Yann Dupont, Jamais elle ne voit son visage

Par |2021-05-06T07:06:31+02:00 1 mai 2021|Catégories : Critiques, Yann Dupont|

Dès l’ouverture du livre nous voilà prévenus : la genèse de ce recueil est le résul­tat de la vis­ite d’une expo­si­tion faite par l’auteur. Il s’agit de l’exposition pho­tographique de l’artiste Danoise Trine Søn­der­gaard, inti­t­ulée « Still ». Silence et calme, immo­bil­ité, c’est ce que ce mot anglais indique.

Et de fait, ce livre, fait de vers et de pros­es poé­tiques, sug­gère un temps arrêté, comme empêché. C’est un livre d’ambiances, un par­cours dans des lieux han­tés, des lieux aban­don­nés, désaf­fec­tés, tombant en ruines. Des lieux de soli­tude et de déchéance qui « racon­tent » en négatif, en pointil­lés, des his­toires d’humains con­trar­iés, mal­traités, mal­heureux, et dont la présence fan­tôme pèse son poids de tristesse, de glauque, de naufrage. L’on se demande si les descrip­tions ne sym­bol­isent pas un paysage humain intérieur dévasté, d’où la sen­sa­tion de vide ver­tig­ineux qui prend aux tripes, comme si l’on assis­tait à la vis­ite des ruines d’un soi-même pris­on­nier des regrets. Il règne au début du livre une ambiance som­bre d’après cat­a­stro­phe. Sont ressen­tis tan­tôt enfer­me­ment, tan­tôt chute, tan­tôt étouf­fe­ment qui accom­pa­g­nés de sons en ui, i et u, dis­ent la souf­france, la plainte. Nous avons le lugubre dans l’oreille et le délabré sous les yeux.

Yann Dupont, Jamais elle ne voit son vis­age, édi­tions Christophe Chomant, 67 pages, 14 euros.

« Hésiter du pire et s’en vouloir du meilleur », voilà le pro­gramme de l’entre-deux, du choix dif­fi­cile, de l’insatisfaction per­ma­nente ressen­tie par ce « lui « qui pour­rait aus­si bien être cette « elle », parti‑e à la ren­con­tre de quelqu’un. Un quelqu’un qui pour­rait bien être soi-même piégé dans un rêve, un cauchemar, où le-la marcheur-euse va en équili­bre sur la corde de sa folie avec à la main, en guise de boîte de Pan­dore, « une boite de métal rouil­lé » qu’on n’ose pas ouvrir, par­mi des revenants qui se cachent.

Plus loin, on se demande si nous ne sommes pas échoués dans un tableau de Jérôme Bausch : « les femmes loin dans le fra­cas de leurs nudités effacent les traces absorbent le sang des mots rumi­nent des car­cass­es. »

Et c’est alors qu’il est ques­tion de cheveux, de coiffes. De ces dif­férents tableaux sourd la nos­tal­gie d’une enfance insou­ciante et le sen­ti­ment de l’impossibilité d’atteindre la pleine con­nais­sance de soi. Nous voilà en présence de femmes, paysannes Danois­es prob­a­ble­ment. On sup­pose qu’elles subis­sent le temps qui passe en se soumet­tant aux tra­di­tions. On les com­prend mar­iées trop tôt, leur jeunesse sac­ri­fiée et les regrets qui en découlent. Les bouts de chevelure et autres cheveux tombés à terre matéri­alisent le temps écoulé qui sem­ble paraître bien long désor­mais. Une coiffe : « comme une main / plaquée sur ses cheveux / cinq longues griffes / puis­santes acérées. » La men­ace plane, la réal­ité de la con­di­tion fémi­nine y est esquis­sée en fil­igrane : ces femmes étaient mon­naies d’échanges, instru­ments, proies des mâles, ils étaient les maîtres et pas tou­jours bien­veil­lants. Pour­tant ces femmes avaient des aspi­ra­tions, « fleur-bleue » à bien des égards mais pas que. Être aimées et regardées pour ce qu’elles étaient, sans doute elles en rêvaient. Femmes et non infâmes pêcher­ess­es, et non dia­b­less­es ten­ta­tri­ces devant se voil­er, se réprimer, se nier, se con­fess­er, s’effacer… femmes avec leurs désirs, leurs plaisirs, leurs vel­léités de vivre pleine­ment et l’espoir d’échapper : « Elle écrit le cri d’une mou­ette / […] Trac­er des « L » à la place des « T » / Ne plus se taire pour s’envoler. » On ne peut alors s’empêcher de penser à la Nina de Tchekhov, à ses per­son­nages qui se cherchent. En quête d’amour, de réus­site, au dénoue­ment trag­ique de la pièce ils se con­fron­tent à leur image. Le monde entier est un théâtre selon Shake­speare, le livre de Yann Dupont à sa façon l’est aus­si. D’ailleurs page 26, nous voici con­viés à une danse et l’écriture suit tan­tôt les trois temps de la valse, tan­tôt les qua­tre temps du rock’, roll : « Un corps court […]. Un corps nu, un corps homme, un corps femme, un corps juste, un corps ferme. […] Un corps ici, un corps ailleurs. Un corps vitesse. » Toute danse est affaire de corps et d’espace, et dans le tournoiement pour finir, corps et espace ne font plus qu’un.

Femmes coif­fées dont la coiffe sig­nale la posi­tion sociale, cer­taines brodées au fil d’or … mais femmes men­di­antes aus­si, et l’on ne peut que penser aux temps actuels, à ces femmes dans les rues aujourd’hui en lisant : « Agrip­pées au goulot d’une bouteille en plas­tique / Ses mains fébriles recherchent un reste de dig­nité ». Car l’on ne s’y trompe pas, les femmes coif­fées évo­quées par Yann Dupont sont les aïeules et les sem­blables des femmes du 21ième siècle.

Dans un précé­dant recueil inti­t­ulé Fragilité(s), édité là encore par Christophe Chomant, Yann Dupont se fai­sait déjà le poète de la soli­tude, déjà il esquis­sait des sil­hou­ettes funam­bules au bord du gouf­fre, prêtes à bas­culer, et sans doute c’est ce reg­istre qui lui con­vient, gageons que sa sen­si­bil­ité, ou encore son empathie, lui ren­dent fam­i­liers ces étranges fig­ures. Jamais elle ne voit son vis­age donne donc cohérence à un édi­fice poé­tique que nous aurons plaisir à voir se con­stru­ire. 

Béa­trice Machet

Présentation de l’auteur

Yann Dupont

Yann Dupont est un poète et romanci­er français.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Yann Dupont, Jamais elle ne voit son visage

Dès l’ouverture du livre nous voilà prévenus : la genèse de ce recueil est le résul­tat de la vis­ite d’une expo­si­tion faite par l’auteur. Il s’agit de l’exposition pho­tographique de l’artiste Danoise Trine Søndergaard, […]

mm

Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits- Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième ven­dre­di du mois une émis­sion de 40 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse.. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits. 
Aller en haut