu un mas­ter d’écriture créa­tive à l’université des beaux-arts du Vermont et sa licence à l’institut des arts amé­rin­diens de Santa Fe, état du Nouveau Mexique. Elle a obte­nu des bourses afin de suivre des pro­grammes d’écriture créa­tives à l’institut Naropa, à Dorland Mountain Arts Colony, au Vermont Studio Center, ain­si qu’à l’université de Stanford. Publiés dans les maga­zines de poé­sie ses poèmes sont éga­le­ment pré­sents dans des antho­lo­gies dont Poetry from the Indigenous Americas. Son pre­mier livre inti­tu­lé Leaving Tulsa a été édi­té par University of Arizona Press ce qui déjà en soi est la marque d’une recon­nais­sance. Ayant des ori­gines Hollandaises et Allemandes elle est avant tout membre de la nation  Muscogee  (encore appe­lée Creek) de l’état d’Oklahoma. Fille d’un diplo­mate, Jennifer a gran­di dans divers pays mais elle a pas­sé tous ses étés à Jenks, en Oklahoma, avec ses grands-parents Indiens. Elle vit main­te­nant à San Francisco où elle est écri­vain free-lance et conseillère pour les asso­cia­tions (afin d’obtenir des sub­ven­tions). Sa poé­sie explore son double héri­tage cultu­rel dans une socié­té amé­ri­caine qu’elle cri­tique. Ses poèmes deviennent par­fois chan­sons, par­fois poèmes-pay­sages cap­tu­rés sur la route, route mythique, poèmes ima­gés ren­dant une ambiance magique, ils font explo­ser les fron­tières entre espace, temps, conti­nents, soi et iden­ti­té. Joy Harjo dit : « Ce pre­mier livre de poèmes par Jennifer Foerster me rap­pelle la vision urgente qui ani­mait le livre de Kerouac : On the Road. La route est exi­geante et Jennifer courbe ses poèmes-chan­sons comme des roues. Elle appar­tient à une plus jeune géné­ra­tion, elle n’est pas un homme, mais une jeune indienne qui essaie de recons­ti­tuer l’histoire d’un peuple bri­sé. »

Voici quelques poèmes tirés de Leaving Tulsa qui sont repro­duits avec l’aimable per­mis­sion des édi­tions University of Arizona Press.

Le feu de Magdalena

La dis­tance se rem­plit
de plumes cou­leur char­bon.

Perdus sur une auto­route du désert jon­chée de détri­tus,
des ser­pents à son­nette lèchent mon ombre déchi­rée par les épines,
des camions fan­tômes beuglent en dépo­sant leur pous­sière sur moi
qui vais avec une canne pareille à un bâton four­chu,
deux cor­beaux, lisses et magni­fi­que­ment noirs,
hui­lés sous le soleil, s’élancent à mes côtés.

Je ram­pe­rai depuis la cou­ver­ture
de terre jusqu’au soleil,
comme des cara­paces de cri­quet je pèle­rai les nuages de mon dos.
Je sui­vrai le fau­con vers les sources.

Coupant des membres comme des cordes ombi­li­cales,
les ser­pents cas­cadent leurs rubans autour de moi.
J’agite un bâton rouge dans l’herbe.
 
Décrochant un nid de guêpes emmê­lé à une branche,
je suis du doigt ses déli­cates alvéoles car­ton­nées,
le dépose dans un creux. 
 
Un peu de l’histoire revient :
Je suis assise sur une souche de chêne
et regarde la mai­son brû­ler,
mes che­veux une ruche nat­tée.
 
Des femmes se lèvent
par cen­taines des cendres.
Leurs visages sont des fenêtres sombres.
Elles trans­portent du ciel des car­reaux de plâtre
cou­leur des œufs de rouge-gorge.
 
Elles marchent sur le bord
des tombes frac­tu­rées,
un tas de côtes dans
les courbes rayons de lumière.
 
