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Actualité de La Rumeur Libre

Par |2018-05-05T13:55:14+00:00 5 mai 2018|Catégories : Chroniques, La Rumeur libre : Jean-Charles Bousquet|

ACTUALITÉ DE LA RUMEUR LIBRE
ou
   LA POÉSIE REVUE ET CORRIGÉE  

 

Jean-Charles BOUSQUET : ON SUPPOSE LE SILENCE

 

Jean-Charles Bousquet mêle récits et poèmes dans ce recueil, ce qui montre une manière per­son­nelle de tra­quer la poé­sie. Mais qu’est-ce que la poé­sie pour celui-ci ?

Du moins, dans la pre­mière par­tie, le lec­teur sait l’amour que porte Bousquet à un pays qui le cap­tive ou le fas­cine mal­gré ses colères. Mais c’est l’histoire de l’humanité qu’il retrace à tra­vers ces his­toires de lieux (ain­si dans “Une his­toire très ancienne”) ou l’histoire des humains qui affrontent une nature hos­tile (“Au moment”) et c’est là que Jean-Charles Bousquet est le plus pre­nant. Mais à tra­vers ses légendes, il dit l’inanité du pou­voir, des armes ou encore le pou­voir du fou duquel vient le chan­ge­ment : “Le fou est pas­sé, le monde res­pire, retourne dans son alié­na­tion facile”

Jean-Charles Bousquet, “On sup­pose
le silence”, 
La Rumeur Libre, 144 pages, 16 €.

Le lec­teur a l’impression que Jean-Charles Bousquet voit le monde à tra­vers le filtre de l’heroïc-fantasy (comme dans “La mort”), ce qui met ain­si en valeur ce que ce monde, cette réa­li­té ont d’insoutenable et d’inacceptable. Les lieux ne sont jamais nom­més (sauf excep­tion et en notes : p 42, 43, 57…), les êtres sont dési­gnés par des termes géné­riques mais on recon­naît des lieux déjà tra­ver­sés par l’auteur, des êtres déjà ren­con­trés… “La mani­fes­ta­tion” dit par­fai­te­ment l’horreur d’un peuple qui n’est jamais enten­du par un pou­voir qui le réprime par­fois dure­ment. Si Jean-Claude Bousquet sait obser­ver (et voir ce que voient ses per­son­nages : ain­si dans “Derrière la fenêtre”), il n’évite cepen­dant pas des bana­li­tés comme “le froid soleil de décembre” ou “la neige humide de février” qu’on lui par­don­ne­ra car extraites d’un poème par­lant du Larzac que le lec­teur n’aura pas oublié… Ailleurs, dans les récits, c’est la dis­pa­ri­tion des petits libraires indé­pen­dants ou des humbles arti­sans qui émeut le lec­teur… Ailleurs encore, l’écrivain fait preuve d’un beau talent pour décrire la mort d’un monde que l’on regrette devant celui qui le rem­place, deux uni­vers durs où l’on perd sa vie à la gagner. Au total, cette pre­mière par­tie, sobre­ment inti­tu­lée “Rencontres” et très nos­tal­gique, évoque la dis­pa­ri­tion d’un monde, une dis­pa­ri­tion qui fait mal, comme fera mal un jour la dis­pa­ri­tion de ce monde de cla­piers infor­ma­ti­sés : car rien de ce qui advient n’est un pro­grès pour les hommes…
