> Un regard sur la poésie Native Américan (13).

Un regard sur la poésie Native Américan (13).

Par | 2018-02-24T15:02:39+00:00 30 septembre 2014|Catégories : Essais|

     

     Carter Revard est né en 1931 à Pawhuska, Oklahoma. Il est membre de la nation Osage, avec des ancêtres Poncas, Irlandais et Ecossais. Il a gran­di dans la val­lée de Buck, sur la réserve Osage où il a tra­vaillé dans les champs, dres­sé des lévriers, sur­veillé ses deux sœurs jumelles, net­toyé l’école pri­maire où il était élève pen­dant 8 ans. Ayant obte­nu une bourse, il est par­ti étu­dier à Tulsa, puis à Oxford et enfin à Yale où il a sou­te­nu sa thèse de doc­to­rat en 1959. Il a fait car­rière à l’université Washington à St-Louis dans le Missouri, ensei­gnant la lit­té­ra­ture Anglaise du moyen-âge. Le nom Osage qui lui a été don­né lors d’une céré­mo­nie du nom est Nompehwahthe signi­fiant « fear ins­pi­ring », ce qui le rend proche du Tonnerre. C’est en 1973, après les années glo­rieuses de l’AIM, l’occupation d’Alcatraz et du site de Wounded Knee, que Carter Revard a com­men­cé à ensei­gner la lit­té­ra­ture Indienne. Il a com­men­cé à mili­ter, à aider les étu­diants Indiens, à se joindre aux céré­mo­nies en deve­nant Gourd Dancer. Carter Revard a écrit de nom­breux recueils de poé­sie mais c’est en 1980 que ses ouvrages publiés com­men­ce­ront à ne par­ler que des thèmes spé­ci­fi­que­ment Indiens. En 2005 il a reçu le prix du cercle des écri­vains Indiens d’Amérique pour récom­pen­ser une vie entière en écri­ture.

     Sa poé­sie est connue pour être mer­veilleu­se­ment cise­lée, com­plexe. L’intérêt de Carter Revard pour les langues, pour le nar­ra­tif, croise de mul­tiples tra­di­tions cultu­relles et lit­té­raires. En cela il fait recu­ler les fron­tières entre les genres. Dans son livre « The Nature of Native American Poetry » paru en 2001, Norma Wilson dit : « Personne d’autre que Carter Revard ne fait montre d’un savoir aus­si éten­du sur les tra­di­tions poé­tiques Anglaises et Américaines. Aucun autre n’a été capable d’exprimer clai­re­ment, par­fai­te­ment, dans la langue Anglaise, la rela­tion entre le mythe tri­bal ancien et la vie moderne. »

     Carter bien sou­vent intro­duit ses poèmes par des expli­ca­tions, il écrit des notes qui sont autant de mines de connais­sances et d’informations ou bien et qui replacent le poème dans un contexte his­to­rique, poli­tique, social. Les poèmes semblent sur­char­gés de réfé­rences  mais Carter Revard ne perd pas son fil et il enchaîne de poèmes en poèmes jusqu’à vous faire une démons­tra­tion vir­tuose en vous accom­pa­gnant de ses réflexions, apar­tés,  pour vous livrer des conclu­sions humo­ris­tiques et graves. En cela il est fidèle à son tem­pé­ra­ment, cer­tains diraient invé­té­ré bavard, empor­té par le flot des mots. Pour moi il est un homme d’une extrême gen­tillesse, pour­vu d’une éner­gie inépui­sable, d’une géné­ro­si­té sans faille, qui a conser­vé une agi­li­té d’esprit lui per­met­tant de sur­fer sur les mul­tiples vagues qui abordent ses rivages lit­té­raires.