Au dou­zième tour
elles s’éparpillent en fleurs étoi­lées.
Là où elles se sont age­nouillées, les herbes
jaillissent vertes, les pages
de leurs robes se déplient.
Douze (ou encore quatre fois trois tours)  est un nombre rituel et sacré pour célébrer une cérémonie funèbre (n.d.t)
Magdalena’s Fire
 
The dis­tance brims
with char­coal-colo­red plumes.
Lost on a trash-strewn desert high­way,
rat­tles­nakes lick my thorn-torn sha­dow,
ghost trucks blare just to leave me in their dust
with a wal­king stick like a for­ked staff
and two sleek ravens, magni­fi­cent­ly black,
oiled in the sun, lof­ting along­side me.
I will crawl from the blan­ket
of earth toward the sun,
pee­ling clouds from my back like locust shells.
I will fol­low the hawk toward the springs.
Cutting back limbs like umbi­li­cal cords,
the snakes cas­cade their rib­bons around me.
I shake a red stick in the grass.
Unsnarling a wasp’s nest from the gnar­led branch,
I trace its deli­cate paper cham­bers,
lay it down in a hol­low.
Some of the sto­ry returns :
I am sit­ting on an oak stump
wat­ching the house burn,
my hair a brai­ded bee­hive.
Women rise
in hun­dreds from the ashes.
Their faces dar­ke­ned win­dows.
They are car­rying plas­ter tiles of the sky
the color of robin eggs.
They walk the rim
of the cra­cked open tomb,
stack rib bones into
beams of arced light.
On the twelfth round
they spread like an aster.
Where they had knelt, the grass
springs green, the pages
of their dresses unfur­ling.
 
 
Femme dans la rue avec du linge
 
Dans la cage du cré­pus­cule
les pigeons gris se ras­semblent.
Le bus est en retard. Foules du soir.
J’attends sous le lin­ceul pourpre
du brouillard, cherche la lune
dans les flaques pel­li­cu­lées d’essence.
Mais seuls les phares
des voi­tures écla­boussent.
Je traîne mon linge
comme un sac de pierre,
je m’assois sur le banc froid
en ser­rant fort les bras sur mon corps. Une femme décolle
ses habits comme des pétales.
Une ombre auto­col­lante
aban­don­née au mur.
Ici sous les lam­pa­daires
ce qui me piste, je le suis.
Comme cette femme qui de son cad­die vide
peigne le pas­sé.
La lave­rie vide ouverte toute la nuit
fait tour­ner ses lumières blanches.
La marée de la nuit broute
mon ombre effi­lo­chée.
Je fais tom­ber deux pièces
dans ma sombre réflexion et des pigeons
depuis une gout­tière se dis­persent.
Mon ombre à pré­sent déta­chée
est une flaque d’étoiles.
Mon empreinte dans le gou­dron
grouille de plumes. Mon corps est
lumière lunaire réver­bé­rant de pro­pre­té.
 
 
Woman on the street with laun­dry
 
In the bird­cage of dusk
the gray pigeons gather.
The bus is late. Evening crowds.
I wait beneath the pur­pling
shroud of fog, search for the moon
in oil-sli­cked pud­dles.
But it is only the head­lights
of cars washing over.
 
I wait beneath the pur­pling
like a bag of stones,
I sit on the cold bench clut­ching
my body. A woman peels off
her clothes like petals.
A left-behind sha­dow
sti­cke­red to the wall.
Here under street­lamps
what trails me, I fol­low.
Like this woman com­bing past
with her emp­ty shop­ping cart.
The vacant all-night Laundromat
whirs its white lights.
The tide of night grazes
the fray of my sha­dow.
I drop two coins
in my mur­ky reflec­tion and pigeons
scat­ter from a hea­ping gut­ter.
Detached now my sha­dow
is a pud­dle of stars.
My imprint in tar
teems with fea­thers. My body is
moon­light rip­pling clean.

