> Éric Chassefière, Le peu qui reste d’ici

Éric Chassefière, Le peu qui reste d’ici

Par | 2018-02-01T16:39:58+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Critiques, Éric Chassefière|

Quatre suites com­posent Le Peu qui reste d’ici : Serrer le poing comme le poème, Une vie des­sous, Rejoindre la mer et Os et souffle mêlés

Même si l’instant est avare de com­pli­ments, la vie vaut la peine d’être vécue. C’est ce que chante Éric Chassefière. « Sans autre épaule que la joue » (p 11) affirme-t-il, sans pré­ci­ser à qui cette joue appar­tient. Le poème se fait frag­ment d’un ensemble plus vaste. Plus loin, le poète réci­dive après avoir énu­mé­ré les inci­dences heu­reuses de la vie : « pre­nons corps dans l’ombre qui meurt /​ vivons sans nous sou­cier de la mort /​ mou­rons sans nous sou­cier de la vie » ( 14). Quel est ce « Il » qui tra­verse les pages du recueil ? Le père qui s’évade peu à peu dans l’oubli ? De fait, Éric Chassefière, mêle au je le il et le tu, ce qui ne sim­pli­fie pas la lec­ture. Un indice per­met­trait d’y voir clair : « yeux ren­ver­sés dans la mémoire /​ il voit ce que ne voyons pas /​ entend ce que nous n’entendons pas » (p 13), indice qui auto­rise l’hypothèse pré­cé­dente… Et puis il y a le dia­logue entre les poèmes plus inti­mistes et, disons-le, les plus des­crip­tifs du com­por­te­ment du père. Et puis il y a, comme ces récur­rences, c’est sans doute ce qu’il y a de plus tou­chant dans ce(s) poème(s) ; et puis il y a ce maté­ria­lisme (ori­gi­nal, inouï : je ne sais com­ment le qua­li­fier) ; ces vers en sont le témoi­gnage :

 

Éric Chassefière, Le peu qui reste d’ici, Éditions Rafaël de Surtis, collection Pour une Terre Interdite, 96 pages, 15 euros.

Éric Chassefière, Le peu qui reste d’ici, Éditions Rafaël de Surtis, col­lec­tion Pour une Terre Interdite, 96 pages, 15 euros.

la capa­ci­té qu’a la pierre de pen­ser
s’opposer au silence par le silence
(p 23)

Dans Une vie des­sous (p 29), la mort fait irrup­tion : est-ce celle du père ? Éric Chassefière semble reve­nir dans la demeure fami­liale qui lui fait aus­si prendre conscience de notre fini­tude. Mais le pou­voir du poème, des mots reste invin­cible car « les mots sont les cica­trices du sou­ve­nir » (p 43).  Éric Chassefière fait preuve d’une extrême atten­tion au pay­sage qui l’entoure, qu’il soit buco­lique ou urbain…

Avec la suite Rejoindre la mer (p 49), les choses semblent s’apaiser. Il est vrai que l’on change de lieu : on passe de la cam­pagne ou d’une ville arbo­rée au bord de mer : Éric Chassefière trou­ve­rait-il la paix dans les deux évè­ne­ments qu’il a vécus ? Le poème se fait plus des­crip­tif encore que le poète est seul avec le silence et prend le temps de ce silence. J’ignore si Éric Chassefière écrit ces poèmes après la mort de son père, mais c’est ain­si que je les lis car celui-ci touche « à la plé­ni­tude de l’étreinte » (p 62) : s’agit-il alors de recons­truire l’enfance en allée ? 

Dans la suite Os et Souffle mêlés, le lec­teur assiste à un retour à la nature et au sou­ci de l’écriture juste car la jus­tesse de l’écriture est la carac­té­ris­tique de ce recueil. Rien n’est jamais nom­mé ou dési­gné pré­ci­sé­ment et pour­tant l’écriture est on ne peut plus juste. Ce qui n’empêche pas « le vieil homme [de se ren­dor­mir] bien­tôt déjà hors du temps » (p 69). Le ton se fait par­fois bau­de­lai­rien et on pense alors à Spleen.

Un recueil plein de sen­si­bi­li­té et c’est rare !

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

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