> Un regard sur la poésie Native American (17). La poésie de LeAnne Howe

Un regard sur la poésie Native American (17). La poésie de LeAnne Howe

Par |2018-11-20T18:47:50+00:00 29 décembre 2015|Catégories : Essais|

 

LeAnne Howe et l’illustration mor­dante de la « sur­vi­vance »

tra­duc­tions de Béatrice Machet  avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’auteure.

 

     LeAnne Howe est membre de la nation Choctaw, celle-là même qui fut dépor­tée en Oklahoma ain­si que la nation Cherokee, toutes deux appar­te­nant à ce que les Blancs nom­maient avec le peuple Séminole, Creek et Chikasaw, « les cinq tri­bus civi­li­sées ». Elle est l’auteur de pièces de théâtre, elle est cinéaste, elle est éga­le­ment ensei­gnante au niveau uni­ver­si­taire dans les dépar­te­ments d’études Amérindiennes aux Etats-Unis (Minnesota et Illinois.) Son pre­mier roman, Shell Skaker, a reçu un prix de la Before Colombus Foundation et récom­pen­sé par le titre de Wordcraft Circle Writer of the Year. Traduit en Français, ce roman deve­nu équi­noxes rouges, concou­rut en 2004 pour le prix Médicis étran­ger et en fut fina­liste. L’arme la plus effi­cace de LeAnne est l’ironie, l’humour, mais son nom de famille dans sa langue Choctaw n’est-il pas Tells and Kills, Raconte et Tue … Ainsi dans un inter­view elle dit:” les Indiens d’Amérique sont vus comme Faune et flore (des Etats-Unis sous-enten­du) et c’est pour­quoi le bureau des affaires indiennes est car­ré­ment situé au dépar­te­ment de l’intérieur, main­te­nu au minis­tère de l’intérieur qui super­vise les ter­ri­toires, s’occupe de la pêche et du gibier, de la vie sau­vage ET des Indiens d’Amérique.  Dompter les Indiens, c’est domp­ter la terre.” Elle n’hésite pas dans ce qu’elle a inti­tu­lé des Choctalking On Other Realities (on l’aura com­pris, jeu de mot avec Choctaw et tal­king), à mêler des per­son­nages pales­ti­niens, juifs, des amé­ri­cains d’Oklahoma et des Indiens dépor­tés en Oklahoma, des immi­grants, bref, tout un échan­tillon­nage humain pour mon­trer que depuis des siècles le colo­nia­lisme et ses nui­sances ne cessent de faire vivre des drames à des popu­la­tions prises en otage, ou vic­times d’attentat, et que bien sou­vent les femmes souffrent plus les autres.

LeAnne Howe est aus­si l’auteur d’un recueil de poèmes et de proses très remar­qué aux Etats-Unis : Evidence of Red. Ce livre semble illus­trer, expli­quer, mon­trer, nous faire vivre de l’intérieur ce qu’il en coûte aux dits Indiens d’Amérique du nord d’être ou de n’être pas la copie des sté­réo­types, la copie des fan­tasmes que les blancs avec leurs esprits for­ma­tés et leurs besoins poli­tiques, ont pla­qué depuis l’Europe comme aux Etats-Unis, sur les pre­miers habi­tants du conti­nent alors appe­lé « le dos de la tor­tue ». Commencé pen­dant la colo­ni­sa­tion et le géno­cide, ce tra­vail de sape de l’identité indienne rem­pla­cée par slo­gans publi­ci­taires, mas­cottes spor­tives et figures roman­tiques défor­mant la réa­li­té des cinq cents nations Indiennes pour en tirer un modèle unique peu ou prou « syn­thé­tique » conti­nue jusqu’à nos jour de nuire. Aussi bizarre que cela puisse nous paraître depuis la France, l’image de l’Indien a tou­jours joué un rôle repré­sen­ta­tif dans les idées que les occi­den­taux avaient et ont d’eux-mêmes. Robert M Berkhofer dans son plus célèbre ouvrage, The White Man's Indian : Images of the American Indian from Columbus to the Present,  a bien mon­tré que les Indiens n’étaient pas évo­qués pour eux-mêmes mais sim­ple­ment repré­sen­tés pour les besoins occi­den­taux d’offrir une contre­par­tie à leurs valeurs : les Indiens deve­nant les otages et la méta­phore de la lutte blanche se « bat­tant » contre la « sau­va­ge­rie » afin d’aller plus loin sur la voie de la « civi­li­sa­tion ». Mais cette construc­tion de « l’indien » géné­rique et homo­gé­néi­sé, sur un plan poli­tique, n’a pas de légi­ti­mi­té ni idéo­lo­gique ni his­to­rique.