       Je com­men­ce­rai avec un poème humo­ris­tique qui traite d’un sujet grave à savoir les plas­ti­queurs fur­tifs, les assas­sins inter­na­tio­naux, les net­toyages eth­niques, les guerres bac­té­rio­lo­giques qui ont pu se dérou­ler aux Etats-Unis entre 1803 et 2001. Dans une confé­rence sur la lit­té­ra­ture des Indiens d’Amérique, Carter Revard décla­rait : « J’espère que de jeunes Indiens ver­sion Bill Gates ou Steve Jobs sau­ront inven­ter de quoi nous tirer de ce trou noir, de cet immense gâchis. » Au long des 29 vers du poème, de nom­breux sujets ou évé­ne­ments sont sug­gé­rés et c’est ce qui a déci­dé Carter Revard de l’intituler POSTCOLONIAL HYPERBAGGAGE soit hyper­ba­gage post­co­lo­nial, quelque chose de bien lourd, bien indi­geste, bien trau­ma­ti­sant à faire cir­cu­ler dans le lan­gage comme se déploient de nœuds en nœuds et de liens en liens les hyper­textes. Ceci per­met au poème de deve­nir lieu et docu­ment hyper­mé­dia, ce qui en soit est déjà iro­nique.

 

hyper­ba­gage post­co­lo­nial
Si seule­ment Vuitton fai­sait une valise
avec modem et hyper­texte — ou du moins avec win­dows
afin de nous per­mettre d’y dépo­ser de nou­veaux dos­siers, là où
les vestes ne se frois­se­ront pas, là où toutes
les chaus­settes odo­rantes peuvent être sus­pen­dues soi­gneu­se­ment dans
le tiroir aux herbes qu’est l’hyperespace — en com­pa­gnie cepen­dant
d’autres dos­siers plus frais dans les­quels leurs truffes
au cho­co­lat à l’intérieur d’un pull cache­mire
ne fon­draient jamais.
Nous avons besoin
de ces trous noirs réver­sibles pour tra­ver­ser les fron­tières,
des choses que nous pour­rions empa­que­ter et fer­mer
au simple tou­cher sans jamais rompre une cou­ture
ni endom­ma­ger une fer­me­ture éclair. Ils feraient aug­men­ter la valeur
de l’Eurodollar en flèche—
et oui, pen­sez seule­ment
que les plas­ti­queurs fur­tifs pour­raient être rem­pla­cés
par des poches diplo­ma­tiques pleines
d’assassins vir­tuels,
des ter­ro­ristes ayant déjà agi seraient récu­pé­rés
dans les canettes des décharges, pour vivre
une vir­tuelle réa­li­té.
Toutes les réserves indiennes seraient desa­pa­re­ci­dos
dans la val­lée de la mort, mais acces­sible grâce à
leur icône dorée, le dol­lar Sacajawea.
Je pense que le plus petit Satan pour­rait
vendre une telle appli­ca­tion Pandora de Apple
aux plus intel­li­gents Adam et Eve, n’ayant qu’à dire :
goû­ter ceci une seule fois mes chers,
et vous êtes de retour au para­dis.

 

 POSTCOLONIAL HYPERBAGGAGE

If only Vuitton would make a suit­case
with modem and hyper­text – or at least win­dows
to let us put new fol­ders in, where
jackets won't wrinkle and all
the smel­ly socks can be hung with care in
the hyper­space herb-dra­wer – and with
still cooler files whose cho­co­late
truffles would never melt
into a cash­mere swea­ter. We need these
neat rever­sible black holes for cros­sing Borders,
things we could pack and close
at a single touch and never pop a seam
or rip a zip­per. They'd make the Eurodollar
zoom up in value–
and hey, just think,
Stealth Bombers could be repla­ced
by diplo­ma­tic pouches full
of vir­tual assas­sins,
used ter­ro­rists could be dum­ped
out of the Trash Can, lea­ving
a Virtuous Reality.
All Indian Reservations could be
desa­pa­re­ci­dos
into Death Valley, yet acces­sible through
its gol­den icon, the Sacajawea Dollar.
Such a Pandora's Apple, I think,
even the see­diest Satan could have sold
to the smar­test Adam and Eve, just by saying
one taste of this, my dears,
and you're back in Eden.

 

 