Dans la seconde par­tie, “Les voix dans le vent…”, la prose domine : 29 récits pour 7 poèmes, si j’ai bien comp­té…   Nostalgie et sou­ve­nirs sont à l’origine de ces textes (le grand-père, par exemple, tra­verse aus­si bien un poème que quelques récits). Le pas­sé est pré­gnant : les sou­ve­nirs font revivre ce pas­sé, presque char­nel­le­ment. Non que chaque moment du pas­sé soit for­cé­ment un bon sou­ve­nir ; d’ailleurs Jean-Charles Bousquet écrit : “Le reste de la jour­née était le pire moment […], je pas­sais mon temps à vomir le repas de midi. […] j’aurais vou­lu mou­rir avant que d’arriver dans la mai­son qui nous atten­dait dans son odeur de vieille pous­sière humide”. Le sou­ve­nir est retrans­crit au plus près de la réa­li­té ou trans­for­mée par la lit­té­ra­ture (ain­si avec le récit inti­tu­lé “Les livres”). Mais tous sont rece­vables, les bons comme les mau­vais et, sin­gu­liè­re­ment, ces der­niers ain­si que le montre “En sor­tant de l’école” où l’on voit lit­té­ra­le­ment la vieille Souèze pis­ser… Comme si devant l’afflux de sou­ve­nirs, Jean-Charles Bousquet fai­sait le tri pour rete­nir les plus signi­fi­ca­tifs, même les pires, même ceux qui ne disent rien si ce n’est un silence sup­po­sé. Quelques remarques s’imposent. Tout d’abord que Bousquet fait par­fois pen­ser à Patrick Laupin et son livre “Les visages et les voix” par la qua­li­té de l’évocation du monde du tra­vail pas­sé. Ensuite et sur­tout parce qu’il y a dans ces écrits de véri­tables réus­sites : “Première ren­contre avec la mort soli­taire” en est un par­fait exemple par sa chute et l’émotion qui s’empare du lec­teur. Reste que l’ensemble peut paraître inégal, que les proses peuvent sem­bler par­fois trop longues tant ces réus­sites sont écla­tantes…
 Quelle concep­tion de la poé­sie se fait Jean-Charles Bousquet ? Un récit comme “Regarder pas­ser les nuages” répond à cette ques­tion. Il fait irré­sis­ti­ble­ment pen­ser à ce petit poème en prose, “L’Étranger”, de Charles Baudelaire. Le frag­ment du poète des Fleurs du mal, “J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas…”, n’est pas sans rap­pe­ler le titre du récit de Jean-Charles Bousquet “Regarder pas­ser les nuages” qui sert d’amorce à chaque para­graphe du texte, “J’aime regar­der pas­ser les nuages”, (le verbe regar­der fai­sant place suc­ces­si­ve­ment aux verbes par­tir, venir, cou­rir, sur­gir…) Mais il y a aus­si l’écriture en ver­sets, la répé­ti­tion… Le récit n’est pas qu’un vrai récit, il est un exer­cice d’écriture qui se place entre le récit pro­pre­ment dit et le poème en prose. Il est à l’image de la posi­tion de Jean-Charles Bousquet qui observe (ou se sou­vient) et écrit en même temps. Cette forme cor­res­pond par­fai­te­ment au fonds.