L’ambiguïté et l’ambivalence qui existent dans la conscience amé­ri­caine quant à la construc­tion vio­lente de la nation font de l’image de l’indien un repère d’auto-identification uti­li­sé dans l’industrie du loi­sir d’abord, mais qui s’est infil­tré dans d’autres domaines de la socié­té. Ne serait-ce que dans la sphère reli­gieuse et spi­ri­tuelle où l’appétit dévo­rant des blancs s’approprie encore et tou­jours les rites des cultures Indiennes pour pro­duire des « sha­mans blancs », agents de l’impérialisme cultu­rel exer­cé par la socié­té blanche domi­nante. Néanmoins on ne peut igno­rer l’importance que cette ima­ge­rie liée aux indiens occupe dans l’espace men­tal des occi­den­taux. En Allemagne les pow-wows, les ren­contres entre india­nistes et wes­ter­ners, les recons­ti­tu­tions fan­tas­mées de batailles (telles que repré­sen­tés par Buffalo Bill dans son Wild West Show par exemple) offrent un espace où cer­tains se plaisent à « jouer aux Indiens ». Ce sont là des mani­fes­ta­tions  et des phé­no­mènes qui sans être majo­ri­taires ne sont pas rares. En France ces évé­ne­ments existent aus­si. Cela va avec défor­ma­tions, inexac­ti­tudes, appro­pria­tions erro­nées, jusqu’à voir sur toutes les têtes des coiffes quand celles-ci dans les tri­bus ne se por­taient que rare­ment, elles étaient l’apanage de quelques-uns seule­ment, ceux dont le mérite et le cou­rage devaient ser­vir d’exemple aux autres membres de la com­mu­nau­té. (Mais l’industrie de la mode et des dégui­se­ments a tout à gagner à pro­mou­voir cette image évi­dem­ment !) Le fait que la chan­teuse Joan Franka, Néerlandaise, appa­raisse au concours de l’eurovision habillée dans un cos­tume des Indiens des plaines, illustre ce que Louis Owens, auteur Choctaw/​Cherokee, nomme le dam­nin­gly hyper­real ‘Indian’. Hyper réa­li­té sur fond d’absence de la véri­table india­ni­té. La simu­la­tion à par­tir d’une inven­tion crée cet « indien » deve­nu cas socio­lo­gique, deve­nu incar­na­tion d’une nos­tal­gie cultu­relle qui regrette ces tra­di­tions tout en fon­çant tou­jours plus vite vers le tout chi­mique et le tout tech­no­lo­gique. Les indiens deviennent syno­nymes d’innommables, figures esthé­tiques coin­cées entre le réel et le roman­tique dans l’imaginaire occi­den­tal. Il suf­fit qu’un Jim Thorpe rem­porte une médaille d’or, que les sol­dats Navajo (code tal­kers) uti­lisent leur langue Diné pour déjouer les sol­dats espions alle­mands, que Kevin Costner ou Johny Depp pré­tendent avoir un hui­tième, un sei­zième de sang indien ou bien soient adop­tés par une tri­bu, et l’imaginaire des foules occi­den­tales s’enflamme ! Valeureux en vic­times, dignes et stoïques, les nobles sau­vages font rêver et deviennent l’archétype de la vic­time essen­tielle, du sacri­fié ver­tueux sur l’autel du prag­ma­tisme et du maté­ria­lisme. Qu’ils ne renoncent pas à leur culture, à leurs valeurs, nous per­met de nous vau­trer dans nos manques et défauts, car nous avons en eux nos sau­veurs, nos rédemp­teurs !

