> Un regard sur la poésie Native American (11)

Un regard sur la poésie Native American (11)

Par | 2018-02-24T20:45:03+00:00 6 juillet 2014|Catégories : Chroniques|

 

        Marianne A Broyles est l’auteure d’un recueil paru en 2008 chez West End Press inti­tu­lé The Red Window. La note bio­gra­phique au dos du livre indique qu’elle est née dans l’état du  Massachussetts, qu’elle a pas­sé ses plus jeunes années à Boston et à Boothbay Harbor dans l’état du Maine, qu’elle a gran­di dans le Tennessee, qu’elle a fait ses études à l’université Emory d’Atlanta en Géorgie. Métisse, membre de la nation Cherokee, un cri­tique a dit d’elle qu’elle était en par­tie Indienne et pour autre moi­tié réa­liste. A qua­rante-quatre ans elle sait qu’elle ne peut pas vrai­ment espé­rer vivre de l’écriture, même si son livre se ven­dait à des mil­lions d’exemplaires. Huit cents ont été impri­més et l’éditeur lui en a don­né cin­quante-cinq, à ce jour c’est son unique paie­ment. Elle tra­vaille donc à l’hôpital pour vété­rans à Albuquerque dans l’état du Nouveau Mexique, elle y est infir­mière psy­chia­trique et c’est bien sou­vent là qu’elle trouve la matière pour écrire ses poèmes. Elle a décla­ré qu’elle s’occupait de per­sonnes souf­frant de stress post- trau­ma­tique et qu’il lui fal­lait chaque jour avoir ses antennes connec­tées : « c’est un sacer­doce ou presque » recon­nait-elle. Enfant elle n’a jamais rêvé de deve­nir bal­le­rine ou infir­mière ou même pro­fes­seur comme sa mère l’était. Ce qu’elle vou­lait c’était être céli­ba­taire et avoir une écu­rie rem­plie de che­vaux. Elle dit avoir trou­vé refuge dans l’écriture parce qu’elle jouait avec la machine à écrire de sa grand-mère qui était jour­na­liste free-lance pour un maga­zine pen­dant la dépres­sion, son grand-père quant à lui avait été l’éditeur de “Indian Voices,”un jour­nal écrit en Anglais et en langue Cherokee.

          La poé­sie de Marianne dit assez com­ment elle sait écou­ter autrui, com­ment elle sait entendre et tra­duire ce que les patients, les gens qu’elle aime, les gens qu’elle croise, ont sur le cœur et à l’esprit. Elle semble nous inti­mer de ne jamais négli­ger la mémoire, son pou­voir. Il nous faut la gar­der bien vivante et relier les faits dont nous nous sou­ve­nons à la terre, au ter­ri­toire où ils se sont dérou­lés. Notre époque nous encou­rage à l’oubli, celui d’où nous venons, de qui nous sommes et où nous allons, mais aus­si l’oubli de nos propres capa­ci­tés, nos propres res­sources d’œuvrer en tant qu’individus et col­lec­ti­ve­ment, l’oubli de notre savoir prendre des déci­sions tous ensemble pour le bien d’une com­mu­nau­té. Marianne nous rap­pelle que nous ne sommes pas que des obser­va­teurs pas­sifs, que l’histoire n’est pas la pro­prié­té per­son­nelle et pri­vée de ceux qui gas­pillent et détruisent la terre avec ce qu’elle porte de vie(s). Marianne nous demande de réa­li­ser : nous sommes ici et nous sommes réels, des recours sont pos­sibles. Sous des dehors simples et directs, loin des modèles esthé­tiques à la mode ensei­gnés dans les pro­grammes d’écriture créa­tive aujourd’hui, Marianne avec ses écrits nous immerge com­plè­te­ment dans ce qu’elle nous montre, elle ne per­met pas la dis­tance, elle n’en met aucune entre elle, la poète, et le poème. Et grâce à cela nous nous sen­tons reliés à son his­toire comme aux autres dont elle parle. Par exemple : 

 

 

Vacancy

 

My patient’s room­mate is gone today, his bed on the other side of the room
is fresh and made up and the win­dow
over the bare nights­tand could not absorb
any more quiet.
No more conver­sa­tions back and forth or laugh­ter
bet­ween twin beds let loose like a kick­ball.

