Carter Revard est né en 1931 à Pawhus­ka, Okla­homa. Il est mem­bre de la nation Osage, avec des ancêtres Pon­cas, Irlandais et Ecos­sais. Il a gran­di dans la val­lée de Buck, sur la réserve Osage où il a tra­vail­lé dans les champs, dressé des lévri­ers, sur­veil­lé ses deux sœurs jumelles, net­toyé l’école pri­maire où il était élève pen­dant 8 ans. Ayant obtenu une bourse, il est par­ti étudi­er à Tul­sa, puis à Oxford et enfin à Yale où il a soutenu sa thèse de doc­tor­at en 1959. Il a fait car­rière à l’université Wash­ing­ton à St-Louis dans le Mis­souri, enseignant la lit­téra­ture Anglaise du moyen-âge. Le nom Osage qui lui a été don­né lors d’une céré­monie du nom est Nom­pe­hwahthe sig­nifi­ant « fear inspir­ing », ce qui le rend proche du Ton­nerre. C’est en 1973, après les années glo­rieuses de l’AIM, l’occupation d’Alcatraz et du site de Wound­ed Knee, que Carter Revard a com­mencé à enseign­er la lit­téra­ture Indi­enne. Il a com­mencé à militer, à aider les étu­di­ants Indi­ens, à se join­dre aux céré­monies en devenant Gourd Dancer. Carter Revard a écrit de nom­breux recueils de poésie mais c’est en 1980 que ses ouvrages pub­liés com­menceront à ne par­ler que des thèmes spé­ci­fique­ment Indi­ens. En 2005 il a reçu le prix du cer­cle des écrivains Indi­ens d’Amérique pour récom­penser une vie entière en écriture.

     Sa poésie est con­nue pour être mer­veilleuse­ment ciselée, com­plexe. L’intérêt de Carter Revard pour les langues, pour le nar­ratif, croise de mul­ti­ples tra­di­tions cul­turelles et lit­téraires. En cela il fait reculer les fron­tières entre les gen­res. Dans son livre « The Nature of Native Amer­i­can Poet­ry » paru en 2001, Nor­ma Wil­son dit : « Per­son­ne d’autre que Carter Revard ne fait mon­tre d’un savoir aus­si éten­du sur les tra­di­tions poé­tiques Anglais­es et Améri­caines. Aucun autre n’a été capa­ble d’exprimer claire­ment, par­faite­ment, dans la langue Anglaise, la rela­tion entre le mythe trib­al ancien et la vie moderne. »

     Carter bien sou­vent intro­duit ses poèmes par des expli­ca­tions, il écrit des notes qui sont autant de mines de con­nais­sances et d’informations ou bien et qui repla­cent le poème dans un con­texte his­torique, poli­tique, social. Les poèmes sem­blent sur­chargés de références  mais Carter Revard ne perd pas son fil et il enchaîne de poèmes en poèmes jusqu’à vous faire une démon­stra­tion vir­tu­ose en vous accom­pa­g­nant de ses réflex­ions, apartés,  pour vous livr­er des con­clu­sions humoris­tiques et graves. En cela il est fidèle à son tem­péra­ment, cer­tains diraient invétéré bavard, emporté par le flot des mots. Pour moi il est un homme d’une extrême gen­til­lesse, pourvu d’une énergie inépuis­able, d’une générosité sans faille, qui a con­servé une agilité d’esprit lui per­me­t­tant de surfer sur les mul­ti­ples vagues qui abor­dent ses rivages littéraires.

       Je com­mencerai avec un poème humoris­tique qui traite d’un sujet grave à savoir les plas­tiqueurs fur­tifs, les assas­sins inter­na­tionaux, les net­toy­ages eth­niques, les guer­res bac­téri­ologiques qui ont pu se dérouler aux Etats-Unis entre 1803 et 2001. Dans une con­férence sur la lit­téra­ture des Indi­ens d’Amérique, Carter Revard déclarait : « J’espère que de jeunes Indi­ens ver­sion Bill Gates ou Steve Jobs sauront inven­ter de quoi nous tir­er de ce trou noir, de cet immense gâchis. » Au long des 29 vers du poème, de nom­breux sujets ou événe­ments sont sug­gérés et c’est ce qui a décidé Carter Revard de l’intituler POSTCOLONIAL HYPERBAGGAGE soit hyper­ba­gage post­colo­nial, quelque chose de bien lourd, bien indi­geste, bien trau­ma­ti­sant à faire cir­culer dans le lan­gage comme se déploient de nœuds en nœuds et de liens en liens les hyper­textes. Ceci per­met au poème de devenir lieu et doc­u­ment hyper­mé­dia, ce qui en soit est déjà ironique.

