LeAnne Howe et l’illustration mor­dante de la « survivance »

tra­duc­tions de Béatrice Machet  avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’auteure.

 

     LeAnne Howe est membre de la nation Choctaw, celle-là même qui fut dépor­tée en Oklahoma ain­si que la nation Cherokee, toutes deux appar­te­nant à ce que les Blancs nom­maient avec le peuple Séminole, Creek et Chikasaw, « les cinq tri­bus civi­li­sées ». Elle est l’auteur de pièces de théâtre, elle est cinéaste, elle est éga­le­ment ensei­gnante au niveau uni­ver­si­taire dans les dépar­te­ments d’études Amérindiennes aux Etats-Unis (Minnesota et Illinois.) Son pre­mier roman, Shell Skaker, a reçu un prix de la Before Colombus Foundation et récom­pen­sé par le titre de Wordcraft Circle Writer of the Year. Traduit en Français, ce roman deve­nu équi­noxes rouges, concou­rut en 2004 pour le prix Médicis étran­ger et en fut fina­liste. L’arme la plus effi­cace de LeAnne est l’ironie, l’humour, mais son nom de famille dans sa langue Choctaw n’est-il pas Tells and Kills, Raconte et Tue … Ainsi dans un inter­view elle dit:” les Indiens d’Amérique sont vus comme Faune et flore (des Etats-Unis sous-enten­du) et c’est pour­quoi le bureau des affaires indiennes est car­ré­ment situé au dépar­te­ment de l’intérieur, main­te­nu au minis­tère de l’intérieur qui super­vise les ter­ri­toires, s’occupe de la pêche et du gibier, de la vie sau­vage ET des Indiens d’Amérique.  Dompter les Indiens, c’est domp­ter la terre.” Elle n’hésite pas dans ce qu’elle a inti­tu­lé des Choctalking On Other Realities (on l’aura com­pris, jeu de mot avec Choctaw et tal­king), à mêler des per­son­nages pales­ti­niens, juifs, des amé­ri­cains d’Oklahoma et des Indiens dépor­tés en Oklahoma, des immi­grants, bref, tout un échan­tillon­nage humain pour mon­trer que depuis des siècles le colo­nia­lisme et ses nui­sances ne cessent de faire vivre des drames à des popu­la­tions prises en otage, ou vic­times d’attentat, et que bien sou­vent les femmes souffrent plus les autres.

LeAnne Howe est aus­si l’auteur d’un recueil de poèmes et de proses très remar­qué aux Etats-Unis : Evidence of Red. Ce livre semble illus­trer, expli­quer, mon­trer, nous faire vivre de l’intérieur ce qu’il en coûte aux dits Indiens d’Amérique du nord d’être ou de n’être pas la copie des sté­réo­types, la copie des fan­tasmes que les blancs avec leurs esprits for­ma­tés et leurs besoins poli­tiques, ont pla­qué depuis l’Europe comme aux Etats-Unis, sur les pre­miers habi­tants du conti­nent alors appe­lé « le dos de la tor­tue ». Commencé pen­dant la colo­ni­sa­tion et le géno­cide, ce tra­vail de sape de l’identité indienne rem­pla­cée par slo­gans publi­ci­taires, mas­cottes spor­tives et figures roman­tiques défor­mant la réa­li­té des cinq cents nations Indiennes pour en tirer un modèle unique peu ou prou « syn­thé­tique » conti­nue jusqu’à nos jour de nuire. Aussi bizarre que cela puisse nous paraître depuis la France, l’image de l’Indien a tou­jours joué un rôle repré­sen­ta­tif dans les idées que les occi­den­taux avaient et ont d’eux-mêmes. Robert M Berkhofer dans son plus célèbre ouvrage, The White Man’s Indian : Images of the American Indian from Columbus to the Present,  a bien mon­tré que les Indiens n’étaient pas évo­qués pour eux-mêmes mais sim­ple­ment repré­sen­tés pour les besoins occi­den­taux d’offrir une contre­par­tie à leurs valeurs : les Indiens deve­nant les otages et la méta­phore de la lutte blanche se « bat­tant » contre la « sau­va­ge­rie » afin d’aller plus loin sur la voie de la « civi­li­sa­tion ». Mais cette construc­tion de « l’indien » géné­rique et homo­gé­néi­sé, sur un plan poli­tique, n’a pas de légi­ti­mi­té ni idéo­lo­gique ni historique.