Usually, the one left is gra­te­ful for the soli­tude, but not you.
You can’t sleep, ask for extra blan­kets.
The room is too cold now, you say. My room­mate went home.
It was his breath from the other side that kept it warm.

 

 

Vacance

 

Le com­pa­gnon de chambre de ma patiente est par­ti aujourd’hui, son lit de l’autre côté de la pièce est fraî­che­ment fait et la fenêtre
par-des­sus la table de che­vet ne pour­rait pas s’imprégner
de plus de calme.
Finis les conver­sa­tions et les rires allant et venant
comme une balle de kick­ball
dans l’espace lais­sé entre les lits jumeaux.
 

D’habitude, le patient qui reste est recon­nais­sant de retrou­ver sa soli­tude, mais pas vous.
Vous ne pou­vez pas dor­mir et deman­dez des cou­ver­tures sup­plé­men­taires.

 

La pièce est trop froide, dites-vous. Mon cama­rade est ren­tré chez lui.
C’était son souffle venu de l’autre côté qui la réchauf­fait.

 

Voici une inter­view menée avec Marianne grâce aux moyens infor­ma­tiques en jan­vier 2014.

Béatrice Machet pour Recours au poème : Peux-tu dire quelques mots sur ta com­pré­hen­sion de l’écriture en tant que moyen de gué­ri­son pour les auteurs Indiens ?

Marianne A Broyles : En tant qu’auteure Indienne et en tant qu’infirmière psy­chia­trique, je sais que l’écriture apporte conscience de soi aus­si bien que la pos­si­bi­li­té de vivre une autre vie quand la tienne ou quand les cir­cons­tances exigent d’échapper. Les auteurs Indiens des géné­ra­tions anté­rieures nous ont ouvert la porte, nous ont mon­tré l’humanité et l’intelligence que les Indiens ont, loin des sté­réo­types véhi­cu­lés tels que sau­vages, sor­ciers, ou seule­ment et bête­ment capables « d’action », bref des sous-humains. Grâce à eux les auteurs Indiens d’aujourd’hui ont le luxe de créer leur propre com­pré­hen­sion de ce que c’est qu’être Indien dans un contexte rural ou bien urbain, riche ou pauvre. Plus besoin d’utiliser les signi­fiants tels que aigles, wam­pun, plumes, afin de mon­trer que ce poème est écrit par un Indien. Nous sommes libres d’être nous-mêmes et cela déjà en soi, est remède, est gué­ri­son.

Te sens-tu impli­quée dans ce mou­ve­ment de « retour chez soi », le « homing-in » que l’on ren­contre sou­vent chez les autres auteurs Indiens, et dirais-tu que tes écrits sont éthiques ou pas ?