     Dans ce pre­mier recueil Jennifer nous entraîne dans une cam­pagne aride et y fait vivre plu­sieurs récits qui explorent la quête d’identité, la culture, sa force de résis­tance et de sur­vie en même temps que les pertes et le cha­grin. On tra­verse des ter­ri­toires où les seuls arcs-en-ciel sont ceux que l’on peut voir dans les traces d’essence cou­lées au sol. Mais ces poèmes ne sont pas une com­pi­la­tion de lamen­ta­tions, bien plu­tôt ils nous montrent la com­plexi­té à être « soi-même », d’être humain, dans un monde comme le nôtre. Le per­son­nage de Magdalena sert de fil rouge, elle nous fait vivre des états de conscience et d’âme qui nous per­mettent de com­prendre ce qu’est la perte d’un être aimé, de sa mai­son ou encore ce qu’est l’identité quand elle perd ses contours, alors qu’en tant de lec­teur nous sui­vons le che­min de la mémoire grâce à des images très concrètes et d’une force éton­nante. La pous­sière, la cendre, le visage, le papillon de nuit et sur­tout la figure de l’oiseau comme le sym­bole de la dou­leur, accom­pagnent les poèmes. Il nous faut sou­le­ver chaque feuille et l’examiner pour y décou­vrir notre his­toire, il nous faut expé­ri­men­ter cer­taines recettes vio­lentes pour savoir dans notre chair ce qu’il en est d’être regar­dé en tant qu’Indien aux Etats-Unis. En héri­tière de sa culture, com­mu­né­ment avec les autres cultures Indiennes, toute quête, toute ini­tia­tion se fait tou­jours en rap­port avec un pay­sage, avec la terre, un envi­ron­ne­ment, les leçons apprises le sont au contact des élé­ments, d’un ter­ri­toire et de son his­toire qui sont aus­si ce que nous sommes.  Jennifer qui est d’un carac­tère humble et modeste nous livre pour­tant un livre ambi­tieux et fait la preuve du pou­voir de la poé­sie à nous émou­voir, à nous dépla­cer, à entrer dans l’univers de l’autre, à par­ta­ger et à sen­tir ensemble plus qu’à se réfu­gier cha­cun dans des dis­cours.  

     Laissons main­te­nant la parole à Jennifer qui a eu la gen­tillesse de répondre aux ques­tions posées :

Béatrice Machet pour Recours au poème : Comprenez-vous l’écriture des auteurs Indiens comme un pro­cé­dé de gué­ri­son et si oui, com­ment ?

Jennifer Foester : L’art, l’écriture, l’expression, le lan­gage— ce dont des choses que les humains par­tagent et en tant qu’humains, je crois nous sommes tou­jours en train de tra­vailler dans le registre de la gué­ri­son : qu’elle soit per­son­nelle, sociale, col­lec­tive ou spi­ri­tuelle. Je res­sens qu’écrire peut être une moda­li­té de gué­ri­son pour tout le monde mais seule­ment parce que c’est une « ave­nue » pour la liber­té d’expression. Ecrire est sou­vent consi­dé­ré par la socié­té comme un acte qui confère une « vali­di­té »— sans trace écrite, per­sonne ne vous écou­te­ra, ne vous fera confiance. Mais même lorsque nous écri­vons, on ne nous écoute pas. Ce qu’il est impor­tant de voir à pro­pos de l’écriture et des Indiens, c’est que les auteurs Indiens émergent de deux cents, trois cents ans d’histoires, de chants, d’écrits et de croyances, de langues, qui ont été réduits au silence. Ce pays n’a pas recon­nu ses auteurs Indiens même si les Indiens d’Amérique du nord ont pro­duit des écrits, (en anglais et dans leurs langues mater­nelles) depuis le début du dix-sep­tième siècle (et même plus tôt si l’on prend en compte les écrits comme les pic­to­gra­phies). Mais ces tra­vaux, et plus spé­cia­le­ment la poé­sie, res­tent dans l’obscurité. La lit­té­ra­ture amé­ri­caine a long­temps été influen­cée par la pen­sée des cultures indi­gènes, par leurs tra­di­tions et récits, mais pour­tant il lui reste à recon­naître res­pec­tueu­se­ment cette influence. Donc les auteurs Indiens aujourd’hui effec­ti­ve­ment s’inscrivent dans un pro­cé­dé de gué­ri­son, soi­gner ce que la vio­lence subie nous a fait endu­rer, vio­lence qui a réduit au silence nos paroles, nos pen­sées, nos opi­nions, et nos connais­sances.