Bien en marge de cette image, le véri­table membre d’une com­mu­nau­té indienne quant à lui se sou­cie de l’importance d’être recon­nu en tant que membre d’une nation ayant sa sou­ve­rai­ne­té et sa culture. Il se débat avec des droits recon­nus par trai­tés. Voilà ce qui carac­té­rise la sphère de réa­li­té poli­tique des tri­bus. Accaparés par les chan­ge­ments sur­ve­nus depuis des géné­ra­tions qui affai­blissent leur pos­si­bi­li­té de prendre leurs des­tins en main, pié­gés par la néces­si­té de vivre dans deux socié­tés à la fois, accu­sés de n’être jamais assez indiens sous pré­texte de mixi­té, ils luttent néan­moins et font l’expérience de la « sur­vi­vance », terme employé et inven­té par l’auteur Anishnaabe Gerald Vizenor. A la fois sur­vie phy­sique et cultu­relle, la sur­vi­vance est le phé­no­mène actif, inven­tif, créa­tif au cœur des cultures indiennes pour se per­pé­tuer tout en s’adaptant mal­gré et au-delà des tra­gé­dies, de la pau­vre­té et d’une forme d’impuissance à faire valoir leur iden­ti­té et leurs droits. La sur­vi­vance se joue au pré­sent sur un fond d’absence his­to­rique vou­lue par les conqué­rants. Elle se mani­feste dans les cultures indiennes par l’humour, par la per­pé­tua­tion des tra­di­tions, des rituels, de la pra­tique des langues, et par la résis­tance à l’assimilation. Elle est pré­sente et est l’esprit même de la lit­té­ra­ture dite indienne. Elle est faite de cou­rage et de soli­di­té men­tale comme morale. Il ne demeure pas moins que par­tout dans le monde des pays, des cultures, des socié­tés sont amou­reuses de l’image de l’indien véhi­cu­lée par les sté­réo­types que les blancs ont depuis des siècles pro­je­tés sur les peuples pre­miers du conti­nent amé­ri­cain. Qu’on se sou­vienne de Rousseau, de Montaigne, des écrits de colons occi­den­taux dès l’antiquité, les peuples indi­gènes ont tou­jours été pré­sen­tés comme infé­rieurs et des­ti­nés à la ser­vi­tude. Leurs inter­pré­ta­tions pour autant qu’elles se soient par­fois vou­lues en faveur des Indiens, ont tou­jours été biai­sées par un com­plexe de supé­rio­ri­té, ces autres ren­con­trés-et pré­ten­dus « décou­verts », ayant tou­jours été des pri­mi­tifs (et bien sou­vent can­ni­bales). LeAnne a un terme pour dési­gner le but à atteindre à tra­vers l’écriture, il s’agit de « tri­ba­lo­gra­phy ». Transmettre et négo­cier avec le pas­sé, mon­trer le pré­sent des Indiens d’Amérique, faire par­ta­ger les expé­riences his­to­riques avec les autres peuples de la terre en écri­vant une his­toire, un poème, qui lient Indiens et non-Indiens, voi­là qui serait un résu­mé de cette dis­ci­pline. Les impacts et les inter­ac­tions se jouent à tra­vers le temps et à tra­vers les cultures. Cela a à voir avec la manière dont on regarde les iden­ti­tés, les dif­fé­rences, et la pra­tique du poli­tique propre aux tri­bus Indiennes.

     Sans faire de long dis­cours, la poé­sie de LeAnne Howe nous enseigne, nous montre tout cela qui pré­cède à tra­vers ses per­son­nages, ses récits, les épi­sodes de l’histoire très ancrés dans la culture Choctaw. LeAnne reven­dique d’écrire depuis cet envi­ron­ne­ment-là, son tra­vail se veut l’expression d’une notion pro­pre­ment Choctaw qui se tra­duit par « life ever­las­ting », vie éter­nelle, et cela com­prend une forme d’éternité de vali­di­té des valeurs non seule­ment cultu­relles et mais aus­si poli­tiques de la socié­té Choctaw. Au-delà, l’expression Choctaw disant “Issa hala­li haa­to­ko iksa illok isha shkii” et signi­fiant : parce que tu me portes encore, je ne suis pas encore mort, met en relief la phi­lo­so­phie Choctaw. Celle-ci nous enseigne que tant que la terre nous por­te­ra, nous vivrons. Le ton employé par LeAnne est humo­ris­tique et juste. L’auteure tour à tour se montre sage, géné­reuse, le teneur est rafrai­chis­sante même quand elle parle des hor­reurs per­pé­trées. Je lui laisse « la parole », les poèmes disent par eux-mêmes, il n’y a rien à ajou­ter, rien à enle­ver non plus.