L’ambiguïté et l’ambivalence qui existent dans la conscience amé­ri­caine quant à la construc­tion vio­lente de la nation font de l’image de l’indien un repère d’auto-identification uti­li­sé dans l’industrie du loi­sir d’abord, mais qui s’est infil­tré dans d’autres domaines de la socié­té. Ne serait-ce que dans la sphère reli­gieuse et spi­ri­tuelle où l’appétit dévo­rant des blancs s’approprie encore et tou­jours les rites des cultures Indiennes pour pro­duire des « sha­mans blancs », agents de l’impérialisme cultu­rel exer­cé par la socié­té blanche domi­nante. Néanmoins on ne peut igno­rer l’importance que cette ima­ge­rie liée aux indiens occupe dans l’espace men­tal des occi­den­taux. En Allemagne les pow-wows, les ren­contres entre india­nistes et wes­ter­ners, les recons­ti­tu­tions fan­tas­mées de batailles (telles que repré­sen­tés par Buffalo Bill dans son Wild West Show par exemple) offrent un espace où cer­tains se plaisent à « jouer aux Indiens ». Ce sont là des mani­fes­ta­tions  et des phé­no­mènes qui sans être majo­ri­taires ne sont pas rares. En France ces évé­ne­ments existent aus­si. Cela va avec défor­ma­tions, inexac­ti­tudes, appro­pria­tions erro­nées, jusqu’à voir sur toutes les têtes des coiffes quand celles-ci dans les tri­bus ne se por­taient que rare­ment, elles étaient l’apanage de quelques-uns seule­ment, ceux dont le mérite et le cou­rage devaient ser­vir d’exemple aux autres membres de la com­mu­nau­té. (Mais l’industrie de la mode et des dégui­se­ments a tout à gagner à pro­mou­voir cette image évi­dem­ment !) Le fait que la chan­teuse Joan Franka, Néerlandaise, appa­raisse au concours de l’eurovision habillée dans un cos­tume des Indiens des plaines, illustre ce que Louis Owens, auteur Choctaw/​Cherokee, nomme le dam­nin­gly hyper­real ‘Indian’. Hyper réa­li­té sur fond d’absence de la véri­table india­ni­té. La simu­la­tion à par­tir d’une inven­tion crée cet « indien » deve­nu cas socio­lo­gique, deve­nu incar­na­tion d’une nos­tal­gie cultu­relle qui regrette ces tra­di­tions tout en fon­çant tou­jours plus vite vers le tout chi­mique et le tout tech­no­lo­gique. Les indiens deviennent syno­nymes d’innommables, figures esthé­tiques coin­cées entre le réel et le roman­tique dans l’imaginaire occi­den­tal. Il suf­fit qu’un Jim Thorpe rem­porte une médaille d’or, que les sol­dats Navajo (code tal­kers) uti­lisent leur langue Diné pour déjouer les sol­dats espions alle­mands, que Kevin Costner ou Johny Depp pré­tendent avoir un hui­tième, un sei­zième de sang indien ou bien soient adop­tés par une tri­bu, et l’imaginaire des foules occi­den­tales s’enflamme ! Valeureux en vic­times, dignes et stoïques, les nobles sau­vages font rêver et deviennent l’archétype de la vic­time essen­tielle, du sacri­fié ver­tueux sur l’autel du prag­ma­tisme et du maté­ria­lisme. Qu’ils ne renoncent pas à leur culture, à leurs valeurs, nous per­met de nous vau­trer dans nos manques et défauts, car nous avons en eux nos sau­veurs, nos rédempteurs !