          Je répon­drai plus tard à la ques­tion sur l’éthique, parce que c’est abso­lu­ment le genre de tra­vail que je fais sur deux niveaux. Quant à la façon dont les autres auteurs sont impli­qués dans le « homing in », je dirais que moi aus­si, et c’est fon­da­men­tal à mon écri­ture qui est for­te­ment nar­ra­tive, qui fouille dans les expé­riences fami­liales et les croyances. Je suis infir­mière et si je regarde les poèmes comme des corps vivants, ce qui repré­sente un défi en écri­vant de la poé­sie, c’est pour moi, à un niveau cel­lu­laire, pou­voir par­ler de mon sens Indien de l’identité avec toute la confu­sion, la joie, la fier­té, le déses­poir ou le dis­cré­dit que cela implique. En pre­nant de l’âge ma mère, qui m’a légué l’héritage Cherokee et cer­tai­ne­ment aus­si quelques gouttes de sang Franco-Canadien, m’a racon­té des his­toires à pro­pos des dif­fi­ciles rela­tions de son père avec sa bien-aimée mère, Anna Sophia Nelson Pettit, qui était issue d’une famille Suédoise émi­grée et qui est morte à seule­ment 44 ans, l’âge que j’ai main­te­nant. Ces his­toires racontent com­bien ma mère détes­tait se rendre aux pow wows à cause des sou­ve­nirs de son père qui sédui­sait d’autres femmes et dis­pa­rais­sait avec elles quelques temps alors que sa mère l’attendait à la mai­son, et qui pour pas­ser le temps écri­vait des romances pour des jour­naux régio­naux contre une rétri­bu­tion mini­mum. J’ai appris pour­quoi ma mère n’a jamais vou­lu mettre les pieds à Jackson Hole, Wyoming— parce que son père y avait été empri­son­né quelques mois pour avoir ven­du de l’alcool de contre­bande (du whis­ky moon­shine) pen­dant la pro­hi­bi­tion. Ou encore pour­quoi son très aimé frère avait souf­fert d’insultes ver­bales à cause du com­por­te­ment de son père et com­ment le fruit de son dur labeur – maman disait qu’il avait deux ou trois emplois à la fois et qu’il allait quand même à l’école – pas­sait dans les mains de son père. Elle disait qu’il l’emmenait  avec lui dans ses tour­nées quand venait le temps des paie­ments car ain­si il obte­nait de meilleurs pour­boires, et ce parce qu’elle était jolie et pleine d’éclat.

          Elle disait aus­si que mon père pou­vait être très aimant et gen­til, sur­tout avec elle, bien qu’il l’ait ins­crite à la Bacone Indian School quand elle avait 13 ans, après que sa mère soit morte – c’était un pen­sion­nat bap­tiste en Oklahoma, à Muskogee – parce que son père savait qu’il ne pour­rait pas s’occuper d’elle, lui qui res­tait seul, à cause de son tra­vail et son style de vie nomade, il était publi­ci­taire et édi­teur pour un maga­zine the Indian Voice. Elle racon­tait qu’elle aime­rait tou­jours la marque Blackhawk Brewery qui avait ache­té une page entière de publi­ci­té pour le maga­zine, elle avait alors 14 ans et ils avaient vécu sur la route un temps, dor­mant dans la voi­ture de son père. Elle ne savait pas si la pub avait été publiée ou pas, mais elle était recon­nais­sante envers l’entreprise comme envers son père, qui était déter­mi­né à sub­ve­nir aux besoins de ses enfants du mieux qu’il pou­vait. C’était quelqu’un d’extrêmement char­mant qui par­lait bien et qui était autant à l’aise en étant assis par terre pour dîner par­mi les pauvres de la ville qu’il l’était en com­pa­gnie de riches pro­prié­taires d’exploitations pétro­lières ou de poli­ti­ciens en Oklahoma et aux­quels le plus sou­vent il devait ses moyens d’existence.

          Quant à la dimen­sion éthique de mes écrits, je suis une infir­mière psy­chia­trique et de plus en plus je choi­sis d’écrire à ce sujet. En consi­dé­ra­tion de mon héri­tage Indien, je res­sens mes écrits comme éthiques parce que je tire de mon expé­rience per­son­nelle le maté­riel dont j’ai besoin sans avoir recours à des his­toires fabri­quées qui sem­ble­raient plus « indiennes ». La poé­sie émerge de mon tra­vail dans le sec­teur de la san­té men­tale, je m’efforce de main­te­nir les limites éthiques, bien que sti­mu­lée et ten­tée d’écrire, ins­pi­rée par ce que disent les patients, leurs his­toires et pro­blèmes alors qu’ils essaient de navi­guer dans le pay­sage des ser­vices psy­chia­triques qui font défaut dans ce pays et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans l’état du nou­veau Mexique où je vis à pré­sent. J’essaie de relayer leurs dif­fi­cul­tés afin de faire mieux prendre conscience aux gens com­bien la mala­die men­tale n’est pas sem­blable à la mala­die phy­sique et devrait être trai­tée avec le même degré de com­pas­sion et d’excellence que celui requis pour trai­ter quelqu’un atteint du can­cer. Et comme je tra­vaille avec une popu­la­tion de vété­rans, je vois les dégâts cau­sés par la guerre sur le corps et dans le men­tal de jeunes hommes et femmes reve­nant d’Irak ou d’Afghanistan. Sur un plan plus per­son­nel, j’ai eu mes propres épi­sodes de dépres­sion qui ont deman­dé un trai­te­ment, et j’essaie donc de tou­jours gar­der ceci à l’esprit quand j’écris mes expé­riences vécues depuis « l’autre bord ».