 

La liste que nous dres­sons

Première par­tie

Note 1 :
L’Amérique est pour 82% chré­tienne. 60% de la popu­la­tion croit que la bible est un fait his­to­rique. Le pré­sident des Etats-Unis a fait de Jésus son phi­lo­sophe favo­ri.

Note 2 :
Aujourd’hui le can­ni­ba­lisme des pre­miers Indiens est pré­sen­té comme sem­blant avoir été de rigueur bien plus qu’il ne l’a en fait été. La ten­dance de l’histoire à réper­to­rier ces inci­dents crée l’impression que les groupes qui s’affrontaient se man­geaient entre eux comme pour mettre fin au conflit. Nous n’avions pas pour but de décou­vrir le can­ni­ba­lisme, mais celui de décou­vrir ce qui se trou­vait en nous… (1)

Note 3 :
Ainsi que Catherine Albanese l’a mon­tré, la lit­té­ra­ture anglo-amé­ri­caine a trans­for­mé Davy Crockett, de colon et de sol­dat, en un super­hé­ros violent, qui com­mu­niait avec l’esprit tout puis­sant de la nature sau­vage en man­geant des ours et des Indiens Creeks. (2)

(1)  Tiré d’une conver­sa­tion entre moi-même et le pro­fes­seur Geoff Cohen de l’université Riverside de Californie, à pro­pos de son cours « l’iconographie du can­ni­bale dans la pre­mière lit­té­ra­ture amé­ri­caine. » en 2004.

(2)  Tiré d’une conver­sa­tion entre moi-même et le pro­fes­seur Joel Martin de l’université Riverside de Californie, à pro­pos de Davy Crockett et de ses exploits avec les Indiens, en 2004.

Note 4 :
Luis et Salvadore, les deux guides Miwoks de l’expédition Donner, ont été les pre­miers à être fusillés puis man­gés. Pour de nom­breux Indiens d’Amérique, Luis et Salvadore nous repré­sentent tous :

William Foster était déran­gé, et le pour­quoi il l’est deve­nu est facile à com­prendre, sachant ce qu’il a subi. Il était ter­ri­fié à l’idée de mou­rir de faim et Foster avait pro­gram­mé d’assassiner les Indiens pour les man­ger. Eddy, un ami, pré­vint Luis et Salvador qui prirent rapi­de­ment la fuite. Le groupe de Donner sui­vit leurs traces. C’était facile. Les pieds des Indiens étaient deve­nus à vif et leurs doigts de pieds gelés étaient tom­bés, leurs empreintes étaient ensan­glan­tées. Foster com­prit que si les Indiens ne les gui­daient pas en lieu sûr, leurs cadavres pour­raient au moins ser­vir de nour­ri­ture.

Le 9 ou 10 jan­vier, les Indiens avaient souf­fert ter­ri­ble­ment du froid et sur­vi­vaient sans presque rien man­ger, sans feu. Ils ne pour­raient pas durer encore long­temps. Ils s’arrêtèrent épui­sés près d’un petit ruis­seau. C’est là que l’Espoir Vain leur tom­ba des­sus. Malgré les argu­ments don­nés par quelques-uns et l’aspect ter­ri­fié des Indiens, Foster les fusilla tous les deux. Ils n’auraient pas pu sur­vivre long­temps, néan­moins son geste pro­vo­qua l’horreur. (3)

(3)  D’après le site : The Donner Party by Daniel Lewis. Http://​rail​boy​.tri​pod​.com/​d​o​n​n​er/

 

Deuxième par­tie

La route de l’attente
arrive
cette fois San Francisco
roule le long de l’abîme
dans une voi­ture noire rem­plie d’aube et
de sous-vête­ments mas­cu­lins.