Bien en marge de cette image, le véri­table membre d’une com­mu­nau­té indienne quant à lui se sou­cie de l’importance d’être recon­nu en tant que membre d’une nation ayant sa sou­ve­rai­ne­té et sa culture. Il se débat avec des droits recon­nus par trai­tés. Voilà ce qui carac­té­rise la sphère de réa­li­té poli­tique des tri­bus. Accaparés par les chan­ge­ments sur­ve­nus depuis des géné­ra­tions qui affai­blissent leur pos­si­bi­li­té de prendre leurs des­tins en main, pié­gés par la néces­si­té de vivre dans deux socié­tés à la fois, accu­sés de n’être jamais assez indiens sous pré­texte de mixi­té, ils luttent néan­moins et font l’expérience de la « sur­vi­vance », terme employé et inven­té par l’auteur Anishnaabe Gerald Vizenor. A la fois sur­vie phy­sique et cultu­relle, la sur­vi­vance est le phé­no­mène actif, inven­tif, créa­tif au cœur des cultures indiennes pour se per­pé­tuer tout en s’adaptant mal­gré et au-delà des tra­gé­dies, de la pau­vre­té et d’une forme d’impuissance à faire valoir leur iden­ti­té et leurs droits. La sur­vi­vance se joue au pré­sent sur un fond d’absence his­to­rique vou­lue par les conqué­rants. Elle se mani­feste dans les cultures indiennes par l’humour, par la per­pé­tua­tion des tra­di­tions, des rituels, de la pra­tique des langues, et par la résis­tance à l’assimilation. Elle est pré­sente et est l’esprit même de la lit­té­ra­ture dite indienne. Elle est faite de cou­rage et de soli­di­té men­tale comme morale. Il ne demeure pas moins que par­tout dans le monde des pays, des cultures, des socié­tés sont amou­reuses de l’image de l’indien véhi­cu­lée par les sté­réo­types que les blancs ont depuis des siècles pro­je­tés sur les peuples pre­miers du conti­nent amé­ri­cain. Qu’on se sou­vienne de Rousseau, de Montaigne, des écrits de colons occi­den­taux dès l’antiquité, les peuples indi­gènes ont tou­jours été pré­sen­tés comme infé­rieurs et des­ti­nés à la ser­vi­tude. Leurs inter­pré­ta­tions pour autant qu’elles se soient par­fois vou­lues en faveur des Indiens, ont tou­jours été biai­sées par un com­plexe de supé­rio­ri­té, ces autres ren­con­trés-et pré­ten­dus « décou­verts », ayant tou­jours été des pri­mi­tifs (et bien sou­vent can­ni­bales). LeAnne a un terme pour dési­gner le but à atteindre à tra­vers l’écriture, il s’agit de « tri­ba­lo­gra­phy ». Transmettre et négo­cier avec le pas­sé, mon­trer le pré­sent des Indiens d’Amérique, faire par­ta­ger les expé­riences his­to­riques avec les autres peuples de la terre en écri­vant une his­toire, un poème, qui lient Indiens et non-Indiens, voi­là qui serait un résu­mé de cette dis­ci­pline. Les impacts et les inter­ac­tions se jouent à tra­vers le temps et à tra­vers les cultures. Cela a à voir avec la manière dont on regarde les iden­ti­tés, les dif­fé­rences, et la pra­tique du poli­tique propre aux tri­bus Indiennes.

     Sans faire de long dis­cours, la poé­sie de LeAnne Howe nous enseigne, nous montre tout cela qui pré­cède à tra­vers ses per­son­nages, ses récits, les épi­sodes de l’histoire très ancrés dans la culture Choctaw. LeAnne reven­dique d’écrire depuis cet envi­ron­ne­ment-là, son tra­vail se veut l’expression d’une notion pro­pre­ment Choctaw qui se tra­duit par « life ever­las­ting », vie éter­nelle, et cela com­prend une forme d’éternité de vali­di­té des valeurs non seule­ment cultu­relles et mais aus­si poli­tiques de la socié­té Choctaw. Au-delà, l’expression Choctaw disant “Issa hala­li haa­to­ko iksa illok isha shkii” et signi­fiant : parce que tu me portes encore, je ne suis pas encore mort, met en relief la phi­lo­so­phie Choctaw. Celle-ci nous enseigne que tant que la terre nous por­te­ra, nous vivrons. Le ton employé par LeAnne est humo­ris­tique et juste. L’auteure tour à tour se montre sage, géné­reuse, le teneur est rafrai­chis­sante même quand elle parle des hor­reurs per­pé­trées. Je lui laisse « la parole », les poèmes disent par eux-mêmes, il n’y a rien à ajou­ter, rien à enle­ver non plus.