Lors de la dite confé­rence pen­dant laquelle Carter a lu son poème, il a ajou­té : « Le mot Espagnol desa­pa­re­ci­dos signi­fie dis­pa­rus et ce terme fut appli­qué aux citoyens Chiliens, Péruviens, Argentins qui furent sai­sis, empri­son­nés, tor­tu­rés par les polices secrètes aidées par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain pen­dant les pré­si­dences de Nixon et Bush père. Nombreux furent ces vic­times qui furent jetées depuis un avion au-des­sus de l’océan pour dor­mir avec les pois­sons — ce qui implique que plu­sieurs pré­si­dents amé­ri­cains pour­raient par­fai­te­ment bien être vus comme des par­rains de la mafia. » Le lec­teur appré­cie­ra la fran­chise, le mili­tan­tisme et l’engagement de l’auteur. Il pour­suit ensuite en expli­quant que ce pre­mier poème datant de 1982,  ne pou­vait prendre en compte ni la chute de Babylone ni celle des tours jumelles, ni le mas­sacre de Wounded Knee ni la mise à sac de Nankin, ni le siège du ghet­to de Varsovie ni les atten­tats de Ramallah ou de Bethléem, rien qui ne soit le résul­tat du ter­ro­risme spon­so­ri­sé par les états. C’est pour cela qu’il a écrit un autre poème inti­tu­lé A Response to Terrorists :

 

Une réponse aux ter­ro­ristes
Il sem­ble­rait que vous ne puis­siez
res­ter des pas-grand-chose bien long­temps
avant  qu’un autre
ne vous sur­classe. Franchement,
par­lant en tant qu’Indien j’admets
que c’est plus facile d’être noble et de sou­rire
avant de dis­pa­raître, pareil pour Martin Luther King
en pri­son : ça lui était plus facile que pour
l’ambassadeur Andrew Young—
et les der­nières vic­times de l’holocauste pour­raient
être les pro­chains ini­tia­teurs de la guerre pour le  Lebensraum*
au Liban ou à  la West Bank : les Palestiniens sont
ceux par­qués dans les camps de concen­tra­tion, à l’heure actuelle.
N’y aurait-il pas moyen de nous
sor­tir d’en des­sous sans nous retrou­ver
au-des­sus en train d’étouffer les autres ?
Oh bien enten­du,
Il semble impro­bable que les Acomas
rachètent Kerr-McGee
et réclament le Nouveau-Mexique comme leur appar­te­nant, ou que les
Cayugas, Mohawks et Oneidas récu­pèrent les Adirondacks
et  gèrent un rachat d'entreprise par effet de levier des
Chase Manhattan, Rupert Murdoch, et autres  Ivy League.
Mais s’ils le fai­saient
seraient-ils enfin citoyens du grand
Ordre Impérial plu­tôt
que de res­ter une espèce de nos petites cultures
en voie de dis­pa­ri­tion pour laquelle le sens
d’avoir besoin de cha­cun d’entre nous,
d’être à la pointe de la crois­sance, d’être
le vif argent de la terre,
est le poids que nous por­tons du fait de notre peti­tesse,
est-ce là l’évidence de notre fra­gi­li­té ?
C’est ce qui nous rend puis­sants et pour­tant nous crai­gnons
que cela nour­risse les tue­ries, c’est savoir que nous sommes faibles et cou­ra­geux
ce qui nous per­met de vou­loir vivre
et lais­ser vivre.
Les ter­ro­ristes—
lec­teur, rem­place les noms des têtes de gou­ver­ne­ment au fur
et à mesure que tu lis ceux-ci, les noms qui figurent
remontent peut-être à une époque avant ta nais­sance : Reagan, Gorbachev, Shamir,
Khaddafy, Thatcher, D'Aubuisson, par­mi d’autres—
poi­gnar­de­raient-ILS LEURS mères,
bri­se­raient-ils la tête d’un PETIT-fils contre un mur ou bien
ter­ri­fie­raient-ils des cha­tons avec une gre­nade inca­pa­ci­tante ? Ils tuent
avec leur langue, envoient des
sub­sti­tuts de cou­teaux, gar­rot, tabas­sage, poi­son, tor­ture, bombe—
qui pour­rait dénom­brer les moyens ? Voici un tigre : tirez
un mis­sile et la créa­ture recu­le­ra
et nous res­pec­te­ra. Le cha­ton est
écor­ché, il sort une patte trouée par une balle
qu’il s’est tiré lui-même, qui s’agite comme
une langue. Fourchue la langue. Ah, regar­dez
comme ils quittent le Sommet main­te­nant,
ils montent dans leur longues limou­sines et s’en vont
sans déra­per sur la cer­velle du petit-fils.  