 

On le voit avec ces trois recueils : les choses changent quant à l’approche de la poé­sie (le poé­tisme aurait   écrit Patrick Laupin) avec la col­lec­tion Poésie de La Rumeur libre. Prose, récits qui regardent du côté de la poé­sie, mise en page, atten­tion à la construc­tion de l’individu qui fait pen­ser à la cure psy­cha­na­ly­tique, tout concourt à la défi­ni­tion d’une nou­velle poé­sie.

 

 

 Patrick LAUPIN : Le dernier avenir

 

 Le nou­veau recueil de poèmes de Patrick Laupin se pré­sente de manière ori­gi­nale : 138 poèmes d’une forme fixe mais très libre !

C’est écrit sans ponc­tua­tion (en géné­ral) mais avec des majus­cules pour iden­ti­fier les phrases ou cer­tains mots sur les­quels Patrick Laupin veut atti­rer l’attention du lec­teur et des ? pour ter­mi­ner les ques­tions et des , pour sépa­rer les termes d’une accu­mu­la­tion ver­bale. C’est écrit en prose, mais une prose jus­ti­fiée par le milieu, ce qui donne une allure de poème à la page que ne dépasse jamais le poème. Ce sont des poèmes comme autant de bribes d’un soli­loque qui explore le temps qui s’est enfui et qui essaie de cer­ner le der­nier ave­nir. C’est une poé­sie réso­lu­ment sub­ver­sive en ces temps de consen­sus mou (mais par­fois dur car impo­sé), cepen­dant tou­jours dis­cret ou lar­vé : et il faut remer­cier Patrick Laupin de cette sub­ver­sion. Ce sont des poèmes fin de siècle ( ! ) ou d’une fin d’époque, très dia­lec­tiques pour reprendre le mot de l’exergue du recueil…
 Pour que les choses soient claires, Patrick Lapin com­mence par un poème d’amour : “La vie n’est pas une option et on ne peut pas rétré­cir jusqu’à pauvre fil sans mémoire”. La dia­lec­tique, c’est d’être “trou­blé par quelque chose que je connais bien et que je ne connais pas” ajoute-t-il un peu plus loin. Un homme parle et cherche à don­ner sens à ce qui lui reste à vivre en pui­sant dans son pas­sé. Aussi ne faut-il pas s’étonner de trou­ver dans un poème ce qui res­semble à une évo­ca­tion de l’émigration espa­gnole en France à la fin des années trente même si le lec­teur peut s’interroger : est-ce un sou­ve­nir per­son­nel ? Patrick Laupin a-t-il côtoyé des Espagnols dans sa jeu­nesse ? Comme il ne faut pas s’étonner de ce qu’un poème fasse écho à ce livre mer­veilleux par lequel je suis entré dans l’univers de Patrick Laupin , “Les visages et les voix”… Là encore l’expression asso­cia­tions libres me vient à l’esprit tant Patrick Laupin paraît écrire en réagis­sant aux idées qui lui viennent spon­ta­né­ment, à moins que ce ne soit l’inverse : “Écrire me fait sou­dain pen­ser aux petits enfants morts”… Mais écrire, c’est jus­te­ment pour redon­ner vie à tout cela que l’époque a balayé d’un geste inté­res­sé. Et l’intéressant, c’est que Patrick Laupin mêle dans ces poèmes l’intime et l’universel, ce qui ne relève que de sa vie et ce qui relève de ce que nous par­ta­geons au-delà de nos dif­fé­rences… Ah, ces mots fer­tiles mis au bien qui rap­pellent Paul Éluard !
C’est écrit sans ponc­tua­tion (en géné­ral) mais avec des majus­cules pour iden­ti­fier les phrases ou cer­tains mots sur les­quels Patrick Laupin veut atti­rer l’attention du lec­teur et des ? pour ter­mi­ner les ques­tions et des , pour sépa­rer les termes d’une accu­mu­la­tion ver­bale. C’est écrit en prose, mais une prose jus­ti­fiée par le milieu, ce qui donne une allure de poème à la page que ne dépasse jamais le poème. Ce sont des poèmes comme autant de bribes d’un soli­loque qui explore le temps qui s’est enfui et qui essaie de cer­ner le der­nier ave­nir. C’est une poé­sie réso­lu­ment sub­ver­sive en ces temps de consen­sus mou (mais par­fois dur car impo­sé), cepen­dant tou­jours dis­cret ou lar­vé : et il faut remer­cier Patrick Laupin de cette sub­ver­sion. Ce sont des poèmes fin de siècle ( ! ) ou d’une fin d’époque, très dia­lec­tiques pour reprendre le mot de l’exergue du recueil…

 Pour que les choses soient claires, Patrick Lapin com­mence par un poème d’amour : “La vie n’est pas une option et on ne peut pas rétré­cir jusqu’à pauvre fil sans mémoire”. La dia­lec­tique, c’est d’être “trou­blé par quelque chose que je connais bien et que je ne connais pas” ajoute-t-il un peu plus loin. Un homme parle et cherche à don­ner sens à ce qui lui reste à vivre en pui­sant dans son pas­sé. Aussi ne faut-il pas s’étonner de trou­ver dans un poème ce qui res­semble à une évo­ca­tion de l’émigration espa­gnole en France à la fin des années trente même si le lec­teur peut s’interroger : est-ce un sou­ve­nir per­son­nel ? Patrick Laupin a-t-il côtoyé des Espagnols dans sa jeu­nesse ? Comme il ne faut pas s’étonner de ce qu’un poème fasse écho à ce livre mer­veilleux par lequel je suis entré dans l’univers de Patrick Laupin , “Les visages et les voix”… Là encore l’expression asso­cia­tions libres me vient à l’esprit tant Patrick Laupin paraît écrire en réagis­sant aux idées qui lui viennent spon­ta­né­ment, à moins que ce ne soit l’inverse : “Écrire me fait sou­dain pen­ser aux petits enfants morts”… Mais écrire, c’est jus­te­ment pour redon­ner vie à tout cela que l’époque a balayé d’un geste inté­res­sé. Et l’intéressant, c’est que Patrick Laupin mêle dans ces poèmes l’intime et l’universel, ce qui ne relève que de sa vie et ce qui relève de ce que nous par­ta­geons au-delà de nos dif­fé­rences… Ah, ces mots fer­tiles mis au bien qui rap­pellent Paul Éluard !