 

hyper­ba­gage postcolonial
Si seule­ment Vuit­ton fai­sait une valise
avec modem et hypertexte—ou du moins avec windows
afin de nous per­me­t­tre d’y dépos­er de nou­veaux dossiers, là où
les vestes ne se frois­seront pas, là où toutes
les chaus­settes odor­antes peu­vent être sus­pendues soigneuse­ment dans
le tiroir aux herbes qu’est l’hyperespace—en com­pag­nie cependant
d’autres dossiers plus frais dans lesquels leurs truffes
au choco­lat à l’intérieur d’un pull cachemire
ne fondraient jamais.
Nous avons besoin
de ces trous noirs réversibles pour tra­vers­er les frontières,
des choses que nous pour­rions empa­que­ter et fermer
au sim­ple touch­er sans jamais rompre une couture
ni endom­mager une fer­me­ture éclair. Ils feraient aug­menter la valeur
de l’Eurodollar en flèche—
et oui, pensez seulement
que les plas­tiqueurs fur­tifs pour­raient être remplacés
par des poches diplo­ma­tiques pleines
d’assassins virtuels,
des ter­ror­istes ayant déjà agi seraient récupérés
dans les canettes des décharges, pour vivre
une virtuelle réalité.
Toutes les réserves indi­ennes seraient desa­pare­ci­dos
dans la val­lée de la mort, mais acces­si­ble grâce à
leur icône dorée, le dol­lar Sacajawea.
Je pense que le plus petit Satan pourrait
ven­dre une telle appli­ca­tion Pan­do­ra de Apple
aux plus intel­li­gents Adam et Eve, n’ayant qu’à dire :
goûter ceci une seule fois mes chers,
et vous êtes de retour au paradis.

 

 POSTCOLONIAL HYPERBAGGAGE

If only Vuit­ton would make a suitcase
with modem and hypertext–or at least windows
to let us put new fold­ers in, where
jack­ets won’t wrin­kle and all
the smelly socks can be hung with care in
the hyper­space herb-drawer–and with
still cool­er files whose chocolate
truf­fles would nev­er melt
into a cash­mere sweater. We need these
neat reversible black holes for cross­ing Borders,
things we could pack and close
at a sin­gle touch and nev­er pop a seam
or rip a zip­per. They’d make the Eurodollar
zoom up in value–
and hey, just think,
Stealth Bombers could be replaced
by diplo­mat­ic pouch­es full
of vir­tu­al assassins,
used ter­ror­ists could be dumped
out of the Trash Can, leaving
a Vir­tu­ous Reality.
All Indi­an Reser­va­tions could be
desa­pare­ci­dos
into Death Val­ley, yet acces­si­ble through
its gold­en icon, the Saca­jawea Dollar.
Such a Pan­do­ra’s Apple, I think,
even the seed­i­est Satan could have sold
to the smartest Adam and Eve, just by saying
one taste of this, my dears,
and you’re back in Eden.

 

 

Lors de la dite con­férence pen­dant laque­lle Carter a lu son poème, il a ajouté : « Le mot Espag­nol desa­pare­ci­dos sig­ni­fie dis­parus et ce terme fut appliqué aux citoyens Chiliens, Péru­viens, Argentins qui furent sai­sis, empris­on­nés, tor­turés par les polices secrètes aidées par le gou­verne­ment améri­cain pen­dant les prési­dences de Nixon et Bush père. Nom­breux furent ces vic­times qui furent jetées depuis un avion au-dessus de l’océan pour dormir avec les poissons—ce qui implique que plusieurs prési­dents améri­cains pour­raient par­faite­ment bien être vus comme des par­rains de la mafia. » Le lecteur appréciera la fran­chise, le mil­i­tan­tisme et l’engagement de l’auteur. Il pour­suit ensuite en expli­quant que ce pre­mier poème datant de 1982,  ne pou­vait pren­dre en compte ni la chute de Baby­lone ni celle des tours jumelles, ni le mas­sacre de Wound­ed Knee ni la mise à sac de Nankin, ni le siège du ghet­to de Varso­vie ni les atten­tats de Ramal­lah ou de Beth­léem, rien qui ne soit le résul­tat du ter­ror­isme spon­sorisé par les états. C’est pour cela qu’il a écrit un autre poème inti­t­ulé A Response to Ter­ror­ists :

