> Regard sur la poésie Native American (14). La poésie de Simon Ortiz

Regard sur la poésie Native American (14). La poésie de Simon Ortiz

Par | 2018-02-24T14:58:09+00:00 27 décembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

Simon Ortiz (Pueblo Acoma),
figure clé de la poésie Native American

     Après la renom­mée acquise de Norman Scott Momaday dans les années 1970, et avant l’ascension de Sherman Alexie dans les années 2000, Simon Ortiz dans les années 1980-2000 fut un des poètes Indiens le plus en vue aux Etats-Unis. Modèle pour cer­tains jeunes auteurs, il est un par­fait héri­tier de ses ancêtres et reven­dique pui­ser aux tra­di­tions orales de son peuple pour écrire. Il incarne dans sa poé­sie la manière dont les Indiens d’Amérique du nord consi­dèrent la pla­nète comme un orga­nisme qui nour­rit et fait naître toutes les formes vivantes. Ces peuples se sont vus impo­sés les valeurs de la culture domi­nante occi­den­tale qui met en avant le dua­lisme, qui sépare les hommes des femmes, qui plaide la ségré­ga­tion blancs/­non-blancs … Les Indiens d’Amérique ont subi un géno­cide, un pro­ces­sus d’acculturation violent. Afin de lut­ter contre le phé­no­mène « d’invisibilité » comme il l’écrit, Simon Ortiz prend à cœur de pré­sen­ter les récits et l’histoire depuis les témoi­gnages Indiens, depuis ses valeurs tri­bales afin de contrer les men­songes et les dénis de la  socié­té domi­nante. L’aspect socio­po­li­tique de son tra­vail ne fait aucun doute. Il écrit :

And so you tell sto­ries.
You tell sto­ries about your People’s birth and their gro­wing.
You tell sto­ries about your children’s birth and their gro­wing.
You tell sto­ries of their struggles. You tell that kind of his­to­ry, and you pray and be humble.
With strength, it will conti­nue that way. That is the only way. That is the only way
.”

« Alors vous racon­tez des his­toires.
Vous racon­tez des his­toires à pro­pos de la nais­sance et de la crois­sance de votre peuple.
Vous racon­tez des his­toires à pro­pos de la nais­sance et de la crois­sance de vos enfants.
Des his­toires de leurs luttes. Vous racon­tez ce genre d’histoire, vous priez et êtes humble.
Avec force, c’est comme cela que ça conti­nue­ra. C’est la seule manière. C’est le seul che­min. »

     Champion de la sur­vie, héri­tier et pas­seur des tra­di­tions de son peuple, Simon Ortiz dans cha­cun de ses livres est un modèle de fidé­li­té, à sa culture  comme à l’innovation. Son tra­vail suit la trame du « sto­ry­tel­ling ». C’est-à-dire une trame nar­ra­tive impor­tante qui se mêle aux mythes et récits de la créa­tion tout en dénon­çant les injus­tices envi­ron­ne­men­tales et les scan­dales tels que la confis­ca­tion de ter­ri­toires Indiens pour ouvrir des mines d’uranium qui pol­luent la réserve. Sont aus­si évo­qués et dénon­cés le géno­cide, le racisme, les oppres­sions sociales et sexistes. Son mes­sage est d’encourager les Indiens à prendre en main leurs des­ti­nées. Il faut bien recon­naître que les com­mu­nau­tés Indiennes ont été les pre­mières à souf­frir dan­ge­reu­se­ment de la perte de l’équilibre de l’écosystème. Les pro­blèmes éco­lo­giques cau­sés par la culture Euro-amé­ri­caine indus­trielle ont pro­vo­qué une crise cultu­relle dans les com­mu­nau­tés Indiennes confi­nées sur les réserves. Mais au-delà de la terre et des élé­ments, Simon Ortiz veut atti­rer l’attention sur le for­mi­dable pro­ces­sus de sur­vie et de main­tien des cultures Indiennes, pro­ces­sus  qui allié à la poé­sie, peut faire prendre conscience aux lec­teurs de la rela­tion de par­tage à res­sen­tir, à vivre avec chaque chose et avec tout. Cette dimen­sion de par­tage est fon­da­men­tale, elle est au cœur de la sur­vie même. La rela­tion au tout est fon­da­men­tale pour que l’homme sache sa pos­si­bi­li­té de par­ti­ci­pa­tion dans l’univers, sache et sa place, et sa mesure.