Patrick Laupin, “Le Dernier Avenir”. La Rumeur libre, 160 pages, 17 €. (ouvrage publié avec le sou­tien du CNL).

Tout cela est écrit dans “une langue du fond qui touche la folie muette et ne veut pas du poé­tisme” . Car Patrick Laupin cherche “les traces de [son] peuple dans la lumière”. Alors se mêlent dans le plus beau désordre, celui de la vie, le pro­jet d’écriture (“Mon jeu d’écrire c’est essayer d’inventer un art natu­rel avec les mots qui font hélice dans le remous d’air bleu de la poi­trine” ou “Je me méfie de la poé­sie et de sa vaine abso­lu­tion par les signes” ou encore “Le lan­gage n’existe pas pour lui-même mais dans le corps de ceux qui parlent”), le temps pas­sé à se récon­ci­lier avec soi-même (“Il en faut du temps pour que les bles­sures cica­trisent”), les réfé­rences au poli­tique (“… la vieille pierre à meule de silex du com­mu­nisme” ou “Le temps du défer­le­ment des misères psy­cho­lo­giques des masses” ou encore “Avant que les Républicains ne partent en Russie s’allier au com­mu­nisme et soient fusillés sans som­ma­tion”)… Et puis l’époque de main­te­nant (“Je n’ai jamais eu peur dans le monde mais aujourd’hui je sens la peur par­tout” ou à pro­pos des den­te­lières “Le pro­grès des machines les a rui­nées”) ou le pas­sé (“La sili­cose c’est ter­rible On a mal quand il fait froid On a mal quand il fait chaud On les voyait assis…” mais c’est toute la page qu’il vau­drait citer) ou encore l’injustice (“J’irai au col­lège Le col­lège des fils d’ouvriers et de pay­sans Je n’irai pas au Lycée d’État où je vou­lais étu­dier le grec et le latin”). Et je n’oublierai pas la page 94 avec sa charge contre l’idéologie domi­nante : “Les dog­ma­tiques ont la gueule appoin­tée du négoce Ils font les finauds les culs de poule Ils susurrent qu’ils luttent contre la bar­ba­rie par la pen­sée…” Etc, etc !). Voilà pour­quoi il faut lire “Le Dernier Avenir”.
 À quoi mesure-t-on le pou­voir d’un livre ? Sans doute à l’adhésion ou à la trans­for­ma­tion qu’il pro­voque chez le lec­teur. Alors “Le Dernier Avenir” est une réus­site, un livre fort car il me conforte dans mes choix, il me cha­vire : je serai tou­jours aux côtés de ceux à qui on ordonne de décam­per parce qu’ils ne consomment pas assez (page 48), aux côtés des mineurs sili­co­sés d’ici ou d’ailleurs (page 77). Finalement, Patrick Laupin se situe contre l’état actuel du monde ; qu’on n’en fasse pas un conser­va­teur, s’il se place du côté de ceux qui souffrent tou­jours au nom de l’avenir, il veut que cesse cette souf­france et que le monde se trans­forme (pour­vu que nous nous en don­nions la peine) pour éra­di­quer cette souf­france. Dialectiquement.
Mais voi­là que je me laisse empor­ter par ce que je suis deve­nu, je dérive, je divague et je n’ai fait que para­phra­ser plus ou moins mal­adroi­te­ment les beaux poèmes du “Dernier Avenir”. Qu’il faut lire abso­lu­ment, en dépit de ce que j’ai pu dire ou ne pas dire… Ai-je trop lu Patrick Laupin ? Encore qu’on ne lise jamais suf­fi­sam­ment un auteur ! Mais je trouve dans ces poèmes la confiance envers les enfants, envers ceux que la socié­té a pri­vés des mots, une confiance entre­vue dans “Le Courage des oiseaux”… On fini­ra par bou­cher les trous du miroir d’éternité. On se ren­dra compte, sans doute trop tard, que Patrick Laupin est un poète majeur de ce temps. Et nous fini­rons par écrire le Livre pour ceux que nous aimons…

 

Julie VILLENEUVE : HISTOIRE DU CREUX ET DU PLEIN

 

Le pro­blème du genre auquel appar­tient ce livre se pose dès la pre­mière page. S’agit-il de poèmes ou d’un récit frag­men­té ? 