 

Une réponse aux terroristes
Il sem­blerait que vous ne puissiez
rester des pas-grand-chose bien longtemps
avant  qu’un autre
ne vous sur­classe. Franchement,
par­lant en tant qu’Indien j’admets
que c’est plus facile d’être noble et de sourire
avant de dis­paraître, pareil pour Mar­tin Luther King
en prison : ça lui était plus facile que pour
l’ambassadeur Andrew Young—
et les dernières vic­times de l’holocauste pourraient
être les prochains ini­ti­a­teurs de la guerre pour le  Lebensraum*
au Liban ou à  la West Bank : les Pales­tiniens sont
ceux par­qués dans les camps de con­cen­tra­tion, à l’heure actuelle.
N’y aurait-il pas moyen de nous
sor­tir d’en dessous sans nous retrouver
au-dessus en train d’étouffer les autres ?
Oh bien entendu,
Il sem­ble improb­a­ble que les Acomas
rachè­tent Kerr-McGee
et récla­ment le Nou­veau-Mex­ique comme leur appar­tenant, ou que les
Cayu­gas, Mohawks et Onei­das récupèrent les Adirondacks
et  gèrent un rachat d’en­tre­prise par effet de levi­er des
Chase Man­hat­tan, Rupert Mur­doch, et autres  Ivy League.
Mais s’ils le faisaient
seraient-ils enfin citoyens du grand
Ordre Impér­i­al plutôt
que de rester une espèce de nos petites cultures
en voie de dis­pari­tion pour laque­lle le sens
d’avoir besoin de cha­cun d’entre nous,
d’être à la pointe de la crois­sance, d’être
le vif argent de la terre,
est le poids que nous por­tons du fait de notre petitesse,
est-ce là l’évidence de notre fragilité?
C’est ce qui nous rend puis­sants et pour­tant nous craignons
que cela nour­risse les tueries, c’est savoir que nous sommes faibles et courageux
ce qui nous per­met de vouloir vivre
et laiss­er vivre.
Les terroristes—
lecteur, rem­place les noms des têtes de gou­verne­ment au fur
et à mesure que tu lis ceux-ci, les noms qui figurent
remon­tent peut-être à une époque avant ta nais­sance : Rea­gan, Gor­bachev, Shamir,
Khaddafy, Thatch­er, D’Aubuis­son, par­mi d’autres—
poignarderaient-ILS LEURS mères,
bris­eraient-ils la tête d’un PETIT-fils con­tre un mur ou bien
ter­ri­fieraient-ils des cha­tons avec une grenade inca­pac­i­tante ? Ils tuent
avec leur langue, envoient des
sub­sti­tuts de couteaux, gar­rot, tabas­sage, poi­son, tor­ture, bombe—
qui pour­rait dénom­br­er les moyens ? Voici un tigre : tirez
un mis­sile et la créa­ture reculera
et nous respectera. Le cha­ton est
écorché, il sort une pat­te trouée par une balle
qu’il s’est tiré lui-même, qui s’agite comme
une langue. Fourchue la langue. Ah, regardez
comme ils quit­tent le Som­met maintenant,
ils mon­tent dans leur longues lim­ou­sines et s’en vont
sans dérap­er sur la cervelle du petit-fils. 