     Simon Ortiz est Pueblo Acoma, il est né en mai 1941 à Albuquerque dans l’état du Nouveau-Mexique de parents dits de « sang pur » qui tous deux appar­te­naient au clan de l’aigle et qui avaient à cœur de trans­mettre les valeurs et la culture de leurs ancêtres. Comme de nom­breux enfants Indiens de cette époque, le jeune Simon, après l’école pri­maire, fut envoyé dans un pen­sion­nat pour Indiens dont la mis­sion était d’assimiler et de faire en sorte que ces jeunes Indiens oublient, méprisent  leurs ori­gines et adoptent les valeurs occi­den­tales. Il avoue avoir été très trou­blé par ces années au pen­sion­nat et avoir trou­vé refuge dans les livres. C’est dans cet uni­vers qu’il com­men­ça à se confier par écrit, à mettre noir sur blanc des his­toires, bien que ne consi­dé­rant pas encore l’écriture comme une chose sérieuse. Souffrant de sa situa­tion de pen­sion­naire, Simon Ortiz se fit trans­fé­rer dans un autre éta­blis­se­ment pour acqué­rir une for­ma­tion manuelle et de com­merce. Il entra dans la vie active en se fai­sant employer dans une usine nucléaire appar­te­nant à la tris­te­ment célèbre firme Kerr-McGee (qui inten­ta mais per­dit, après 8 ans de bataille juri­dique, son pro­cès contre la réserve Navajo, en 1985). Il éco­no­mi­sa de l’argent puis entra à l’université pour étu­dier la chi­mie. Après sa licence il s’engagea dans l’armée (alors mobi­li­sée au Vietnam) pour une période de trois ans et en 1966 il réin­té­gra l’université. C’est alors, au sein de l’université du nou­veau Mexique qu’il prit conscience de l’émergence d’une lit­té­ra­ture « Native American ». Il déci­da alors de se consa­crer à l’écriture et gagna l’université de l’Iowa célèbre pour ses pro­grammes d’écriture créa­tive. C’est en 1969 que sa car­rière de poète fut offi­ciel­le­ment lan­cée. Il se joi­gnit alors aux nou­velles voix qui signe­ront la « renais­sance » Indienne. Actif, il réus­sit à mon­trer com­bien cette éner­gie pui­sée au cœur des cultures indiennes pou­vait révo­lu­tion­ner la lit­té­ra­ture, et com­ment les auteurs Indiens pou­vaient se mon­trer pion­niers en matière d’écriture poé­tique. Pour plei­ne­ment com­prendre ce dont parle Simon Ortiz, il faut s’imaginer les vil­lages Acoma Pueblo. Ils sont construits au som­met d’une mesa, forme de pla­teau juchée de falaises sur chaque côté … le vil­lage flotte en quelque sorte et est long­temps res­té acces­sible uni­que­ment par des esca­liers taillés dans la falaise. Cette com­mu­nau­té Indienne a, pen­dant des siècles, conti­nuel­le­ment habi­té ce lieu (au contraire d’autres tri­bus occu­pant selon leurs mou­ve­ments migra­toires, divers ter­ri­toires du conti­nent nord-Américain). Le lan­gage par­lé est le Keres, que maî­trise Simon Ortiz. Ces vil­la­geois à l’origine, culti­vaient la terre, fai­saient du com­merce avec les Aztèques et les Mayas, puis avec les peuples d’Amérique du nord quand les conquis­ta­dors enva­hirent le sud. Le catho­li­cisme fut « inté­gré » aux pra­tiques reli­gieuses locales, pour d’une part don­ner le change aux auto­ri­tés colo­ni­sa­trices, mais aus­si parce que cette reli­gion venue de l’Europe était consi­dé­rée comme déjà inclue dans les prin­cipes plus vastes des reli­gions Indiennes. Et les mis­sion­naires fort adroi­te­ment ins­ti­tuaient des jours de fêtes qui coïn­ci­daient avec des fêtes Pueblos pen­dant les­quelles des ban­quets étaient tenus.

     L’un des poèmes connus de Simon Ortiz, inti­tu­lé Making Quiltwork, met en scène com­ment l’activité de récu­pé­ra­tion des tis­sus, puis de cou­ture, évite aux habits et étoffes usa­gées de se retrou­ver inté­gra­le­ment à la pou­belle. Ortiz éta­blit ain­si une ana­lo­gie avec les vies humaines qui elles aus­si peuvent être ras­sem­blées en une cou­ver­ture d’existence humaine. Les cou­ver­tures sont les méta­phores des vies Indiennes. Il dit : “Folks here live by the pret­ty quilts they make, more than make actual­ly, more than pret­ty.” Les gens vivent auprès des jolies cou­ver­tures qu’ils fabriquent, plus que fabri­quées en fait, plus que jolies.” L’idée étant que chaque jour est ajou­té un mor­ceau, un car­ré au patch­work de leur exis­tence. Et l’image s’étend ensuite quand Ortiz explique ce que les cou­ver­tures sont pour les cultures Indiennes : “Indian people who have been scat­te­red, sun­de­red into odds and bits, deter­mi­ned to remake whole cloth.”  « Les peuples Indiens qui ont été épar­pillés, déci­més et dis­sé­mi­nés en des endroits  impro­bables, sont déter­mi­nés à refaire l’habit tout entier. » Malgré les temps amers et dif­fi­ciles les popu­la­tions Indiennes redressent la tête, ne sont plus vic­times, veulent recons­truire ce qu’elles avaient per­du et cherchent à pré­ser­ver leurs cultures. Ortiz montre toute la force et l’optimisme des Indiens qui mal­gré les épreuves subies dans le pas­sé, conservent une force de sur­vie telle, que pour finir ils triom­phe­ront des tra­gé­dies, ce qui se fera par l’intermédiaire de l’art car ces peuples ont une tra­di­tion inéga­lée de créa­ti­vi­té exer­cée au quo­ti­dien. A la fin du poème le nar­ra­teur demande au lec­teur de regar­der ces habits mul­ti­co­lores, ce qui est une façon d’attirer l’attention sur la beau­té des dif­fé­rentes cultures Indiennes dont l’auteur est un membre actif, par­ti­ci­pant à la fabri­ca­tion de cette grande cou­ver­ture humaine.

Un autre poème est construit comme un entre­tien entre l’auteur lui-même et une femme dont on ne sait pas le nom. Le poème sou­ligne la force des sté­réo­types qui conti­nuent d’être véhi­cu­lés à pro­pos des Indiens d’Amérique. Le poème s’intitule A New Story (une nou­velle his­toire).

A New Story

Several years ago,
I was a patient at the VA hos­pi­tal
in Ft, Lyons, Colorado.
I got a mes­sage to call this woman,
so I cal­led her up.
She said to me,
"I'm loo­king for an Indian.
Are you an Indian?"
"Yes," I said.
"Oh good," she said,
"I'll explain why I'm loo­king
for an Indian."
And she explai­ned.
"Every year, we put on a parade
in town, a Frontier Day Parade.
It's exci­ting and impor­tant,
and we have a lot of par­ti­ci­pa­tion."
"Yes," I said.
"Well," she said, "Our theme
is Frontier,
and we try to do it well.
In the past, we used to make up
paper mache
Indians, but that was years ago."
"Yes," I said.
"And then more recent­ly,
we had some people
who dres­sed up as Indians
to make it more authen­tic,
you unders­tand, real people."
"Yes," I said.
"Well," she said,
"that didn't seem right,
but we had a pro­blem.
There was a lack of Indians."
"Yes," I said.
"This year, we wan­ted to do it right.
We have loo­ked hard and high
for Indians but there didn't seem
to be any in this part of Colorado."
"Yes," I said.
"We want to make it real, you unders­tand,
put a real Indian on a float,
not just a paper mache dum­my
or an Anglo dres­sed as an Indian
but a real Indian with fea­thers and paint.
Maybe even a medi­cine man."
"Yes," I said.
"And then we lear­ned the VA hos­pi­tal
had an Indian here.
We were so hap­py,"
she said, hap­pi­ly.
"Yes," I said.
"there are seve­ral of us here."
"Oh good," she said.
Well, last Spring
I got ano­ther mes­sage
at the col­lege where I wor­ked.
I cal­led the woman.
She was so hap­py
that I retur­ned her call.
Then she explai­ned
that Sir Francis Drake,
the English pirate
(she didn't say that, I did)
was going to land on the coast
of California in June, again.
And then she said
she was loo­king for Indians . . .
"No," I said.

 

 

Il y a quelques années
j’étais soi­gné à l’hôpital  pour les vété­rans de l’armée
à Ft, Lyons, Colorado.
J’ai reçu un mes­sage me disant d’appeler cette femme,
Ce que j’ai fait.
Elle me dit :
« Je cherche un Indien.
Etes-vous Indien ? »
“Oui” répon­dis-je.
« Oh très bien” dit-elle,
« je vous explique pour­quoi je cherche
un Indien. »
Et elle expli­qua.
« Chaque année, nous fai­sons défi­ler la parade
en ville, la parade du jour de la fron­tière.
C’est pas­sion­nant et c’est impor­tant,
cela demande une grosse part de par­ti­ci­pa­tion. »
« Oui » dis-je.
« Voilà, » dit-elle, « notre thème
est la fron­tière,
et nous essayons de faire ça bien.
Dans le pas­sé, nous fabri­quions
des Indiens de papier-mâché,
mais il y a des années de cela. »
« Oui » dis-je.
« Et plus récem­ment,
nous avions des gens
habillés comme des Indiens
pour faire plus authen­tique,
vous voyez, des vraies per­sonnes. »
« Oui » dis-je.
“Bon” dit-elle,
“cela ne sem­blait pas cor­rect,
mais nous avions un pro­blème :
Nous man­quions d’Indiens. »
« Oui » dis-je.
« Cette année nous vou­lions faire bien les choses.
Nous avons cher­ché de fond en comble
mais il ne semble pas y avoir d’Indiens
dans le Colorado. »
« Oui » dis-je.
“Nous vou­lons que ce soit réel, vous com­pre­nez,
nous vou­lons mettre un vrai Indien sur le char,
pas un man­ne­quin de papier mâché
ou un blanc dégui­sé en Indien,
mais un Indien réel avec des plumes et des pein­tures.
Peut-être même un homme-méde­cine. »
« Oui » dis-je.
« Ensuite nous avons appris qu’à l’hôpital des vété­rans
se trou­vait un Indien.
Nous en étions heu­reux, »
dit-elle d’un ton réjoui.
« Oui » dis-je,
« nous sommes plu­sieurs ici. »
« Oh par­fait, » dit-elle.
Bien, le prin­temps der­nier
J’ai reçu un autre mes­sage
à l’université où j’enseignais.
J’appelais donc la femme.
Elle était si heu­reuse
que je donne suite à son appel.
Alors elle expli­qua
que Sir Francis Drake,
le pirate Anglais
(elle ne le pré­ci­sa pas, c’est moi qui le fit)
allait de nou­veau débar­quer sur la côte
Californienne en juin.
Puis elle dit
qu’elle cher­chait des Indiens …
“Non”, dis-je.

 

Le poème sou­ligne l’ignorance qu’ont les Anglo-amé­ri­cains de la diver­si­té des dif­fé­rentes cultures, des dif­fé­rents peuples Indiens. Dans l’inconscient col­lec­tif seuls les Indiens des Plaines existent et repré­sentent le tout des popu­la­tions indi­gènes. Le manque d’Indien évo­qué est le résul­tat du géno­cide et des trai­te­ments atroces subis par les Indiens au long de l’histoire de la colo­ni­sa­tion.
Quant au pirate Francis Drake, il est res­té célèbre pour avoir « explo­ré » l’Amérique après avoir fait un tour du monde. Il fut accueilli par des tri­bus locales qui le nour­rirent et lui four­nirent les stocks néces­saires pour conti­nuer son périple. Il a été rap­por­té que ces Indiens le consi­dé­raient comme une divi­ni­té, qu’ils l’avaient même cou­ron­né, qu’ils lui vouaient une forme de culte puisque ces gens n’avaient jamais vu d’Européens aupa­ra­vant. C’était donc insul­tant de deman­der à des Indiens contem­po­rains de répé­ter cet épi­sode où ils se seraient trou­vés en posi­tion humi­liante, en train de vouer un culte à un Européen. Bien enten­du Simon Ortiz refu­sa de cau­tion­ner et de par­ti­ci­per à un tel mémo­rial. Il répond non, et c’est le pre­mier non après une série de oui répli­qués à la femme. Il est sym­bo­lique et marque l’attitude que les Indiens désor­mais adoptent, ils veulent gar­der leur digni­té et ne se sou­met­tront plus aux mas­ca­rades et fan­tai­sies qui salissent leur image, qui dénient l’histoire dra­ma­tique qu’ont vécue leurs ancêtres, (comme par exemple l’avait fait le Wild West Show de Buffalo Bill.)

     Simon Ortiz exprime sou­vent le mou­ve­ment de conscience et la vie humaine comme un voyage. Le lan­gage serait "un mode de vie qui est che­min, un sen­tier, une piste que je suis pour res­ter conscient autant que pos­sible de ce qui m’entoure et de la part que je suis et assume dans la vie". Le lan­gage et donc l’écriture ins­crivent un pas­sage de connais­sance et de connais­sance de soi. Il per­met à quelqu’un de trou­ver une route à suivre depuis l’individuel et l’intérieur vers l’extérieur et vice et ver­sa. Deux exemples ci-des­sous :

 

Blind Curse

You could drive blind
for those two seconds
and they would be fore­ver.
I think that as a die­sel truck
passes us eight miles east of Mission.
Churning through the storm, heed­less
of the hill sli­ding away.
There isn’t much use to curse but I do.
Words fly away, tum­bling invi­si­bly
toward the unseen point where
the prai­rie and sky meet.
The road is like that in those seconds,
nothing but the blind white side
of crea­tion.

                   You’re there somew­here,
a tiny strug­gling cell.
You just might be signi­fi­cant
but you might not be any­thing.
Forever is a space of split time
from which to reco­ver after the mass passes.
My curse flies out there somew­here,
and then I send my prayer into the wake
of the die­sel truck hea­ded for Sioux Falls
one hun­dred and eigh­ty miles through the storm.

 

 

     Juron aveugle

Vous pour­riez conduire aveu­glé
pen­dant ces deux secondes
et elles seraient éter­nelles.
Je pense cela pen­dant qu’un camion die­sel
nous double douze kilo­mètres à l’est de Mission.
Ballotté par la tem­pête, incons­cient
du glis­se­ment de la col­line.
Il n’y a pas grande uti­li­té à jurer mais je le fais.
Les paroles volent au loin, tré­bu­chant
invi­sibles en direc­tion du point occulte où
prai­rie et ciel se ren­contrent.
La route res­semble à ça pen­dant ces secondes,
rien d’autre que le côté blanc aveugle
de la créa­tion.

                        Vous êtes là, quelque part,
une minus­cule cel­lule qui lutte.
Vous pour­riez être seule­ment signi­fi­ca­tif
mais vous ne pour­riez pas être n’importe quoi.
Toujours est un est espace de temps écla­té
à par­tir duquel récu­pé­rer après que la masse soit pas­sée.
Mon juron s’envole là-bas quelque part,
et puis j’envoie ma prière dans le sillage
du camion die­sel se diri­geant vers Sioux Falls
deux cent quatre-vingt-dix kilo­mètres dans la tem­pête.

 

 

Culture and the Universe

Two nights ago
in the canyon dark­ness,
only the half-moon and stars,
only mere men.
Prayer, faith, love,
exis­tence.
                       We are mea­su­red
by vast­ness beyond our­selves.
Dark is light.
Stone is rising.

I don’t know
if human­kind unders­tands
culture : the act
of being human
is not easy know­ledge.

With pain­ted woo­den sticks
and fea­thers, we jour­ney
into the canyon toward stone,
a mas­sive pre­sence
in mid­win­ter.

We stop.
                       Lean into me.
                       The uni­verse
sings in quiet medi­ta­tion.

We are word­less :
                       I am in you.

Without kno­wing why
culture needs our know­ledge,
we are one self in the canyon.
                                                                    And the stone wall
I lean upon spins me
word­less and silent
to the reach of stars
and to the hea­vens within.

It’s not human­kind after all
nor is it culture
that limits us.
It is the vast­ness
we do not enter.
It is the stars
we do not let own us.

 

        Culture et l’univers

Il y a deux nuits
dans l’obscurité du canyon,
seule­ment une demi-lune et des étoiles,
sim­ple­ment des hommes.
Prière, foi, amour,
exis­tence.
                 Nous sommes mesu­rés
à l’aune de la vas­ti­tude au-delà de nous.
Le noir est la lumière.
La pierre s’élève.

Je ne sais pas
si le genre humain com­prend
la culture : l’acte
d’être humain
n’est pas un savoir aisé.

A l’aide de bâtons peints
et de plumes, nous voya­geons
dans le canyon vers la pierre,
une pré­sence mas­sive
au milieu de l’hiver.

Nous nous arrê­tons.
                                Penche toi sur moi.
                                chante l’univers
pai­si­ble­ment dans sa médi­ta­tion.

Nous res­tons muets :
                                  Je suis en vous.

Sans savoir pour­quoi
la culture a besoin de notre connais­sance,
nous fai­sons un dans le canyon.
                                                             Et la paroi rocheuse
sur laquelle je me tiens me fait tour­noyer
silen­cieux et muet
pour atteindre les étoiles
et les cieux qui vont avec.

Ce n’est pas le genre humain après tout
pas plus que la culture
qui nous limitent.
C’est la vas­ti­tude
que nous ne péné­trons pas.
Ces sont les étoiles
que nous ne lais­sons pas nous pos­sé­der.

     
Sources : After and Before the Lightning (University of Arizona Press, 1994) et Out There Somewhere (University of Arizona Press, 2002)

     En guise de conclu­sion dire qu’en 1981, From Sand Creek : Rising In This Heart Which Is Our America, est un recueil remar­qué qui reçut le prix push­cart de poé­sie ; il nar­rait  le mas­sacre des Cheyennes et Arapahos per­pé­tré à Sand Creek le 29 novembre 1864. Mais les poèmes de Simon Ortiz ne sont pas uni­que­ment cen­trés sur les trau­ma­tismes subis par les peuples Indiens non plus que sur la culture Acoma Pueblo, ils parlent avant tout de la condi­tion humaine, ils observent, décrivent et nous ins­truisent en nous don­nant la preuve que chaque vie peut être une œuvre d’art. Simon Ortiz ne se com­plait pas dans la nar­ra­tion des atro­ci­tés com­mises, il regarde luci­de­ment l’histoire et nous éclaire en nous mon­trant que les Euro-Américains furent eux aus­si les vic­times de la colo­ni­sa­tion : vic­times de leurs propres ambi­tions, vic­times de leurs aveu­gle­ments, leur igno­rance, leurs condi­tion­ne­ments. Et si les « blancs » recon­nais­saient cela, ce serait peut-être le pre­mier pas vers la gué­ri­son, le pre­mier pas vers l’apaisement des trau­ma­tismes car cela offri­rait une base com­mune, à savoir une juste appré­cia­tion des res­pon­sa­bi­li­tés à par­ta­ger désor­mais pour le futur de l’humanité et de la pla­nète. Ce que nous montre Simon Ortiz, c’est la force de la culture des Indiens d’Amérique du nord qui demande à l’humain d’aimer, de res­pec­ter, d’être res­pon­sable de soi mais aus­si des autres afin d’être trans­mise et de per­mettre non seule­ment la sur­vie mais une vie en har­mo­nie. Sa poé­sie témoigne de cette ambi­tion et au-delà, le mes­sage qu’il fait pas­ser dans ses poèmes est que l’état Américain, s’il veut lui aus­si sur­vivre, doit recon­naître la réa­li­té des Indiens, la réa­li­té de l’histoire de ce conti­nent Indien. Le rôle des auteurs Indiens serait donc d’aider l’Amérique à aller au-delà des sté­réo­types et des mani­pu­la­tions enre­gis­trées par les poli­tiques, par les écrits occi­den­taux et Euro-Américains, afin que la sur­vie de la pla­nète soit envi­sa­geable. C’est en pas­sant par la recon­nais­sance des effets néfastes et des­truc­teurs de l’exploitation colo­niale et par­ti­cu­liè­re­ment  sur les popu­la­tions et cultures Indiennes, c’est en lut­tant contre cette men­ta­li­té de pré­da­teur, que les Etats-Unis pour­ront construire une socié­té plus juste et un envi­ron­ne­ment sain.

Pour aller plus loin : Vent sacré. Une antho­lo­gie de la poé­sie fémi­nine amé­rin­dienne publiée il y a peu sous la direc­tion de Béatrice Machet.