Te sens-tu sur la même lon­gueur d’onde que d’autres auteurs Indiens et pour­quoi ? Vu de l’extérieur il semble qu’il y ait des « clans lit­té­raires » et dif­fé­rentes manières de com­prendre la résis­tance, la sur­vie, l’identité. Je sup­pose que ces dif­fé­rences sont dues aux dif­fé­rences de géné­ra­tions et aux dif­fé­rentes luttes, his­toires, que ces auteurs ont affron­tées.

          J’ai gran­di en sachant que j’étais du clan du loup (La nation che­ro­kee pos­sède sept lignées cla­niques matri­li­néaires – le clan du daim, de l’oiseau, du loup, le clan bleu, de la patate douce, Paint clan et le clan longs che­veux.) Et pour autant que je puisse com­prendre, les mœurs cultu­relles sont iden­tiques chez les Indiens quelle que soit la tri­bu, en par­ti­cu­lier le tabou de sor­tir ou de se marier avec une per­sonne de son clan. C’est pour­quoi cette infor­ma­tion est impor­tante à obte­nir dans le cas où vous trou­vez quelqu’un atti­rant et vous sen­tez enclin à une aven­ture avec elle. Et bien enten­du ma mère était heu­reuse de m’apprendre que les membres du clan du loup sont sou­vent des lea­ders. !

          Quant aux clans lit­té­raires et dif­fé­rentes façons de voir la résis­tance et la sur­vie, je dois dire que j’ai une immense admi­ra­tion pour John Trudell, qui est membre de l’American Indian Movement (poète et mili­tant, Sioux Santee). De même, ma mère admi­rait Wilma Mankiller, moi aus­si, et elle a ren­con­tré Vine Deloria Jr (Sioux Dakota, auteur du très mor­dant Custer Died for your Sins /​ Custer est mort pour vos pêchés), elle disait com­bien elle avait aimé les débats ins­pi­rés enga­gés avec lui sur ce sujet pré­cis. Elle est ravie de racon­ter aux gens qu’elle été la baby-sit­ter de W Rick West Jr, dont les parents étaient ensei­gnants à la Bacone school et qui est à pré­sent célèbre pour avoir créé le musée des Amérindiens à Washington DC. Peut-être ne suis-je pas aus­si cou­ra­geuse que ma mère, mais mes concepts de résis­tance et de sur­vie sont plus tran­quilles — je pense en terme de créa­tion de beau­té – qu’elle vienne des Indiens ou d’autres qui ont endu­ré per­sé­cu­tions et par­fois même géno­cides — c’est une expres­sion de résis­tance qui a un prix à mes yeux.

