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RILKE-POEME, Elancé dans l’asphère

Par |2018-10-05T04:19:39+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Luminiza C. Tigirlas|

 

ce n’est pas l’audible seul qui est déci­sif dans la musique, car quelque chose peut s’entendre agréa­ble­ment sans que cela soit vrai 

Rainer Maria Rilke, cor­res­pon­dance avec Marie de la Tour et Taxis

 

RILKE-POEME Elancé dans l’asphère, 
Luminitza C. Tigirlas,
édi­tions L’Harmattan,
études
psy­cha­na­ly­tiques, 200 pages,
21,50 euros.

En com­men­çant par cette cita­tion trou­vée page 102, mon inten­tion est d’aller droit au cœur du livre : pour Rilke, ce n’est pas l’apparence qui pré­side au beau mais quelque chose de plus pro­fond, un être enfoui qui influe sur l’apparence et dont elle est le témoi­gnage. Le poète se doit d’embrasser le Beau et cela lui sera fatal : par cette étreinte le poète dis­pa­raît, mais, ain­si, la poé­sie peut adve­nir. Beauté, l’Ouvert, la bien-aimée, la nuit, l’ange, Narcisse, Orphée, mys­tique, l’au-delà du lan­gage, l’art, la gran­deur, bien des thèmes Rilkéens sont évo­qués dans ce livre très agréable à lire et bien docu­men­té, qui mêle en paral­lèle dans un double mou­ve­ment, des réflexions sur l’œuvre poé­tique avec un éclai­rage psy­cha­na­ly­tique, tout en tirant le fil d’une his­toire intime. L’auteure confronte l’étude (qu’on ima­gine « objec­tive ») de la poé­sie et des écrits de Rilke à son humeur sub­jec­tive : une part de sou­ve­nirs et de rêve­rie éveillée tra­verse les pages. (C’est pour­quoi il serait tout aus­si juste de ran­ger cette étude dans la caté­go­rie des essais lit­té­raires).

« Mon Rilke » dit Luminitza C. Tigirlas, celui héri­té de sa mère, cette mère qui lit Rilke et en conclue « Dieu-est-poète ». Ou bien encore le Rilke de Lucian Blaga, qui écrit : « il n’a plus ni visage  ni nom — le poète ! ». La notion du sacri­fice, intro­duite dès la page 11, pour que poé­sie soit, est une des pro­blé­ma­tiques  Rilkéennes des plus pré­gnantes.  L’amour de la poé­sie est un sacri­fice qui exige que tous les autres amours s’effacent, que l’exclusivité soit don­née à cette vision idéale. La pré­sence divine est là en lui, le poète, de même qu’autour, à attendre en silence, dans la soli­tude. L’attention du poète est diri­gée vers un « grand Tout » qui lui assu­re­rait plus d’amour, par l’écriture et la pra­tique créa­trice, que toutes les aven­tures amou­reuses réel­le­ment vécues.  Et l’auteure nous amène à la conclu­sion que cette visée, jouis­sance éprou­vée dans le corps comme un au-delà du lan­gage, cet indi­cible recon­nais­sant « la rela­tion irréa­li­sable entre signi­fiant et réel », cette jouis­sance de poète vaut plus, et ain­si que Lacan le montre dans Encore, « cette jouis­sance autre ne se limite pas à la clô­ture du phal­lique. » (La ques­tion qui brûle à cet ins­tant les lèvres serait : cette notion de sacri­fice, la pra­tique créa­trice vécue et vou­lue par une femme, poète ou artiste, est-elle com­pa­rable, sem­blable dans ses aspi­ra­tions, à celles expri­mées par Rilke et qu’on retrouve chez d’autres poètes dont René Char s’il fal­lait ne citer qu’un nom)  

Tout au long du livre, l’auteure nous montre un Rilke « en per­pé­tuelle ana­lyse sans psy­cha­na­lyse ». Une médi­ta­tion rêveuse nous est pro­po­sée qui d’éléments bio­gra­phiques en pas­sant par lettres et poèmes, par asso­cia­tions d’idées, nous pro­mène aus­si bien dans la vie « réelle » que dans l’œuvre de Rilke, où l’enjeu de la dis­pa­ri­tion et de la trace font res­sor­tir la mis­sion du poète. En fin de livre le lec­teur s’aperçoit que le mot trace en lan­gage Rilkéen pour­rait se réfé­rer à la pré­sence de la sœur aînée décé­dée à laquelle l’existence du poète aurait ôté la vie. Du mot trace à lalangueet au pour­quoi des poètes, de Lacan à Heidegger en pas­sant par Blanchot et Nietzsche, on mesure l’intensité du monde inté­rieur de Rilke deve­nu « espace inté­rieur du monde ». Lancé dans l’asphère dit l’auteure pour mon­trer ce dila­te­ment Rilkéen en toutes direc­tions, pour atteindre un « céleste », une dimen­sion cos­mique qu’égalerait « l’être-là du poème ». Ce qui se tra­duit à la fin de l’ouvrage par : « son tra­vail », (de Rilke), « est amour ». Ceci est cor­ro­bo­ré par une cita­tion de Ralph Freedman rap­por­tée par l’auteure : Rilke « s’élève au-des­sus de la condi­tion d’amant pour embras­ser l’éternité ».

Luminitza C. Tigirlas, loin des ari­di­tés uni­ver­si­taires, dans un style lyrique, nous offre un ouvrage lisible par le plus grand nombre pos­sible de lec­teurs, qui ne seraient ni experts en psy­cha­na­lyse  ni en poé­sie. Elle nous  fait che­mi­ner et com­prendre la démarche Rilkéenne, son sou­ci de per­fec­tion, sa dimen­sion sacrée, qui para­doxa­le­ment aura été le résul­tat de la souf­france d’un homme frac­tu­ré, angois­sé. Elle nous invite à  quit­ter le livre en nous lais­sant médi­ter une expé­rience per­son­nelle qu’elle rap­porte à la quête Rilkéenne, et qui lui per­met de sor­tir du piège qui se fer­mait sur elle : Un mar­ti­net était venu se jeter contre une vitre, tel un nar­cisse « fas­ci­né par un pan d’invisible », elle ne pou­vait  s’y attar­der. Ecrivant cette fin, Luminitza C. Tigirlas se dévoile poète car tout en étant psy­cha­na­lyste, elle publie des poèmes et son­nets écrits en fran­çais, (sa troi­sième langue après le rou­main et le russe), dans des revues telles que : Voix d’encre, Friches, Triages, Phœnix, Traversées, ARPA, Écrit(s) du Nord, Nouveaux Délits, Comme en poé­sie, Ornata, 7 à dire, Poésie/​première, FPM, Verso … de quoi la décou­vrir sous une autre lumière, elle dont le pré­nom la voue aux éclair­cis­se­ments !

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poé­sie en fran­çais et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indiens d’Amérique du nord. Performe, donne des réci­tals poé­tiques en col­la­bo­ra­tion avec des dan­seurs, com­po­si­teurs et musi­ciens. Publiée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Unity, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Cherokee), ASM Press (Trickster Clan, antho­lo­gie, 24 poètes Indiens)… Elle est membre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­ma­tifs Ecrits- Studio. Par ailleurs elle réa­lise et anime chaque deuxième ven­dre­didu mois une émis­sion de 40 minutes sur les ondes de radio Agora à Grasse.

 

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