 

La liste que nous dressons

Première par­tie

Note 1 :
L’Amérique est pour 82% chré­tienne. 60% de la popu­la­tion croit que la bible est un fait his­to­rique. Le pré­sident des Etats-Unis a fait de Jésus son phi­lo­sophe favori.

Note 2 :
Aujourd’hui le can­ni­ba­lisme des pre­miers Indiens est pré­sen­té comme sem­blant avoir été de rigueur bien plus qu’il ne l’a en fait été. La ten­dance de l’histoire à réper­to­rier ces inci­dents crée l’impression que les groupes qui s’affrontaient se man­geaient entre eux comme pour mettre fin au conflit. Nous n’avions pas pour but de décou­vrir le can­ni­ba­lisme, mais celui de décou­vrir ce qui se trou­vait en nous… (1)

Note 3 :
Ainsi que Catherine Albanese l’a mon­tré, la lit­té­ra­ture anglo-amé­ri­caine a trans­for­mé Davy Crockett, de colon et de sol­dat, en un super­hé­ros violent, qui com­mu­niait avec l’esprit tout puis­sant de la nature sau­vage en man­geant des ours et des Indiens Creeks. (2)

(1)  Tiré d’une conver­sa­tion entre moi-même et le pro­fes­seur Geoff Cohen de l’université Riverside de Californie, à pro­pos de son cours « l’iconographie du can­ni­bale dans la pre­mière lit­té­ra­ture amé­ri­caine. » en 2004.

(2)  Tiré d’une conver­sa­tion entre moi-même et le pro­fes­seur Joel Martin de l’université Riverside de Californie, à pro­pos de Davy Crockett et de ses exploits avec les Indiens, en 2004.

Note 4 :
Luis et Salvadore, les deux guides Miwoks de l’expédition Donner, ont été les pre­miers à être fusillés puis man­gés. Pour de nom­breux Indiens d’Amérique, Luis et Salvadore nous repré­sentent tous :

William Foster était déran­gé, et le pour­quoi il l’est deve­nu est facile à com­prendre, sachant ce qu’il a subi. Il était ter­ri­fié à l’idée de mou­rir de faim et Foster avait pro­gram­mé d’assassiner les Indiens pour les man­ger. Eddy, un ami, pré­vint Luis et Salvador qui prirent rapi­de­ment la fuite. Le groupe de Donner sui­vit leurs traces. C’était facile. Les pieds des Indiens étaient deve­nus à vif et leurs doigts de pieds gelés étaient tom­bés, leurs empreintes étaient ensan­glan­tées. Foster com­prit que si les Indiens ne les gui­daient pas en lieu sûr, leurs cadavres pour­raient au moins ser­vir de nourriture.

Le 9 ou 10 jan­vier, les Indiens avaient souf­fert ter­ri­ble­ment du froid et sur­vi­vaient sans presque rien man­ger, sans feu. Ils ne pour­raient pas durer encore long­temps. Ils s’arrêtèrent épui­sés près d’un petit ruis­seau. C’est là que l’Espoir Vain leur tom­ba des­sus. Malgré les argu­ments don­nés par quelques-uns et l’aspect ter­ri­fié des Indiens, Foster les fusilla tous les deux. Ils n’auraient pas pu sur­vivre long­temps, néan­moins son geste pro­vo­qua l’horreur. (3)

(3)  D’après le site : The Donner Party by Daniel Lewis. Http://​rail​boy​.tri​pod​.com/​d​o​n​n​er/

 

Deuxième par­tie

La route de l’attente
arrive
cette fois San Francisco
roule le long de l’abîme
dans une voi­ture noire rem­plie d’aube et
de sous-vête­ments masculins.

De nou­veau
une mem­brane nous enceint
et je suis avide de tout ce que tu offres
tes mains,
tes poi­gnets de poète sanguinolents
sur la page
ton pénis faits de mots
qui pénètre mon vagin
tel une arme humide.