 

 

A RESPONSE TO TERRORISTS

It seems you can’t
stay bot­tom dog too long
before some other
out­bot­toms you. Frankly,
speak­ing as an Indi­an I admit
it’s eas­i­er to be noble and smile
while van­ish­ing, just as for Mar­tin Luther King
in prison it was eas­i­er than
for Andrew Young as Ambassador—
and last war’s vic­tims of the Holo­caust may
be next war’s seek­ers of Lebensraum*
in Lebanon or the West Bank: the Pales­tini­ans are
the ones in con­cen­tra­tion camps, these days.
Isn’t there some way we might
get out from under with­out find­ing ourselves
on top and smoth­er­ing others?
Oh sure,
it seems unlike­ly that the Acoma
will buy out Kerr-McGee
and claim New Mex­i­co as theirs, or that
Cayu­gas, Mohawks and Onei­das will get the Adiron­dacks back
and run a lever­aged buy­out of
the Chase Man­hat­tan, Rupert Mur­doch, and the Ivy League.
But if they did,
would they be cit­i­zens at last of the great
Impe­r­i­al Order, rather than our kind of
small endan­gered cul­tures where the sense
of need­ing every one of us,
of being the tip of growth, the quick
                      of liv­ing earth, 
is borne in on us by our smallness,
our clear fragility?
It’s feel­ing pow­er­ful and yet
afraid that fuels killing, it’s know­ing we are weak and brave
that lets us want to live
and let live.
The terrorists—
Read­er, fill in the names of heads of gov­ern­ment as you
read this: their names were once
(per­haps before your time) Rea­gan, Gor­bachev, Shamir,
Khaddafy, Thatch­er, D’Aubuis­son, among the rest—
would THEY knife THEIR mothers,
shat­ter a GRAND­child’s head against a wall or even
ter­ri­fy kit­tens with a stun-grenade? They mur­der with
their tongues, send
sur­ro­gates to knife, garotte, beat, poi­son, tor­ture, bomb—
who could count the ways? This is a tiger: fire off
a mis­sile and the crea­ture will
retreat respect­ing us. The kitten’s
flayed, comes out a foot with self-inflicted
bul­let hole, flap­ping like
a tongue. Forked tongue. Ah, look
how they leave the Sum­mit now,
climb in their stretch limos and dri­ve away
,
not skid­ding on the grand­child’s brains.

Leben­sraum* : espace vital, con­cept géopoli­tique créé par des théoriciens géo­graphes alle­mands du 19ième siè­cle et exploité pour jus­ti­fi­er l’expansionnisme nazi.

 

Carter Revard fai­sait ensuite ce com­men­taire : « Comme chaque lecteur éclairé le sait, les poèmes peu­vent s’écrire en prose. J’aurais pu vous racon­ter com­ment ces gros félins puis­sants con­tin­u­ent de ren­dre les choses tou­jours plus dif­fi­ciles, ils les ren­dent pires en essayant de soign­er à coups de bombes ce qui avait été causé par les bombes et la ter­reur, alors que seule la jus­tice con­stitue le remède hon­nête. Ces gross­es légumes pren­nent ces déci­sions dans leurs envi­ron­nements lux­ueux, entourés de gardes du corps. Les Etats-Unis et leurs alliés ont occupé l’Allemagne de nom­breuses années, mais nous n’avons pas apporté la sécu­rité par l’imposition de la force mil­i­taire, bien plutôt en recon­stru­isant le pays, en agis­sant avec jus­tice, en lut­tant ensem­ble con­tre la faim et la ter­reur, en mon­trant aux Alle­mands que les améri­cains et les alliés pou­vaient être ami­caux, non pas des enne­mis. J’aurais aimé qu’il en fut ain­si avec les nations Indi­ennes de ce con­ti­nent, et je souhaite que cela puisse être le cas en Pales­tine et au moyen orient. »

