Sylvie Durbec, Carrés

Par |2021-10-06T12:57:56+02:00 6 octobre 2021|Catégories : Critiques, Sylvie Durbec|

Couleur orange et gra­phie très sobre pour la cou­ver­ture de ce livre, qui s’ouvre sur une cita­tion de Peter Hand­ke. Cet auteur autrichien est le per­son­nage tutélaire de ce recueil, (qui de Sylvie Durbec ou de lui prend la main de l’autre ! ?), son nom est cité à presque toutes les pages, et l’on com­prend que Sylvie Durbec va suiv­re la démarche d’écriture de ce dernier. 

Depuis 1975 Peter Hand­ke a pour­suivi un pro­gramme de vie et d’écriture de plus en plus axé sur l’observation de soi, la réflex­ion sur soi, le com­men­taire de soi. Il s’observe tout en obser­vant le monde et cherche à ren­dre le présent, car le présent doit selon lui, pou­voir s’écrire. Très tôt Hand­ke s’est voué à une esthé­tique du non-événe­ment en s’attachant à faire appa­raître ce qu’il y a de car­ac­téris­tique dans le quo­ti­di­en. Il sem­blerait que Sylvie Durbec ait voulu lui emboîter le pas, sa recherche est sem­blable tout au long des car­rés, bien qu’elle déplore ne pas être pourvue de la même lucid­ité que son illus­tre (mais aus­si con­tro­ver­sé) mod­èle. Cepen­dant Sylvie Durbec ne manque ni de sen­si­bil­ité ni de curiosité ni de références. Au gré des pages, d’associations d’idées en glisse­ments orthographiques, d’assonances en néol­o­gismes, elle nous fait part de ses réflex­ions sur l’écriture, ses joies et ses sur­pris­es. Elle « brodécrit », les lignes de trame des let­tres et des mots ren­con­trant les lignes de chaînes du papi­er, le car­ré sur la page se présente comme un tis­su.  

Sylvie Durbec, Car­rés, édi­tions Faï fioc, 2020, 60 pages, 11 euros.

« Un petit bloc de glace à sucer sous la langue atten­tion aux caries du car­ré la pointe de la langue évac­ue le trop froid le crache et c’en est fait de la dis­pari­tion » : qui dit car­ré laisse enten­dre carie ain­si que Carinthie, région où est né Peter Hand­ke. Mais le car­ré peut aus­si bien fig­ur­er un ring, une car­a­vane qui sert de cabane devient une « cara­banne ».

Le mot car­ré ren­voie aus­si à jardin, plan­ta­tion, semai­son de mots et de graines, ger­mi­na­tion : « nos mots usés plan­tés semés carottes rutaba­gas tomates et ne rien voir pouss­er dehors sauf le livre », « çà jar­dinière d’un texte car­ré où pousseront des lignes par­faite­ment par­al­lèles ». Ce livre est un livre de plein-air et Sylvie Durbec une poète de plein-vent, du dehors, où elle s’oblige à écrire mal­gré le mis­tral et le froid. Car­rés d’écriture pour éviter l’ennui de l’habitude, pour se laiss­er sur­pren­dre par l’inattendu de l’exercice et par le flot de con­science qu’on cul­tive depuis que Vir­ginia Wolf s’en est faite la cham­pi­onne ; parce qu’écrire n’a rien à voir avec la répéti­tion et la mécanique bien huilée du quotidien.

Ouvrage écrit en l’espace de deux ans, cer­tains car­rés écrits lors d’une rési­dence au Grand Sault chez la poète Anne Calas (à Sault dans le Vau­cluse), il s’agit d’une suite de car­rés (50 +1) de 24 lignes env­i­ron en moyenne, dont la dernière ligne est inachevée et se finit par le mot car­ré…. Mais alors est-ce bien un car­ré ! L’auteure elle-même pose la ques­tion. Car­rés pré­textes, car­rés mémoire aux sou­venir plus ou moins lâch­es, car­rés d’un puz­zle dont les pièces for­ment des angles droits, et dans ceux-ci des anec­dotes (la renarde a mangé les poules, les petits enfants dessi­nent et peignent) ou bien des évo­ca­tions de paysages : Le mont Ven­toux com­paré au Fuji Yama, le Larzac. Sont aus­si évo­qués la vie paysanne d’antan, Pétrar­que, l’héritage famil­ial, la mort de la mère, l’idiome de la mère, la ter­reur que les yeux de la mère inspirent, les déplace­ments et des lieux vis­ités (Las­caux, grotte de Chau­vet), Mar­seille (la plus belle ville du monde, celle où a gran­di Sylvie Durbec), l’enfance et les règles aux­quelles obéir… et de fil en aigu­ille dans la chair même de la vie, défi­lent sous nos yeux la mort, les migrants et les réfugiés, les EHPAD, les proches qui peu­vent se révéler être ceux dont on sait le moins de choses : « par­mi tous mes fam­i­liers ici, celui dont j’en savais le moins, c’était mon fils ». 