 

 

A RESPONSE TO TERRORISTS

It seems you can't
stay bot­tom dog too long
before some other
out­bot­toms you. Frankly,
spea­king as an Indian I admit
it's easier to be noble and smile
while vani­shing, just as for Martin Luther King
in pri­son it was easier than
for Andrew Young as Ambassador—
and last war's vic­tims of the Holocaust may
be next war's see­kers of Lebensraum*
in Lebanon or the West Bank : the Palestinians are
the ones in concen­tra­tion camps, these days.
Isn't there some way we might
get out from under without fin­ding our­selves
on top and smo­the­ring others ?
Oh sure,
it seems unli­ke­ly that the Acoma
will buy out Kerr-McGee
and claim New Mexico as theirs, or that
Cayugas, Mohawks and Oneidas will get the Adirondacks back
and run a leve­ra­ged buyout of
the Chase Manhattan, Rupert Murdoch, and the Ivy League.
But if they did,
would they be citi­zens at last of the great
Imperial Order, rather than our kind of
small endan­ge­red cultures where the sense
of nee­ding eve­ry one of us,
of being the tip of growth, the quick
                      of living earth,                             
is borne in on us by our small­ness,
our clear fra­gi­li­ty ?
It's fee­ling power­ful and yet
afraid that fuels killing, it's kno­wing we are weak and brave
that lets us want to live
and let live.
The ter­ro­rists—
Reader, fill in the names of heads of govern­ment as you
read this : their names were once
(per­haps before your time) Reagan, Gorbachev, Shamir,
Khaddafy, Thatcher, D'Aubuisson, among the rest—
would THEY knife THEIR mothers,
shat­ter a GRANDchild's head against a wall or even
ter­ri­fy kit­tens with a stun-gre­nade ? They mur­der with
their tongues, send
sur­ro­gates to knife, garotte, beat, poi­son, tor­ture, bomb—
who could count the ways ? This is a tiger : fire off
a mis­sile and the crea­ture will
retreat res­pec­ting us. The kitten's
flayed, comes out a foot with self-inflic­ted
bul­let hole, flap­ping like
a tongue. Forked tongue. Ah, look
how they leave the Summit now,
climb in their stretch limos and drive away
,
not skid­ding on the grandchild's brains.

Lebensraum* : espace vital, concept géo­po­li­tique créé par des théo­ri­ciens géo­graphes alle­mands du 19ième siècle et exploi­té pour jus­ti­fier l’expansionnisme nazi.

 

Carter Revard fai­sait ensuite ce com­men­taire : « Comme chaque lec­teur éclai­ré le sait, les poèmes peuvent s’écrire en prose. J’aurais pu vous racon­ter com­ment ces gros félins puis­sants conti­nuent de rendre les choses tou­jours plus dif­fi­ciles, ils les rendent pires en essayant de soi­gner à coups de bombes ce qui avait été cau­sé par les bombes et la ter­reur, alors que seule la jus­tice consti­tue le remède hon­nête. Ces grosses légumes prennent ces déci­sions dans leurs envi­ron­ne­ments luxueux, entou­rés de gardes du corps. Les Etats-Unis et leurs alliés ont occu­pé l’Allemagne de nom­breuses années, mais nous n’avons pas appor­té la sécu­ri­té par l’imposition de la force mili­taire, bien plu­tôt en recons­trui­sant le pays, en agis­sant avec jus­tice, en lut­tant ensemble contre la faim et la ter­reur, en mon­trant aux Allemands que les amé­ri­cains et les alliés pou­vaient être ami­caux, non pas des enne­mis. J’aurais aimé qu’il en fut ain­si avec les nations Indiennes de ce conti­nent, et je sou­haite que cela puisse être le cas en Palestine et au moyen orient. »