Nous dra­pons nos corps de nou­veau alentours
Mais pareils au maté­riel amo­vible d’une scène de théâtre
nous  crai­gnons le mar­teau et les clous,
la faim,
la mort,
l’envie,
et la dépense.
Nous « caféions »
Essayant de nous rap­pe­ler qui nous sommes,
L’un pour l’autre veux-je dire.
Au Dollys, de grosses omelettes,
des grandes tasses d’expresso brun déterrent
de vieilles famines, des siècles lointains
font signe.
« Oui » nous blot­tit ensemble
et nous res­pi­rons le même air sans épaisseur
Nous nous res­pi­rons l’un l’autre
et oublions tout ce qui est arrivé.

Sur la route faite chair
ils nous séparent
des doigts et doigts de pieds
nous séparent de nos os.
D’abord sommes ava­lés en entier
comme des gaufres de Dieu
nous déva­lons les gosiers de chré­tiens affamés.
Tout ce que nous fai­sions, tout ce que nous ne fai­sions pas
est digé­ré dans leurs rêves
Maintenant ils nous connaissent mieux que nous nous connais­sons nous-mêmes

En cavale (encore) nous met­tons cap au nord vers les casinos
deve­nons ce que nous crai­gnons : des consom­ma­teurs de biens et de services.
Nous don­nons vingt dol­lars à un étranger
pour nous enseigner
com­ment atta­cher nos chaînes de telle sorte que
nous pou­vons glis­ser au-delà de Donner Pass
où des sièges de banquet
immo­biles comme des glaçons
attendent patiem­ment notre retour.

Nous fon­çons vers le motel Biltmore
Notre musique est un sacré mau­vais présage
Nous déjeu­nons dans les hautes Sierras et
Tu m’apprends à jouer.
Nous écra­sons la confé­rence d’un écrivain
Un mau­vais poète lit une « ode à l’appétit » 
Mais cette fois nous ne consti­tue­rons pas le dîner.

 

Troisième par­tie

A sept cent pieds d’altitude
bien que tra­qués par le lac Tahoe
nous nous entraî­nons à l’évasion en dévo­rant un
cochon répu­gnant tout comme nos assas­sins une fois nous dévorèrent.
Au café All-American
Toi en gris contras­tant mon noir conventionnel,
nous dînons d’un foie d’oie,
avec ana­nas, et glace au curry
Où sont Luis et Salvadore à présent ?
Qui diable s’en pré­oc­cupe ! Nous suivons
une carte au tré­sor de chair et de sang,
le camou­flage fan­to­ma­tique d’appétits exotiques
qui pour­sui­vait Luis et Salvadore
nous a tous contaminés
Et,
que dire de ce toi et moi fumants ?
Cette vapeur
Ce toi et moi ?
Emprisonnés par la faim tor­ride d’un Dieu chenu
nous n’avons ni le regard fixe d’une ombre
Ni ses yeux ni ses oreilles.
Pas de pas­sé ténébreux.
Rien, mais ici et maintenant
ren­dus mani­festes au sein d’un repli d’étoiles  
Nos corps
Géométrie à présent
Conjointe aux cieux
Sur terre comme
Luis y Salvadore
Conjoints dans le sang,
Et chose bizarre
L’amour.

Mon nom est Noble Sauvage
J’ai été fabri­qué pour l’iconographie
Rompt mon hymen
Je saigne et reproduis
Des enfants que vous met­tez en scène
et photographiez,
Répertoriez,
Mais bien­tôt abandonnez.

Combien de bles­sures espé­rez-vous que je porte ?

Mon nom est Noble Sauvage
Vous vou­lez me louer une journée ?
Une semaine ?
Une année ?
A l’heure ?
Je suis l’histoire que tu bai­sais du doigt
la preuve sous ton ongle
Peux-tu res­sen­tir ma jouissance ?

Mon nom est Noble Sauvage
Tu m’as tué
Afin de me rame­ner à la vie
Comme ani­mal de com­pa­gnie, une mascotte
Un homme.
Puisque je suis ton invention
Tous ce que je dis se réalise.