De nou­veau
une mem­brane nous enceint
et je suis avide de tout ce que tu offres
tes mains,
tes poi­gnets de poète san­gui­no­lents
sur la page
ton pénis faits de mots
qui pénètre mon vagin
tel une arme humide.

Nous dra­pons nos corps de nou­veau alen­tours
Mais pareils au maté­riel amo­vible d’une scène de théâtre
nous  crai­gnons le mar­teau et les clous,
la faim,
la mort,
l’envie,
et la dépense.
Nous « caféions »
Essayant de nous rap­pe­ler qui nous sommes,
L’un pour l’autre veux-je dire.
Au Dollys, de grosses ome­lettes,
des grandes tasses d’expresso brun déterrent
de vieilles famines, des siècles loin­tains
font signe.
« Oui » nous blot­tit ensemble
et nous res­pi­rons le même air sans épais­seur
Nous nous res­pi­rons l’un l’autre
et oublions tout ce qui est arri­vé.

Sur la route faite chair
ils nous séparent
des doigts et doigts de pieds
nous séparent de nos os.
D’abord sommes ava­lés en entier
comme des gaufres de Dieu
nous déva­lons les gosiers de chré­tiens affa­més.
Tout ce que nous fai­sions, tout ce que nous ne fai­sions pas
est digé­ré dans leurs rêves
Maintenant ils nous connaissent mieux que nous nous connais­sons nous-mêmes

En cavale (encore) nous met­tons cap au nord vers les casi­nos
deve­nons ce que nous crai­gnons : des consom­ma­teurs de biens et de ser­vices.
Nous don­nons vingt dol­lars à un étran­ger
pour nous ensei­gner
com­ment atta­cher nos chaînes de telle sorte que
nous pou­vons glis­ser au-delà de Donner Pass
où des sièges de ban­quet
immo­biles comme des gla­çons
attendent patiem­ment notre retour.

Nous fon­çons vers le motel Biltmore
Notre musique est un sacré mau­vais pré­sage
Nous déjeu­nons dans les hautes Sierras et
Tu m’apprends à jouer.
Nous écra­sons la confé­rence d’un écri­vain
Un mau­vais poète lit une « ode à l’appétit » 
Mais cette fois nous ne consti­tue­rons pas le dîner.

 

Troisième par­tie

A sept cent pieds d’altitude
bien que tra­qués par le lac Tahoe
nous nous entraî­nons à l’évasion en dévo­rant un
cochon répu­gnant tout comme nos assas­sins une fois nous dévo­rèrent.
Au café All-American
Toi en gris contras­tant mon noir conven­tion­nel,
nous dînons d’un foie d’oie,
avec ana­nas, et glace au cur­ry
Où sont Luis et Salvadore à pré­sent ?
Qui diable s’en pré­oc­cupe ! Nous sui­vons
une carte au tré­sor de chair et de sang,
le camou­flage fan­to­ma­tique d’appétits exo­tiques
qui pour­sui­vait Luis et Salvadore
nous a tous conta­mi­nés
Et,
que dire de ce toi et moi fumants ?
Cette vapeur
Ce toi et moi ?
Emprisonnés par la faim tor­ride d’un Dieu che­nu
nous n’avons ni le regard fixe d’une ombre
Ni ses yeux ni ses oreilles.
Pas de pas­sé téné­breux.
Rien, mais ici et main­te­nant
ren­dus mani­festes au sein d’un repli d’étoiles  
Nos corps
Géométrie à pré­sent
Conjointe aux cieux
Sur terre comme
Luis y Salvadore
Conjoints dans le sang,
Et chose bizarre
L’amour.

Mon nom est Noble Sauvage
J’ai été fabri­qué pour l’iconographie
Rompt mon hymen
Je saigne et repro­duis
Des enfants que vous met­tez en scène
et pho­to­gra­phiez,
Répertoriez,
Mais bien­tôt aban­don­nez.

Combien de bles­sures espé­rez-vous que je porte ?