R.A.P : Vous sen­tez-vous faire par­tie de ce mou­ve­ment de “homing in”, de « retour chez soi », comme beau­coup de poètes Indiens le pour­suivent ? Peut-on dire que votre poé­sie est éthique ?

J.F : Même si de nos jours il y a beau­coup d’auteurs Indiens qui écrivent et qui sont lus, aujourd’hui la lutte pour une recon­nais­sance éthique conti­nue (recon­nais­sance de la socié­té des réa­li­tés his­to­riques et contem­po­raines des Indiens de nos jours). Donc je res­sens que dans mon tra­vail la dimen­sion poli­tique et éthique est impor­tante, bien que jamais je n’écrive de poèmes comme s’ils devaient être des docu­ments poli­tiques. Je pour­rais dire par contre que ce sont des docu­ments éthiques parce que lorsque j’écris je tra­vaille en rela­tion et avec un lan­gage de véri­té, un lan­gage proche du cœur humain et qui vit dans la com­pas­sion. Mais mes poèmes ne sont pas écrits avec l’intention de par­ler à, de défi­nir ou de viser ou de suivre un quel­conque mou­ve­ment. Néanmoins je recon­nais et rend hom­mage à mon héri­tage qu’il soit his­to­rique ou poli­tique ; je suis consciente que mon tra­vail existe, compte, a un impact et à cause de cela je suis res­pon­sable et je me dois de dire la véri­té — à pro­pos de l’histoire, au sujet des gens, à pro­pos de toutes les idées fausses, des arro­gances et des pré­oc­cu­pa­tions qui ont et conti­nuent de conduire à la pri­va­tion des droits civiques des Indiens et de leurs com­mu­nau­tés. De cette façon je peux me dire ali­gnée, faire par­tie d’un « mou­ve­ment » mais j’espère que je le suis en écri­vant sim­ple­ment de la poé­sie, et en le fai­sant, faire tout ce que je peux pour encou­ra­ger, sou­te­nir et entrer en dia­logue avec les autres artistes indiens et leurs œuvres, et que de cette manière je vis éthi­que­ment et que je contri­bue à la gué­ri­son, à la revi­ta­li­sa­tion des com­mu­nau­tés Indiennes de ce pays et de leurs membres. 

R.A.P : Vous sen­tez-vous sur la même lon­gueur d’onde que cer­tains auteurs Indiens et si oui les­quels ? (de l’extérieur on a l’impression d’un milieu divi­sé en clans avec dif­fé­rentes façon de com­prendre la résis­tance et la sur­vie, par exemple Elizabeth Cook-Lynn et d’autres per­sonnes enga­gés dans l’American Indian Movement, ou encore dif­fé­rentes façons de voir la néces­si­té de ce que Gearald Vizenor appelle le « post­in­dien » et je sup­pose que ces dif­fé­rences sont aus­si géné­ra­tion­nelles avec pour chaque géné­ra­tion des pro­blèmes par­ti­cu­lier à affron­ter..)

J.F : Je res­sens un pro­fond res­pect pour les auteurs Indiens qui m’ont pré­cé­dée, qui écrivent aujourd’hui en même temps que moi, même si je peux me trou­ver sty­lis­ti­que­ment non ali­gnée sur leur style. Je crois qu’il est cru­cial pour nous tous, lec­teurs et écri­vains, d’avoir une ouver­ture d’esprit quand nous lisons des auteurs Indiens. Bien sûr nous sommes tous dif­fé­rents de même que les auteurs « blancs Américains » ou « Français » le sont. Il n’y a pas que des dif­fé­rences géné­ra­tion­nelles ou bien de situa­tions socio-éco­no­miques, il y a des dif­fé­rences de per­son­na­li­tés, de choix for­mels, de styles. Parmi ma géné­ra­tion, nous les auteurs avons des pré­oc­cu­pa­tions variées qui touchent les domaines de la vie poli­tique, sociale et éco­no­mique réelle qui ne sont pas seule­ment dif­fé­rentes de celles qu’ont affron­tées les trois géné­ra­tions avant nous, mais dif­fé­rentes car nous venons de dif­fé­rents milieux, n’avons pas été for­cé­ment éle­vés de la même manière, n’avons pas vécu aux mêmes endroits, etc. Nous adop­tons et avons des pré­oc­cu­pa­tions sty­lis­tiques dif­fé­rentes. Parmi la géné­ra­tion actuelle des poètes Indiens, je sens que nous par­ta­geons une vue sem­blable en ce qui concerne les thèmes de la résis­tance et de la sur­vie, en ce que nous nous y sen­tons tous enga­gés,  mais nous tra­vaillons cela de façon dif­fé­rente dans nos écrits. Nos œuvres sont très diverses aujourd’hui­ – et pour moi c’est le signal d’une résis­tance vic­to­rieuse. Alors que « nous » en tant qu’auteurs Indiens nous iden­ti­fions à un enga­ge­ment  socio-poli­tique com­mun, nous nous auto­ri­sons des tons et des styles dif­fé­rents, très variés, mul­tiples, uniques, sur­pre­nants, expé­ri­men­taux,  et ce sont ces choses qui font de nous des artistes.