L’ouvrage est publié dans la col­lec­tion Poésie de l’éditeur. Mais le titre inter­roge : Histoire… S’agirait-il de poé­sie nar­ra­tive, d’une épo­pée ? Mais, c’est de la prose… Une lec­ture atten­tive laisse paraître 19 textes, tous por­tant un titre, depuis “Les portes” jusqu’à “Le Quotidien des jours”. Dès lors qu’il ne s’agit pas d’une prose ali­men­taire, fût-elle roman­cée, il est plus facile d’opter pour le poème en prose. Une femme parle de sa vie, de ses expé­riences exis­ten­tielles : “Je pou­vais res­ter  des heures et des heures allon­gée dans cette eau, à me sen­tir l’élément d’un grand tout, à ne plus pen­ser”

Julie VILLENEUVE, Histoire du creux et du plein, La rumeur libre éditions

Julie Villeneuve, “Histoire du creux et du plein” , La Rumeur libre, 64 pages, 13 €.

Cette quête exis­ten­tielle serait une recherche de la véri­té de l’être : “L’autre que j’ai cher­ché et qui par­fois m’a récon­ci­liée avec je ne sais pas quoi” . S’il est dif­fi­cile d’écrire quelques lignes à pro­pos de ce livre, on peut cepen­dant se dire que le tra­vail de Julie Villeneuve, c’est de mettre au clair ce “je ne sais pas quoi”.
Julie Villeneuve l’avoue dès les pre­mières pages de son livre, elle cherche à “faire par­tir le je, l’angoisse et les contraintes”. Si elle essaie de voir clair en elle, elle éprouve en même temps une grande empa­thie pour l’autre. D’ailleurs cette empa­thie se retrouve dans plu­sieurs textes :  c’est une expé­rience unique d’amour et de décou­verte du monde : “J’étais dans le ventre de la petite fille. Elle était dans ma chair” écrit-elle dans “Marianne”. C’est une expé­rience unique car “Quelque chose de la mort m’est appa­ru dans un excès de vie, dans l’amour d’un enfant sans presque rien de vie, que je ne connais­sais pas”. Quelque chose qu’elle veut par­ta­ger avec le lec­teur car, sinon, pour­quoi écrire, et sin­gu­liè­re­ment, ce qui a été vécu ?
Julie Villeneuve parle en psy­cha­na­lyste, elle essaie de cer­ner ce qui est néces­saire à la construc­tion d’une iden­ti­té adulte par l’enfant qu’elle a été. Il faut exis­ter dans la chair de l’autre. Alors, “plus besoin de mots, plus de néces­si­té à se répandre sur des pages, à s’allonger sur des divans, à cher­cher sa propre parole…” et toutes les dif­fi­cul­tés ren­con­trées dans la famille, à l’école sont nom­mées, décrites. Je ne suis pas psy­cha­na­lyste, je ne maî­trise pas cette dis­ci­pline mais je me ris­que­rais quand même à affir­mer que ces poèmes sont comme une auto-ana­lyse…. Mais voi­là que je m’exprime mal­adroi­te­ment !
Julie Villeneuve témoigne en pre­nant de la dis­tance : ne dit-elle pas “elle” ? Ne dit-elle pas “son père” ? Elle refuse de dire “Je”. À quoi répond cette écri­ture a-poé­tique, ce refus du lyrisme ?  Une nou­velle poé­sie ( ? ) serait en train de naître : une prose inter­ro­ga­tive qui gratte, qui refuse le chant : “Faire du bruit avec ses pas, tour­ner en rond, peu importe la direc­tion, ce qui importe c’est de faire du bruit, de poser des traces sur le sol, de faire exis­ter une fois encore la pro­messe d’un ras­sem­ble­ment pos­sible“. Il n’est dès lors pas éton­nant que Julie Villeneuve, même si dans la seconde par­tie de son recueil l’auto-analyse laisse la place par­fois à des por­traits, revi­site l’association libre qui sert de base à ses textes/​poèmes en prose. Mais le tra­vail d’écriture est évident qui consiste à ordon­ner ces idées, à leur trou­ver une signi­fi­ca­tion. On s’éloigne donc de l’association libre pour accé­der à une nou­velle forme de poé­sie car Julie Villeneuve est, avant tout, poète. Et ce n’est pas un hasard si le livre se ter­mine par ces mots “ré-affron­ter le monde”.

mm

Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

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