Mon nom est Noble Sauvage
Vous vou­lez me louer une jour­née ?
Une semaine ?
Une année ?
A l’heure ?
Je suis l’histoire que tu bai­sais du doigt
la preuve sous ton ongle
Peux-tu res­sen­tir ma jouis­sance ?

Mon nom est Noble Sauvage
Tu m’as tué
Afin de me rame­ner à la vie
Comme ani­mal de com­pa­gnie, une mas­cotte
Un homme.
Puisque je suis ton inven­tion
Tous ce que je dis se réa­lise.

Mon nom est Noble Sauvage
Le rédemp­teur de l’Amérique.
Cette nuit,
seul avec mon meur­trier,
ico­no­graphe
puisses-tu Dieu avoir
pitié pour ton âme.

La Pocahontas de Disney se lan­guit de Noble Sauvage
Quand tu me trou­ve­ras
Je serai ton réser­voir d’ADN
La por­teuse d’un mil­lion de fou­gueux œufs rouges
dans laquelle tu auras l’autorisation de plan­ter
brû­lant que je mar­chande ma vie à chaque
et pour toutes les fois
que tu me pénètres.

J’en bai­se­rai 47
Ferai l’amour à des mil­liers d’autres
Mettrai au monde une nation de frères et de sœurs.
Ils seront tous tes sub­sti­tuts.

Noble Sauvage voit un thé­ra­peute

Noble Sauvage :
Elle est trop intense pour moi.
Et je ne res­sens rien. Pas d’émotion.
En fait, j’ai arrê­té avec les femmes
 –même per­du le désir
d’attaquer les pou­lettes blanches.
(pause)

Thérapeute :
(Il écrit furieu­se­ment sur un bloc jaune, mais ne dit rien.)

Noble Sauvage :
Les gens attendent de moi que je sois fort.
Sage,
Stoïque,
Sans culpa­bi­li­té.
Un homme capable de quelques actes sym­bo­liques.
Ugh – est-ce là ce que je suis sup­po­sé dire ?

Thérapeute :
(Il conti­nue d’écrire)

Noble Sauvage :
Je n’ai pas envie
De muti­ler,
De scal­per,
De brû­ler des wagons.
J’attrape des hémor­roïdes
si je monte à cru.
C’est un rôle impos­sible.
Je ne sais pas qui je suis.
Que dois-je faire Doc ?

Thérapeute :
J’ai bien peur que nous n’ayons plus le temps. Abordons cela
lors de notre pro­chaine consul­ta­tion.       

 

La mas­cotte spor­tive indienne ren­contre Noble Sauvage

MASCOTTE INDIENNE : Je nous pense en tant que couple.

NOBLE SAVAGE : Avons-nous jamais été ensemble ? Le serons-nous jamais ?

MASCOTTE INDIENNE : Mais nous voi­là. Toi avec arc et flèche. Moi avec un ban­deau.

NOBLE SAVAGE : Nous n’avons jamais été ensemble.

MASCOTTE INDIENNE : Rêves-tu seule­ment de nous ?

NOBLE SAVAGE : Non.

MASCOTTE INDIENNE : Moi oui. Et quand ça m’arrive, tu me res­sembles par­fai­te­ment.

 

Noble Sauvage affronte Mascotte Indienne

NOBLE SAVAGE : Que fais-tu dans mon pla­card ?

MASCOTTE INDIENNE : Mon chou, est-ce que je peux por­ter ton pagne au match cette nuit ?

NOBLE SAVAGE : Non, et ne m’appelle pas mon chou.

MASCOTTE INDIENNE : Allez, il est trop petit pour toi.

NOBLE SAVAGE : Non, il ne l’est pas. Enlève ces plumes.

MASCOTTE INDIENNE : Tu disais que tu aimais mon boa d’autruche.

NOBLE SAVAGE : Seulement cette fois-là. Je vou­drais que tu l’aies oublié.

MASCOTTE INDIENNE : Je n’oublierai jamais.

NOBLE SAVAGE : Il n’est est pas de même pour moi à ton sujet.

MASCOTTE INDIENNE : Ne me res­sors pas cette merde de colon, bébé. 

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