     Passons main­te­nant à un autre style. Carter Revard est aus­si le poète qui chante l’émerveillement et le res­pect. Le monde est un miracle à ses yeux, et il le res­te­ra jusqu’à ce qu’il soit sur le point de mou­rir. C’est un état d’âme qui est loin d’être naïf et qui nous connecte au sens du sacré. Carter Revard est atta­ché au fait que le souffle par­ta­gé du poète puisse aider les autres, ceux  qui n’ont pas les mots pour dire. Partager ce res­sen­ti face au monde, émer­veille­ment et res­pect, peut contri­buer à soi­gner ce monde. Une forme qu’affectionne Carter Revard est le riddle, une forme poé­tique médié­vale anglaise. Mais il pré­cise que ces riddles, ces frag­ments de chants, sont chan­tés aus­si bien par les fau­cons, une anti­lope, la bible, un rat de biblio­thèque, le ton­nerre, créa­tures et phé­no­mènes qu’il faut savoir écou­ter. Il uti­lise le terme riddle (qui signi­fie aus­si devi­nette, énigme) parce que l’être humain résout ses mys­tères internes et ceux de l’extérieur en les rap­pro­chant, en les ras­sem­blant. Il lui faut recon­naître ce que l’humain a tou­jours su, et c’était là une théo­rie médié­vale du savoir et de la connais­sance. Carter Revard pré­tend que les humains se laissent cou­vrir par une couche d’indifférence, une patine qui fait rouiller nos sens et notre esprit, qui l’isole des mer­veilles ordi­naires du monde dans lequel nous vivons. Il faut que cette couche soit bros­sée, frot­tée, enle­vée, il faut que tout ce qui nous paraît ancien puisse briller de neuf, son­ner nou­veau, sinon les danses mour­ront, les esprits ne seront plus hono­rés. Cet esprit du riddle est exac­te­ment l’esprit des chants Poncas, « et se reflète dans les larmes des mères Rwandaises, des larmes Israéliennes ou Palestiniennes, c’est l’articulation de paroles au-delà des mots — qui nous embarquent comme un bateau et nous font déri­ver dans les pro­fon­deurs des choses quo­ti­diennes, où nous ren­con­trons des créa­tures incroyables et bien réelles, où les cou­leurs sont d’un vif inédit mais bien visibles, et nous pou­vons nous y émer­veiller, nous émou­voir de ce que nos ancêtres aient, eux aus­si, pu res­pi­rer dans cet océan d’air. Notre esprit est un océan il est notre monde qui fait par­tie du vingt unième siècle de la même façon que nos ordi­na­teurs en font par­tie ». Le riddle fait par­ler les choses ordi­naires afin qu’elles révèlent cer­tains de leurs mys­tères, et ce que nous appe­lons MAISON, en ren­ferment beau­coup. Voici ce que « house » révé­la à Carter Revard alors qu’il se trou­vait invi­té dans  « the poet’s cot­tage » à l’université de Tuscon en Arizona.

                                 THE POET'S COTTAGE

           At your finger's touch          my tur­quoise flo­wer
           of fos­sil sun­light          flashes, you call
           from moun­tain springs          bright spurts of water
           that dan­cing boil          on its blue petals
           cru­shed seeds, their life's          loss repaid
           with offe­red words.          Watchful elec­trons
           in cop­per wall-snakes          await your cue
           to dance like Talking God          down from hea­ven
           and bring Mozart's          melo­dies back,
           pixel this world's          woe and won­der, but
           through wind's eye you see          the sun rising
           as crea­tures of earth          from heaven's dark­ness
           open iris-nets to          the harsh light
           of human mys­te­ries,          your here and now,
           needle points          where num­ber­less
           angels are dan­cing,          always and eve­ryw­here.

 

                                La petite mai­son du poète
Au tou­cher de ton doigt        ma fleur tur­quoise
de fos­sile lumière solaire       s’allume, tu appelles
depuis les sources de la mon­tagne      des flots brillants
ce bouillon­ne­ment dan­sant        sur ses pétales bleus
graines écra­sées, la perte de leur vie       répa­rée
avec l’offrande de paroles.      Des élec­trons atten­tifs
dans des cables-ser­pents de cuivre      attendent votre signal
pour dan­ser comme Dieu Parlant       tom­bés du para­dis
et rap­por­tant les mélo­dies      de Mozart,
pixel­lisent le mal­heur et       la mer­veille de ce monde, mais
par les yeux du vent vous voyez        le soleil se lever
tout comme les créa­tures ter­restres         depuis l’obscurité des cieux
ouvrez les filets-iris à        la lumière crue
des mys­tères humains,       votre ici et main­te­nant,
pointes d’aiguilles       où d’innombrables
anges dansent,      tou­jours et par­tout.