     Pas­sons main­tenant à un autre style. Carter Revard est aus­si le poète qui chante l’émerveillement et le respect. Le monde est un mir­a­cle à ses yeux, et il le restera jusqu’à ce qu’il soit sur le point de mourir. C’est un état d’âme qui est loin d’être naïf et qui nous con­necte au sens du sacré. Carter Revard est attaché au fait que le souf­fle partagé du poète puisse aider les autres, ceux  qui n’ont pas les mots pour dire. Partager ce ressen­ti face au monde, émer­veille­ment et respect, peut con­tribuer à soign­er ce monde. Une forme qu’affectionne Carter Revard est le rid­dle, une forme poé­tique médié­vale anglaise. Mais il pré­cise que ces rid­dles, ces frag­ments de chants, sont chan­tés aus­si bien par les fau­cons, une anti­lope, la bible, un rat de bib­lio­thèque, le ton­nerre, créa­tures et phénomènes qu’il faut savoir écouter. Il utilise le terme rid­dle (qui sig­ni­fie aus­si devinette, énigme) parce que l’être humain résout ses mys­tères internes et ceux de l’extérieur en les rap­prochant, en les rassem­blant. Il lui faut recon­naître ce que l’humain a tou­jours su, et c’était là une théorie médié­vale du savoir et de la con­nais­sance. Carter Revard pré­tend que les humains se lais­sent cou­vrir par une couche d’indifférence, une patine qui fait rouiller nos sens et notre esprit, qui l’isole des mer­veilles ordi­naires du monde dans lequel nous vivons. Il faut que cette couche soit brossée, frot­tée, enlevée, il faut que tout ce qui nous paraît ancien puisse briller de neuf, son­ner nou­veau, sinon les dans­es mour­ront, les esprits ne seront plus hon­orés. Cet esprit du rid­dle est exacte­ment l’esprit des chants Pon­cas, « et se reflète dans les larmes des mères Rwandais­es, des larmes Israéli­ennes ou Pales­tini­ennes, c’est l’articulation de paroles au-delà des mots—qui nous embar­quent comme un bateau et nous font dériv­er dans les pro­fondeurs des choses quo­ti­di­ennes, où nous ren­con­trons des créa­tures incroy­ables et bien réelles, où les couleurs sont d’un vif inédit mais bien vis­i­bles, et nous pou­vons nous y émer­veiller, nous émou­voir de ce que nos ancêtres aient, eux aus­si, pu respir­er dans cet océan d’air. Notre esprit est un océan il est notre monde qui fait par­tie du vingt unième siè­cle de la même façon que nos ordi­na­teurs en font par­tie ». Le rid­dle fait par­ler les choses ordi­naires afin qu’elles révè­lent cer­tains de leurs mys­tères, et ce que nous appelons MAISON, en ren­fer­ment beau­coup. Voici ce que « house » révéla à Carter Revard alors qu’il se trou­vait invité dans  « the poet’s cot­tage » à l’université de Tus­con en Arizona.

                                 THE POET’S COTTAGE

           At your fin­ger’s touch          my turquoise flower
           of fos­sil sun­light          flash­es, you call
           from moun­tain springs          bright spurts of water
           that danc­ing boil          on its blue petals
           crushed seeds, their life’s          loss repaid
           with offered words.          Watch­ful electrons
           in cop­per wall-snakes          await your cue
           to dance like Talk­ing God          down from heaven
           and bring Mozart’s          melodies back,
           pix­el this world’s          woe and won­der, but
           through wind’s eye you see          the sun rising
           as crea­tures of earth          from heav­en’s darkness
           open iris-nets to          the harsh light
           of human mys­ter­ies,          your here and now,
           nee­dle points          where numberless
           angels are danc­ing,          always and everywhere.

 

                                La petite mai­son du poète
Au touch­er de ton doigt        ma fleur turquoise
de fos­sile lumière solaire       s’allume, tu appelles
depuis les sources de la mon­tagne      des flots brillants
ce bouil­lon­nement dansant        sur ses pétales bleus
graines écrasées, la perte de leur vie       réparée
avec l’offrande de paroles.      Des élec­trons attentifs
dans des cables-ser­pents de cuiv­re      atten­dent votre signal
pour danser comme Dieu Par­lant       tombés du paradis
et rap­por­tant les mélodies      de Mozart,
pix­el­lisent le mal­heur et       la mer­veille de ce monde, mais
par les yeux du vent vous voyez        le soleil se lever
tout comme les créa­tures ter­restres         depuis l’obscurité des cieux
ouvrez les filets-iris à        la lumière crue
des mys­tères humains,       votre ici et maintenant,
pointes d’aiguilles       où d’innombrables
anges dansent,      tou­jours et partout.