          J’ai été éle­vée et encou­ra­gée à aimer les arts visuels, j’ai gran­di au contact de toutes sortes d’œuvres d’artistes dont le Guernica de Picasso. Mon père en avait accro­ché une repro­duc­tion au mur de son bureau. Mais aus­si des œuvres de Jerôme Tiger (Muscogee Creek-Seminole.) A la mai­son j’ai des repro­duc­tions de Jerôme Tiger, de Jackson Narcomey, de Fred Beaver et de Joan Hill. J’ai gran­di dans le sud des Etats Unis (Memphis, Tennessee) et j’ai un amour par­ti­cu­lier pour le blues, ses évo­lu­tions, ses inter­pré­ta­tions — en par­ti­cu­lier BB King, Johnny Lang, Eric Clapton, le Stevie Ray de la der­nière époque, Vaughn qui est un groupe dont les membres sont Indiens, plus mon ami John Timothy II : gui­ta­riste, il est non seule­ment capable de jouer un blues qui vous hante mais il est aus­si le direc­teur de l’Ataloa Lodge Museum à l’université de Bacone, là où ma mère était pen­sion­naire il y des années. Dernièrement j’ai décou­vert the quil­ting bee de la Gee’s Bend en Alabama — ces der­niers pro­duisent des créa­tions éton­nantes avec des cou­leurs stu­pé­fiantes col­lec­tées dans les rebus des usines. Ils ne pour­raient pas s’offrir l’équipement d’atelier, tout comme beau­coup de ceux dont moi, qui s’essaient à la fabri­ca­tion des quilts ; grâce à eux nous pou­vons nous offrir le luxe de nous en pro­cu­rer.  Maintenant leurs quilts voyagent de musées en musées dans tout le pays, mais je pré­fère les ima­gi­ner dra­pés autour du corps de quelqu’un, sen­tir leur poids, la cha­leur et le confort qu’ils pro­curent aux membres de leurs familles et à leurs amis.

Je ne peux pas vrai­ment répondre que je me sens sur la même lon­gueur d’onde qu’un ou des auteurs Indiens car je n’ai pas eu de men­tor, quelqu’un de qui je me serais sen­tie suf­fi­sam­ment proche au point de pou­voir m’identifier à lui (ou elle). Mais néan­moins il y a quelques auteurs que j’admire beau­coup –Tanaya Winder et Cassandra Lopez  pour leur tra­vail sur le site  As/​Us—un espace pour les femmes du monde — qui met en avant les écrits des femmes indi­gènes par­tout sur la pla­nète. Je res­pecte infi­ni­ment leur poé­sie et leur enga­ge­ment à pro­duire un tra­vail col­lec­tif de toute beau­té. Le pre­mier numé­ro pré­sen­tait trois de mes auteurs Indiens pré­fé­rés : Tacey Atsitty (Navajo), Venaya Yazzie (Navajo) et Erika T. Wurth (Apache-Chikasaw-Cherokee). D’autres dont les écrits résonnent en moi sont Chip Livingston (Creek), Santee Frazier (Cherokee) et Linda Hogan (Chikasaw). D’autres écri­vains me sti­mulent même s’ils ne sont pas Indiens, et ils ont pour nom Carl Sandburg, Scott Poole, Elizabeth Bishop, Natasha Tretheway, Lyn Lifshin et Lynn Emanuel.

          Et pour répondre à une ques­tion qui n’a pas été posée, ce que j’imagine que les lec­teurs aime­raient savoir à mon pro­pos, c’est com­bien j’aime la culture fran­çaise. J’ai eu la chance de visi­ter Nice, mais ne suis jamais allée à Paris. Je fais le rêve récurent que je suis en avion, c’est la nuit et je vole vers Paris. Je peux même res­sen­tir la force de trac­tion de l’avion mais évi­dem­ment c’est alors que je me réveille ! A cause de ce rêve j’ai déci­dé de me rendre à Paris en 2016 — mais je serais bien enten­du prête à le faire avant si l’occasion se pré­sen­tait. Dans mon tra­vail j’aide les patients à s’exercer à ce qu’on appelle « la pleine conscience », et c’est quelque chose dont les fran­çais, je pense, sont capables plus spon­ta­né­ment et plus ins­tinc­ti­ve­ment. Il s’agit d’être plei­ne­ment pré­sents dans l’instant — à savou­rer l’odeur flot­tant dans l’air, le goût de la nour­ri­ture, la façon dont les pieds se déplacent sur les trot­toirs. La com­mo­di­té n’est pas une quête de confort pas plus que la pour­suite de la richesse ou le mépris de la pau­vre­té. Je pense que l’esprit fran­çais com­prend avec une vue plus large ce qui fait la beau­té de la vie, ce qui est occul­té et dédai­gné dans la culture amé­ri­caine domi­nante. Quoi d’autre ? Ma mère est mon héroïne pour des tas de rai­sons : sa capa­ci­té d’aimer les autres et d’avoir de la com­pas­sion pour des gens que beau­coup trou­ve­raient repous­sants, son sens aigu de l’humour, la façon dont elle a tou­jours encou­ra­gé ma créa­ti­vi­té et ce depuis mes plus jeunes années. Elle me lisait de la poé­sie quand j’étais encore dans son ventre (ses poètes favo­ris sont Emily Dickinson, Robert Frost et Carl Sandburg). Elle m’a appris que c’était nor­mal de faire des erreurs et de rater. Que lorsque vous attei­gnez la per­fec­tion vous n’appartenez plus à ce monde et donc c’est impor­tant qu’il y ait des défauts, même des petits, à inclure dans tout tra­vail. Avec les pauvres apti­tudes que j’avais en mathé­ma­tiques, grâce à elle ma vie entière a été un énorme sou­la­ge­ment ! C’est une for­mi­dable leçon que ma mère a su trans­mettre à sa fille. Mon père est plus intel­lec­tuel, stable et loyal, je suis très fière de son livre : “The John Birch Society : Anatomy of a Protest », un livre cri­tique qui fût publié par Beacon Press en 1964 et qui a été tra­duit en Français depuis. (La Société John Birch, par John Allen Broyles aux édi­tions du rocher)