Mon nom est Noble Sauvage
Le rédemp­teur de l’Amérique.
Cette nuit,
seul avec mon meurtrier,
iconographe
puisses-tu Dieu avoir
pitié pour ton âme.

La Pocahontas de Disney se lan­guit de Noble Sauvage
Quand tu me trouveras
Je serai ton réser­voir d’ADN
La por­teuse d’un mil­lion de fou­gueux œufs rouges
dans laquelle tu auras l’autorisation de planter
brû­lant que je mar­chande ma vie à chaque
et pour toutes les fois
que tu me pénètres.

J’en bai­se­rai 47
Ferai l’amour à des mil­liers d’autres
Mettrai au monde une nation de frères et de sœurs.
Ils seront tous tes substituts.

Noble Sauvage voit un thé­ra­peute

Noble Sauvage :
Elle est trop intense pour moi.
Et je ne res­sens rien. Pas d’émotion.
En fait, j’ai arrê­té avec les femmes
 –même per­du le désir
d’attaquer les pou­lettes blanches.
(pause)

Thérapeute :
(Il écrit furieu­se­ment sur un bloc jaune, mais ne dit rien.)

Noble Sauvage :
Les gens attendent de moi que je sois fort.
Sage,
Stoïque,
Sans culpabilité.
Un homme capable de quelques actes symboliques.
Ugh – est-ce là ce que je suis sup­po­sé dire ?

Thérapeute :
(Il conti­nue d’écrire)

Noble Sauvage :
Je n’ai pas envie
De mutiler,
De scalper,
De brû­ler des wagons.
J’attrape des hémorroïdes
si je monte à cru.
C’est un rôle impossible.
Je ne sais pas qui je suis.
Que dois-je faire Doc ?

Thérapeute :
J’ai bien peur que nous n’ayons plus le temps. Abordons cela
lors de notre pro­chaine consultation. 

 

La mas­cotte spor­tive indienne ren­contre Noble Sauvage

MASCOTTE INDIENNE : Je nous pense en tant que couple.

NOBLE SAVAGE : Avons-nous jamais été ensemble ? Le serons-nous jamais ?

MASCOTTE INDIENNE : Mais nous voi­là. Toi avec arc et flèche. Moi avec un bandeau.

NOBLE SAVAGE : Nous n’avons jamais été ensemble.

MASCOTTE INDIENNE : Rêves-tu seule­ment de nous ?

NOBLE SAVAGE : Non.

MASCOTTE INDIENNE : Moi oui. Et quand ça m’arrive, tu me res­sembles parfaitement.

 

Noble Sauvage affronte Mascotte Indienne

NOBLE SAVAGE : Que fais-tu dans mon placard ?

MASCOTTE INDIENNE : Mon chou, est-ce que je peux por­ter ton pagne au match cette nuit ?

NOBLE SAVAGE : Non, et ne m’appelle pas mon chou.

MASCOTTE INDIENNE : Allez, il est trop petit pour toi.

NOBLE SAVAGE : Non, il ne l’est pas. Enlève ces plumes.

MASCOTTE INDIENNE : Tu disais que tu aimais mon boa d’autruche.

NOBLE SAVAGE : Seulement cette fois-là. Je vou­drais que tu l’aies oublié.

MASCOTTE INDIENNE : Je n’oublierai jamais.

NOBLE SAVAGE : Il n’est est pas de même pour moi à ton sujet.

MASCOTTE INDIENNE : Ne me res­sors pas cette merde de colon, bébé. 

mm

Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poé­sie en fran­çais et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indiens d’Amérique du nord. Performe, donne des réci­tals poé­tiques en col­la­bo­ra­tion avec des dan­seurs, com­po­si­teurs et musi­ciens. Publiée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Unity, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Cherokee), ASM Press (Trickster Clan, antho­lo­gie, 24 poètes Indiens)… Elle est membre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­ma­tifs Ecrits- Studio. Par ailleurs elle réa­lise et anime chaque deuxième ven­dre­di du mois une émis­sion de 40 minutes consa­crée à la poé­sie contem­po­raine sur les ondes de radio Agora à Grasse.. En 2019, elle publie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits.