> Eva-Maria Berg, Tant de vent négligé

Eva-Maria Berg, Tant de vent négligé

Par |2018-12-06T08:53:28+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Critiques, Eva-Maria Berg|

un article de Béatrice Machet, suivi d’un article de Carole Mesrobian

Par Béatrice Machet

 

Traduit en fran­çais par l’auteure en col­la­bo­ra­tion avec Max Alhau, le livre nous attire d’abord par son titre énig­ma­tique, titre accom­pa­gné sur la cou­ver­ture d’un des­sin de Bernard Vanmalle qui sug­gère déjà ce que le lec­teur-trice vivra : soit il (elle) fera l’expérience d’un éclat dans le men­tal , comme s’il (elle) se heur­tait dans une vitre opaque afin de par­ve­nir à la « vision juste » posée sur cer­tains élé­ments du monde ; soit il (elle) sera hap­pé-e, pris-e dans une toile d’araignée comme la mouche, et dans cette posi­tion, il (elle) tou­che­ra cer­taines véri­tés du « réel »…

Le pre­mier poème du recueil annonce la cou­leur, il s’agit de jouer, de mettre en jeu, et de faire gagner au lan­gage tons et sons, afin que jamais ne soit per­due la jubi­la­tion enfan­tine de com­bi­ner les mots entre eux, même si le résul­tat don­nait à voir des images absurdes comme un cha­peau sans tête ou des plumes aux chaus­sures.

Eva-Maria Berg, Tant de vent négli­gé, édi­tion bilingue,
Traduit de l’allemand par l ‘auteur en col­la­bo­ra­tion avec Max
Alhau, Editions Villa-Cineros, Marseille, 2018, 100 pages, 14 euros.

Comme s’il fal­lait prendre au pied de la lettre le sens d’expressions ima­gées, qui ferait que le sable ver­sé sur nos som­meils avait pour consé­quence der­nière de faire que le soleil se lève plus tard. Comme si le génie des mots, comme si leur évo­ca­tion, avaient des pou­voirs magiques capables de faire oublier l’hiver et la vieillesse, et de sub­sti­tuer dans le res­sen­ti, l’expérience du prin­temps.

Le deuxième poème pose la ques­tion du regard, et com­ment l’imagination nous trans­porte dans les airs, ou à bord d’un bateau, ou encore dans un para­dis haut en cou­leurs, dont on ne connait pas de fron­tières, mais péné­trable mal­gré tout. Page 31 s’effectue comme un revi­re­ment, car le pou­voir du regard comme celui des mots sont aus­si faits pour témoi­gner des abo­mi­na­tions per­pé­trées en ce monde. Comme cha­cun sait, il y a des pri­vi­lé­giés et puis ceux qui, avec papiers ou pas, ayant une exis­tence « légale » ou non, n’ont d’autre pos­si­bi­li­té que de végé­ter au lieu de vivre. Comme si tout d’un coup l’enjeu était aus­si, « basi­que­ment », de sur­vivre. Et le recueil se pour­suit ayant créé une atmo­sphère par­ti­cu­lière, gui­dant la pen­sée dans un déca­lé, afin d’éviter les écueils de « l’opinion » telle que la majo­ri­té des gens la pour­sui­vrait. La logique intime de l’auteure cherche des façons de poser un regard inédit afin de com­prendre autre chose que ce qu’il est habi­tuel et « auto­ri­sé » de com­prendre dans le méca­nisme des phé­no­mènes mani­fes­tés au monde. C’est à la fois ludique et très sérieux, avec des constats qui forcent à médi­ter l’épuisement de l’humanité à trou­ver encore un sens à sa toute-puis­sance, ou bien une rai­son de se réjouir de son inhé­rente et abso­lue fai­blesse.

Dans ce recueil, l’œil d’Eva-Maria Berg ren­verse les codes jusqu’à « expli­quer » un pour­quoi pos­sible à des choses aus­si futiles que la mode : atteindre la beau­té éter­nelle. Expliquer, c’est-à-dire mettre tous les plis de la condi­tion humaine à plat, tous les plis des vagues de la mer en posi­tion d’aborder afin que nul homme ne puisse som­brer,  afin que cha­cun trouve son para­dis sur terre … Il n’y a aucun mes­sage, aucun slo­gan, aucune leçon de morale dans ce livre, et pour­tant nous nous lais­sons tou­cher. Nous com­pre­nons qu’une tâche de ré-enchan­te­ment du monde au final nous incombe, à nous aus­si d’endosser cette res­pon­sa­bi­li­té : ne pas la négli­ger.

 

Par Carole Mesrobian

 

Une édi­tion bilingue qui nous offre un accès à la musi­ca­li­té de la langue alle­mande, langue mater­nelle de l’auteure. Tant de vent négli­gé, So viel wind unge­nutzt, est d’abord un beau recueil. L’amplitude de la poé­sie d’Eva-Maria Berg y est tout entière por­tée par le blanc brillant et pur de la cou­ver­ture où les lettres noires de l’appareil tuté­laire cha­peaute une cal­li­gra­phie de Bernard Vanmalle qui repré­sente une étoile for­mée par du verre bri­sé. Tel est le poème, lorsqu’Eva-Maria Berg s’empare d’une moder­ni­té dont elle décrypte les aber­ra­tions, les abus, la folie. Le regard de la poète ne cesse de nous mon­trer  l’envergure des mul­tiples désastres aux­quels nous devrons bien­tôt faire face. Ce manque de conscience, cette céci­té, qui s’est ins­tal­lée, adou­bée par les siècles pas­sés.

 

sur com­bien de couches
d’humanité
a-t-on bâti nous
col­lons l’oreille
au sol
bou­le­ver­sé
est-ce que quelqu’un fera
des recherches sur nous
et y aura-t-il
encore une rai­son à cela 

 

Ce regard, empreint d’une sagesse ances­trale, d’une spi­ri­tua­li­té qui devra gui­der nos pas, et nous indi­quer les direc­tions à prendre pour nous sau­ver, nous his­ser enfin à hau­teur de ce que nous devons et pou­vons deve­nir, se pose sur notre quo­ti­dien. Et alors le poème, par la grâce de ce tra­vail sur le lan­gage, dévoile toute l’absurdité de notre monde, tout ce que nous avons oublié à force de l’accepter.

Et le poème d’Eva-Maria Berg est court, vif, foi­son­nant de com­bi­nai­sons démul­ti­pliées grâce au jeu avec la syn­taxe qui lui per­met de mettre en exergue cer­tains mots, des les offrir au vers qui les accueille sans les reti­rer de la phrase qui pré­cède. Le poème devient alors un espace dévo­lu à une com­bi­na­toire savam­ment orches­trée. Le lexique est doux, simple et fluide, ce qui faci­lite ces pas­sages d’un sens à un autre, comme si le réel se méta­mor­pho­sait devant le regard de la poète, comme si son verbe deve­nait, tout à coup, créa­teur. Et n’est-ce pas de cela dont il s’agit, et n’est-ce pas là le pou­voir de cette alchi­mie qu’est la poé­sie ?

 

remettre le lan­gage
en cause un bateau
sans eau l’avion
sous-marin l’air
qui manque
de pou­mons

 

Remettre le lan­gage en cause, comme la réa­li­té, comme notre rôle sur cette terre que nous mal­trai­tons… Remettre tout sim­ple­ment le rôle du poète en cause… Ne devra-t-il pas être celui qui prend la parole ? Ne devra-t-il pas être celui qui guide vers la liber­té, celle offerte par le lan­gage déli­vré de ses car­cans, celle que nous montre celui qui prend la parole pour la lais­ser se perdre ?

 

tant de vent
négli­gé
les hommes
inca­pables
de voler
les mai­son
ancrées
jamais
à dépla­cer
l’énergie
trop pol­luée
pour se dis­soudre
dans l’air
mais les yeux
il est facile
de les entraî­ner
n’importe où

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