Voici un autre poème extrait de The Red Window (tra­duc­tion de B.Machet)

 

Révolution Américaine

En l’honneur de Pop’pay (Pueblo de San Juan), ins­ti­ga­teur de la révolte Pueblo en 1680.

 

La majo­ri­té ne ver­rait pas la liber­té dans
une corde à nœuds — il s’agit d’un usage bien dif­fé­rent
que celui d’attacher les choses ou les vain­cus.
 

Chaque nœud repré­sente un jour avant la révolte.
Les cou­reurs que tu avais envoyés le savaient aus­si : ce qui
serait comp­té, ce qui serait vu et tenu,
pour­rait trans­cen­der le lan­gage.
Quand le der­nier nœud fut atteint

le temps était venu. Comme la nuit se dis­sol­vant
dans le petit jour, le sang humain non
label­li­sé ni espa­gnol ni Pueblo se fon­drait
dans la terre pour la libé­ra­tion.
Afin de pou­voir aban­don­ner les mines de la pros­pé­ri­té,
Afin de pou­voir mar­cher sans crainte sur leur ter­ri­toire.
 

Les gens de ton peuple dor­maient sachant qu’ils se réveille­raient
dans un autre monde.
Dis-moi, puisque ta sta­tue ne le fera pas,
où t’es-tu réveillé ?
 

          Pour les Indiens d’Amérique en effet, il s’agit encore, et tou­jours du pro­blème de : Où se réveiller ? Dans quel monde : l’Indien, l’occidental, l’au-delà ? Les manières de Marianne sont cour­toises, sans agres­si­vi­té, mais le mes­sage est clair et c’est cette pra­tique sans ambi­guï­té qui déjà per­met un début d’apaisement, un début de trai­te­ment.  En confron­tant le cha­grin et les tri­bu­la­tions des gens elle sait mon­trer de l’empathie, elle offre son aide, s’impliquant elle dégage une piste pour l’espoir. Avoir une conscience juste de l’histoire nous démontre-t-elle, nous aide à cor­ri­ger les a prio­ri, les pré­ju­gés et les per­cep­tions fausses. Cela redonne de la digni­té à ceux qui avaient été reje­tés dans les marges de la socié­té, et qui luttent pour leur iden­ti­té mal­gré les forces mor­bides œuvrant à sa dis­so­lu­tion. Ses poèmes en géné­ral reflètent sa par­ti­ci­pa­tion et son effort à com­prendre le monde tout en cher­chant à l’améliorer. Profondeur et fraî­cheur conju­guées sont les qua­li­tés dont elle fait preuve et qui œuvrent à une poé­sie de qua­li­té.