Les car­rés ont le souci de la par­ité : autant de mots mas­culins que féminins, le but défi­ni est d’écrire une biogra­phie, mais « biogra­phie future plutôt qu’appartenant au passé » faite de petits instan­ta­nés comme un pique-nique sous la pluie dans la voiture aux abor­ds d’une route monot­o­ne, biogra­phie faite de réflex­ions qua­si méta­physiques tou­jours rap­portées au con­cret du vécu immé­di­at. Les car­rés en prose n’offrent aucune ponc­tu­a­tion, quelques majus­cules pour sig­naler le début d’une nou­velle phrase mais peu (« pour dire non à la hiérar­chie à cause de ce tra­vail mod­este sur ce qu’est un car­ré d’écriture »), des mots en Ital­ien, et au hasard des pages sont évo­quées les présences éphémères d’artistes ayant croisé la route de l’auteure (autres que P.Handke) tels qu’Edith Azam, Pent­ti Holap­pa (poète Fin­landais décédé en 2017), Mon­taigne (celui qui vit, un peu comme Sylvie Durbec, « à sauts et gam­bades »), Rabelais, Georges Pérec, Robert Walser, Mahalia Jack­son, Vin­cent Van Gogh, Gus­tave Roud, Sou­tine, Sal­vador Dali, les amies Suiss­es Claire Krähen­bühl et Denise Mützen­berg … L’évocation du per­sil fait appa­raître Mar­ius Daniel Popes­cu (poète Vau­dois d’origine Roumaine ayant fait des études de sylvi­cul­ture, et créa­teur du jour­nal lit­téraire le Per­sil), on croise aus­si Emi­ly Dick­in­son (qui pose la ques­tion de savoir si l’on doit ou non écrire au sin­guli­er un cou­ple alors que deux le font et qu’un rien le défait). Et puis l’auteure s’observant écrire, avec un brin d’auto déri­sion se demande ce que ferait un « vrai écrivain » : « il est com­ment au réveil com­ment com­mence sa journée café balza­cien ou thé anglais j’en sais foutre rien ». Suit alors l’évocation de l’écriture de James Sacré : « un car­ré d’écriture où sub­siste le fouil­lis des brous­sailles chères à james sacré ». Et l’on sait com­bi­en ce poète, nour­ri d’enfance, aguer­ri aux ques­tion­nements qui ne trou­vent pas de répons­es limpi­des, fait fig­ure de phare pour Sylvie Durbec (James Sacré avait signé la post­face de son recueil Femme(s) passagère(s) de l’est paru chez p.i‑sage intérieur en 2016).

Dans ce livre de Sylvie Durbec, les car­rés quand ils sont au cimetière, sont con­fes­sion­nels, mais ils peu­vent aus­si être de choco­lat, ou bien des car­rés Ger­vais servis au goûter, ou bien ils ont la forme de mou­choirs agités lors de départs, ou bien ils font penser à cham­bre et de cham­bre on en arrive à gaz et aux hor­reurs de l’histoire : la Shoah, le mas­sacre des vil­la­geois brûlés vifs à Oradour sur Glane (« la vézère avec toute cette eau pour étein­dre la let­tre O qui hurle en silence ici com­ment habiter dans la Cen­dre toute une vie »), ou bien encore l’explosion de la cen­trale nucléaire à Tch­er­nobyl. Les car­rés s’écrivent en train, en marchant, en jouant avec les petits enfants : « il est comme ça l’enfant à redress­er le monde qui penche sans crain­dre l’effondrement mani­ant brou­ette et bal­ai tor­chon et fourchette pour que ça marche la vie ». Les pas­sages où sont évo­qués les enfants lais­sent tran­spir­er toute la ten­dresse et tout le bon­heur ressen­tis au con­tact de cette jeunesse qui répare, qui renou­velle, qui rafraî­chit, qui donne sens, qui émer­veille et nous fait nous ques­tion­ner, mais surtout nous fait nous dépasser.