 

 

La mai­son, ce loge­ment ne pour­rait jamais par­ler de son être et Carter Revard a essayé de lui don­ner une forme de parole. La cui­si­nière, et ses brû­leurs à gaz auto­ma­tiques au simple tou­cher du doigt, fai­sait s’épanouir une fleur tur­quoise. La fleur est un organe sexuel qui attire les pol­li­ni­sa­teurs, la cui­si­nière est comme un organe de l’alimentation nour­ri par le gaz, venu des entrailles de la terre et résul­tant de la des­truc­tion des jungles et maré­cages mil­lé­naires. Ces hydro­car­bures fos­siles repré­sentent une immense éner­gie pareille à la lumière solaire. Nous fai­sons « cou­ler » le gaz et nous fai­sons cou­ler l’eau aux divers robi­nets, laquelle eau danse et bout sur la fleur tur­quoise. Et dans l’eau bouillante nous ver­sons les graines des­sé­chées de céréales pour pré­pa­rer un petit déjeu­ner. Et nous offrons des chants pour remer­cier les semences ayant per­du la vie mais qui pro­longent la nôtre quand nous les man­geons. Puis nous allu­mons la radio, la télé­vi­sion, ces appa­reils reliés aux fils cachés comme des ser­pents dans les murs, et les élec­trons dansent et la voix du dieu se fait entendre, ou bien la musique de Mozart. Les pixels sur l’écran nous montrent les actua­li­tés : les mer­veilles et mal­heurs du monde. La fenêtre, win­dow, dérive d’un nom-com­po­sé anglais : wind-eye, œil du vent. La fenêtre nous laisse voir le soleil levant, et les créa­tures vivantes émergent de la nuit : l’obscurité des cieux. Les yeux sont des iris-nets, des filets qui cap­turent les visions. Iris était une déesse grecque du matin, c’est aus­si une fleur, cela désigne l’arc-en-ciel (iri­sé) et c’est une par­tie de l’œil humain, tan­dis que le mot rétine lui, éty­mo­lo­gi­que­ment, veut dire petit filet. Tous ces petits mys­tères du quo­ti­dien sont mon­trés à l’aide de cette aiguille que les savants du moyen-âge uti­li­saient pour comp­ter les anges et en ce sens l’ici est un par­tout, un main­te­nant est un tou­jours. Le poème est sus­pen­du dans le temps, fait une boucle entre pas­sé et futur, fidèle en cela à la per­cep­tion Indienne qui veut que tout soit ins­crit dans un cercle, dans un cycle, en per­pé­tuelle révo­lu­tion comme les pla­nètes et les astres eux-mêmes. 

      Il serait impos­sible de résu­mer en cet article l’extraordinaire foi­son­ne­ment de l’œuvre de Carter Revard. Ses poèmes bien sou­vent sophis­ti­qués, tracent son iti­né­raire d’enfant de la cam­pagne, ini­tié aux modes de vie tra­di­tion­nels de la culture amé­rin­dienne, jusqu’aux réflexions sur la vie aca­dé­mique d’Oxford et de St Louis, en pas­sant par des consi­dé­ra­tions sur la poli­tique et les sciences post-modernes. Il peut s’agir aus­si bien de poèmes nar­ra­tifs sur la contre­bande d’alcool et l’activisme du Mouvement amé­rin­dien, sur les tor­nades et les arcs en ciel, ou bien des adap­ta­tions des comp­tines anglo-saxonnes revi­si­tées par la culture Osage et l’esprit Indien. La prin­ci­pale rai­son d’écrire serait d’inviter les lec­teurs dans ses espaces per­son­nels, fami­liaux, com­mu­nau­taires, afin qu’ils célèbrent avec lui et ses cou­sins Poncas la vie telle qu’elle est, telle qu’elle va, dans sa richesse et dans son âpre­té aus­si, afin qu’ils par­tagent ce qui a été mis sur la table et passent un bon moment ensemble. Carter n’est ni éli­tiste ni indi­vi­dua­liste et en cela il est fidèle aux cultures Indiennes qui, s’il fal­lait qu’on leur plaque une théo­rie lit­té­raire, seraient une théo­rie basée avant tout sur ce que la lit­té­ra­ture fait et peut faire au sein et pour une com­mu­nau­té « plu­tôt que sur ce que cela rap­porte à l’auteur et à sa cote­rie d’amis au sein de clubs fer­més et dans les cercles de mécènes-par­rains. » 

 

Béatrice Machet vient de publier Vent sacré, antho­lo­gie de la poé­sie fémi­nine contem­po­raine
amé­rin­dienne : des poèmes de 13 femmes poètes amé­rin­diennes.