 

 

La mai­son, ce loge­ment ne pour­rait jamais par­ler de son être et Carter Revard a essayé de lui don­ner une forme de parole. La cuisinière, et ses brûleurs à gaz automa­tiques au sim­ple touch­er du doigt, fai­sait s’épanouir une fleur turquoise. La fleur est un organe sex­uel qui attire les pollinisa­teurs, la cuisinière est comme un organe de l’alimentation nour­ri par le gaz, venu des entrailles de la terre et résul­tant de la destruc­tion des jun­gles et marécages mil­lé­naires. Ces hydro­car­bu­res fos­siles représen­tent une immense énergie pareille à la lumière solaire. Nous faisons « couler » le gaz et nous faisons couler l’eau aux divers robi­nets, laque­lle eau danse et bout sur la fleur turquoise. Et dans l’eau bouil­lante nous ver­sons les graines desséchées de céréales pour pré­par­er un petit déje­uner. Et nous offrons des chants pour remerci­er les semences ayant per­du la vie mais qui pro­lon­gent la nôtre quand nous les man­geons. Puis nous allu­mons la radio, la télévi­sion, ces appareils reliés aux fils cachés comme des ser­pents dans les murs, et les élec­trons dansent et la voix du dieu se fait enten­dre, ou bien la musique de Mozart. Les pix­els sur l’écran nous mon­trent les actu­al­ités : les mer­veilles et mal­heurs du monde. La fenêtre, win­dow, dérive d’un nom-com­posé anglais : wind-eye, œil du vent. La fenêtre nous laisse voir le soleil lev­ant, et les créa­tures vivantes émer­gent de la nuit : l’obscurité des cieux. Les yeux sont des iris-nets, des filets qui cap­turent les visions. Iris était une déesse grecque du matin, c’est aus­si une fleur, cela désigne l’arc-en-ciel (irisé) et c’est une par­tie de l’œil humain, tan­dis que le mot rétine lui, éty­mologique­ment, veut dire petit filet. Tous ces petits mys­tères du quo­ti­di­en sont mon­trés à l’aide de cette aigu­ille que les savants du moyen-âge util­i­saient pour compter les anges et en ce sens l’ici est un partout, un main­tenant est un tou­jours. Le poème est sus­pendu dans le temps, fait une boucle entre passé et futur, fidèle en cela à la per­cep­tion Indi­enne qui veut que tout soit inscrit dans un cer­cle, dans un cycle, en per­pétuelle révo­lu­tion comme les planètes et les astres eux-mêmes. 

      Il serait impos­si­ble de résumer en cet arti­cle l’extraordinaire foi­son­nement de l’œuvre de Carter Revard. Ses poèmes bien sou­vent sophis­tiqués, tra­cent son itinéraire d’enfant de la cam­pagne, ini­tié aux modes de vie tra­di­tion­nels de la cul­ture amérin­di­enne, jusqu’aux réflex­ions sur la vie académique d’Oxford et de St Louis, en pas­sant par des con­sid­éra­tions sur la poli­tique et les sci­ences post-mod­ernes. Il peut s’agir aus­si bien de poèmes nar­rat­ifs sur la con­tre­bande d’alcool et l’activisme du Mou­ve­ment amérin­di­en, sur les tor­nades et les arcs en ciel, ou bien des adap­ta­tions des comptines anglo-sax­onnes revis­itées par la cul­ture Osage et l’esprit Indi­en. La prin­ci­pale rai­son d’écrire serait d’inviter les lecteurs dans ses espaces per­son­nels, famil­i­aux, com­mu­nau­taires, afin qu’ils célèbrent avec lui et ses cousins Pon­cas la vie telle qu’elle est, telle qu’elle va, dans sa richesse et dans son âpreté aus­si, afin qu’ils parta­gent ce qui a été mis sur la table et passent un bon moment ensem­ble. Carter n’est ni éli­tiste ni indi­vid­u­al­iste et en cela il est fidèle aux cul­tures Indi­ennes qui, s’il fal­lait qu’on leur plaque une théorie lit­téraire, seraient une théorie basée avant tout sur ce que la lit­téra­ture fait et peut faire au sein et pour une com­mu­nauté « plutôt que sur ce que cela rap­porte à l’auteur et à sa coterie d’amis au sein de clubs fer­més et dans les cer­cles de mécènes-parrains. » 

 

Béa­trice Machet vient de pub­li­er Vent sacré, antholo­gie de la poésie fémi­nine contemporaine
amérin­di­enne : des poèmes de 13 femmes poètes amérindiennes.

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, et Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go).