Si Rim­baud asso­ci­ait les couleurs aux let­tres, Sylvie Durbec les regar­dent en s’attachant à leurs formes. Un B est for­mé de « deux petits ven­tres », un C est oreille, un O est ouvert et peut devenir « désert brûlé », O comme une bouche bée, muet d’étonnement ou de sidéra­tion. Le A sug­gère quant à lui l’autorité. Il faut aus­si ren­dre hom­mage au cli­mat de lib­erté et de fan­taisie que Sylvie Durbec installe dans ses car­rés. La fraîcheur de son ton nous aide à affron­ter les choses tristes évo­quées qu’elle partage avec nous, lecteurs-tri­ces. Cela ne nous étonne pas out­re mesure, car cela fait par­tie de son tal­ent que de faire preuve d’humour et de tir­er les réc­its vers le con­te, vers l’univers imag­i­naire des enfants.

Livre attachant, touchant, ouvrage d’autoréflexivité au sens large, et qui débor­de l’histoire per­son­nelle de l’auteure, il s’inscrit dans la cohérence d’une œuvre où régulière­ment sinon tou­jours, Sylvie Durbec nous fait tra­vers­er des paysages (dont cer­tains, comme la Sibérie, ont valeur par­ti­c­ulière sinon sym­bol­ique), inter­roge la pein­ture et les pein­tres, nav­igue entre plusieurs langues : réelles, sou­v­enues et inven­tées. Nous l’avons retrou­vée avec plaisir, elle qui nous a ren­du fam­i­liers de ses éclats, de ses bribes où l’enfance joue un rôle impor­tant, où la vie quo­ti­di­enne brille de quelques pépites éclairant le con­tinu d’une vie écrite comme d’une écri­t­ure vécue dans la chair vivante de l’existence.

Présentation de l’auteur

Sylvie Durbec

Sylvie Durbec est née à Marseille.

Poète, plas­ti­ci­enne, traductrice.

2008 Prix Jean Fol­lain pour Mar­seille, éclats et quartiers, édi­tion Jacques Bré­mond, pub­lié en 2010.

2014, Prix Lau­rent Terzi­eff , texte Nathalie Guen, dessins Sylvie Durbec pour le court Smouroute va à la cuisine .

2017 

Bascoulard/Opalka, Propos2 éditions, 

L’ignorance des bêtes, La main qui écrit, 

 2018 

(bien dif­f­cile de) Trans­former la jalousie en bal­lon rond, édi­tions le Phare du Cous­seix, 2018

Com­ment faire, edi­tions Lan­sk­ine, col­lec­tion petit bric à brac, 

Poo­ki c’est ponk, texte Édith Azam, dessins Sylvie Durbec

Bouger les lignes avec la poète Flo­rence St Roch, édi­tions du Museur

Com­ment faire, avec le pein­tre Gérard Eppelé, édi­tions du Museur

 

Sylvie Durbec

Derniers livres publiés

  • Ter­ri­toires de la folie, deux réc­its con­sacrés à Robert Walser et Louis Sout­ter, éd. Cousumain, 2006
  • Mar­seille éclats et quartiers, éd. Jacques Bré­mond, 2009, prix Jean Follain
  • Chaus­sures vides, Car­nets du dessert de Lune, 2010 – traduit en ital­ien : Scarpe vuote, édizioni Jok­er, jan­vi­er 2014
  • Pren­dre place, édi­tions Col­lo­di­on, 2010
  • Ce rouge qui bril­lait, Sou­tine, Ate­lier du Han­neton, 2011
  • La lessive de la folie, remue.net, 2011
  • la Huppe de Vir­ginia, Ed. Bré­mond, 2011.
  • Le par­adis de l’oiseleur, Al Man­ar, 2013
  • Prix Lau­rent Terzi­eff 2014, texte Nathalie Guen, dessins Sylvie Durbec pour le court métrage Smouroute va à la cui­sine, pub­li­ca­tion du livre et du DVD chez Vaga­mun­do en  mars 2015.
  • SANPATRI, aux édi­tions Jacques Bré­mond, octo­bre 2014
  • Route d’avril, vif tam­bour, novem­bre 2014, l’Atelier du hanneton
  • Fugues, édi­tions Propos2 cam­pagne, 2015
  • L’idiot(e) devant la pein­ture, édi­tions Propos2 cam­pagne, 2015

Autres lec­tures

Sylvie Durbec, Autobiographies de la faim

À qui appar­tient cette robe d’enfant sans corps, sans vis­age qui par­court le texte ? On sent tout au long du réc­it un drame, une douleur, une his­toire lourde de vie et de […]

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits- Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième ven­dre­di du mois une émis­sion de 40 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse.. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits. 
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