Magagdalena’s pas­sage

1.

After the fugue
only echoes from the plains.
Dragon scales like plu­cked stars
glim­mer on the sill
from where the boats docked
and sai­led.

 

2.

Fireworks fizzle in the sil­ver waves.
I exa­mine the expanse left for us :
 stars. You had said we were meant to be
wal­king among them,
a flux of us like milk streams
pou­ring across the sky.
But here on this wind­swept
ledge of land — no foot­prints.
Just armies of ghosts fer­rying the coast
with a flou­rish of spark­lers and flags,
bra­ce­lets of trade beads*
flung to the shore
my res­t­less waves hum over.

 

3.

Sweet Chariot*—I also sang
as your bones were drai­ned.
Platelets of seed­lings
com­pres­sed into jars, cyclones
sket­ched onto tele­vi­sion screens.
You had said they were meant to be
swir­led into my blood. The songs.
The inter­ior map of the seed.
Only a conch shell remains.
Tattered pigeons
roos­ting in a shop­ping cart,
the rus­ted tin of a Texaco star
jut­ting upwards from the sand,
refri­ge­ra­tor sto­cked
with Pegasus gas cans
fra­ming the blue hands of the sea.

 

4.

Who named the map of you as vani­shing ?
Who cut the sand­stone tablet
and there engra­ved your dream ?
Its seeds have been sto­len.
The enco­dings inside them
trans­cri­bed, and for­got­ten.

 

5.

Because you have no burial place
I stand in the mirage that marks you :
smoke tree billo­wing from splin­te­red mud.
I trace your allu­vial face in the sand,
twine your wing with reed grass—
on the breast of a lava stone
weave you a nest
out of salt­bush branches,
bread crusts, blood.

 

6.

Beneath the patch­work
quilt of your dea­th­bed :
dunes.
Shutters of the rot­ting farm­house
flap open in the wind.
Behind me
ashen fields,
names that have bur­ned in them.

 

7.

They car­ried us in cedar cas­kets. Marched in droves to beaches. Like
crabs they fas­te­ned tin to their backs. I recor­ded their stacks of maps and
clocks ; car scraps, tire swings, sma­shed and rus­ted air­plane wings ; the
last cans of tuna fish, jel­ly jars, Kodak film, bat­te­ries—

they rig­ged a radio
from elec­tri­cal debris,

                                                                        sewed our skin into sails.

 

8.

I remem­ber the after­noon it arri­ved — the tem­pest
that tore the roots from their hol­ding,
swept the burnt-out stars from pave­ment,
flat on their backs, black sha­dows of leaves.
You were wrap­ped in quilts in a farm­house.
Shutters of wind lat­ched shut.

The last of the oil lamp
smol­ders the glass.

In night’s clen­ched fist—
         a pas­sage.

 

Le pas­sage de Magdalena

1.

Après la fugue
seuls des échos venant des plaines.
Des écailles de dra­gon comme des étoiles arra­chées
luisent sur le rebord
où les bateaux s’arrimaient
depuis les­quels ils voguaient.

 

2.

Les feux d’artifice pétillent dans les vagues argen­tées.
J’examine l’étendue qui nous reste :
des étoiles. Tu avais dit que nous étions cen­sés
mar­cher par­mi elles,
un flot de nous comme des cou­rants de lait
se déver­sant dans le ciel.
Mais ici sur ce bord de terre
balayé par le vent — pas d’empreintes de pas.
Seulement des armées de fan­tômes convoyant sur la côte
une flo­rai­son de cierges et de dra­peaux,
des bra­ce­lets de perles de verre* 
jetés sur le rivage
mes vagues inquiètes fre­donnent par-des­sus.

 

3.

Sweet Chariot*—je chan­tais aus­si
alors que tes os étaient vidés.
Plaquettes de semences
com­pres­sées dans des jarres, des cyclones
éta­lés sur des écrans de télé­vi­sion.
Tu avais dit qu’ils étaient cen­sés être
enrou­lés dans mon sang. Les chants.
La carte inté­rieure de la graine.
Seule une conque reste.
Des pigeons en lam­beaux
per­chés sur un cad­die,
une étoile Texaco en fer rouillé
éjec­tée du sable,
un réfri­gé­ra­teur rem­pli
de bidon d’essence Pegasus
encadrent les mains bleues de la mer.

 

4.

Qui a don­né le nom de dis­pa­rais­sant à la carte de toi ?
Qui a cou­pé la tablette de grès
et y a gra­vé ton rêve ?
Ses graines ont été volées.
Les codes conte­nus dedans
trans­crits, et oubliés.

 

5.

Parce que tu n’as pas d’endroit où être enter­ré
je me tiens dans le mirage qui indique ta pré­sence :
fumée d’arbre flot­tant depuis la boue fen­dillée.
Je trace ton visage allu­vial dans le sable,
je ficelle tes ailes avec du jonc—
sur la poi­trine d’une pierre de lave
je te tisse un nid
de branches de bour­rache,
croûtes de pain, sang.

 

6.

Sous la cou­ver­ture
patch­work de ton lit de mort :
des dunes.
Les volets de la ferme en ruine
battent dans le vent.
Derrière moi
des champs réduits en cendres,
des noms qui ont brû­lés dedans.
 

 7.

Ils nous trans­portent dans des cer­cueils de cèdre. Défilé de foule vers la plage. Comme
les crabes ils attachent des boîtes de conserve sur leur dos. J’ai enre­gis­tré leurs tas de cartes et de montres ; des débris de voi­ture, des res­sorts de roues, des ailes d’avion rouillées et écra­sées ;
les der­nières boîtes de thon, des pots de gelée, des films Kodak, des piles élec­triques—

 

ils ont bri­co­lé une radio
à par­tir des rebus élec­triques,

               ils ont cou­su nos peaux pour en faire des voiles.

 

 

            8.

Je me sou­viens de l’après-midi où c’est arri­vé — la tem­pête
qui arra­cha les racines de leur loge­ment,
qui balaya les étoiles érein­tées du trot­toir,
plates sur leur dos, les noires ombres des feuilles.

 

Tu étais enve­lop­pé de cou­ver­tures dans une ferme.
Les volets de vent ver­rouillaient le loquet.

 

Le reste de pétrole de la lampe
couve le verre.

Dans le poing fer­mé de la nuit—
          un pas­sage.

 

*trade beads : perles de verre pour la traite des esclaves. Les perles étaient uti­li­sées comme mon­naie. 

*Sweet Chariot : chant de type Negro Spiritual. (n.d.t)

     C’est ain­si qu’il nous faut lire et entendre Jennifer Foester, cette jeune voix Indienne : il faut nous mettre dans le sillage de ses mots et pas­ser avec eux pour contem­pler, com­prendre, voya­ger, com­pa­tir, par­ta­ger, savoir, ne plus savoir, mais faire une expé­rience pleine de la condi­tion humaine à la croi­sée des cultures et des com­mu­nau­tés, et se lais­ser empor­ter sur le souffle ins­pi­ré de son héri­tage Indien qui façonne son être. 

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