> Fil de Lecture de Lucien Wasselin : Luca/​Pasolini/​Siméon

Fil de Lecture de Lucien Wasselin : Luca/​Pasolini/​Siméon

Par | 2018-02-17T20:34:34+00:00 26 octobre 2015|Catégories : Critiques|

 

Il n'est pas ques­tion ici d'établir les règles de la lit­té­ra­ture du refus mais de rendre compte de trois livres parus ces der­niers mois qui mettent en lumière trois auteurs s'élevant contre l'horreur éco­no­mique, refu­sant l'ordre social que les poli­ti­ciens veulent impo­ser aux citoyens qu'ils pré­tendent repré­sen­ter… Mais à quel prix ? La socié­té libé­rale n'entend pas seule­ment exploi­ter l'homme, engran­ger des pro­fits mais elle veut for­ma­ter les esprits en impo­sant une langue uti­li­taire, dans laquelle le diver­tis­se­ment et l'aspect asep­ti­sé se marient pour son plus grand bien…

 

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Erri de Luca : La Parole contraire.

 

Les pro­cu­reurs ita­liens Paladino et Rinaudo ajou­te­ront-ils leurs noms à la longue liste dans laquelle figure en bonne place le pro­cu­reur impé­rial (bien fran­çais !) Ernest Pinard qui fit condam­ner Baudelaire à une amende de 300 francs et inter­dire de publi­ca­tion quelques poèmes des Fleurs du Mal ?

Dans un essai, La Parole contraire, Erri de Luca fait le point sur ses déboires judi­ciaires avec la socié­té LTF (Lyon Turin Ferroviaire), filiale de Réseau Ferré de France, qui construit la ligne à grande vitesse Lyon-Turin. Il est accu­sé par cette entre­prise d'avoir inci­té lors d'interviews à "sabo­ter" le chan­tier. Erri de Luca, dans son livre, se place sur le ter­rain de la lutte poli­tique ("une volon­té de résis­tance civile, popu­laire") et de la cen­sure lit­té­raire.

Les faits ? Ils sont de quatre ordres : éco­no­mique, poli­tique, judi­ciaire et lit­té­raire. Le chan­tier en cours (d'un coût pha­rao­nique) est l'objet d'une forte mobi­li­sa­tion popu­laire qui en conteste l'utilité et en dénonce la noci­vi­té. Une ligne de che­min de fer existe déjà qui est sous-uti­li­sée et attend un plan fret et une relance du fer­rou­tage. Les opé­ra­tions de creu­se­ment sont un dan­ger pour l'environnement, la popu­la­tion locale et même pour les forces de l'ordre char­gées de la "sécu­ri­té" du dit chan­tier : pul­vé­ri­sa­tion des gise­ments d'amiante et per­ce­ment d'un gise­ment de pech­blende, un maté­riau radio­ac­tif dan­ge­reux. Le pou­voir défend une entre­prise en décla­rant la zone "stra­té­gique", une entre­prise dont le siège est en France où les "règle­ments anti-mafia dans l'assignation des adju­di­ca­tions n'existent pas". Faut-il le rap­pe­ler, selon le jour­nal Politis, "… plu­sieurs socié­tés sous-trai­tantes sur le chan­tier ou orga­ni­que­ment liées à la LTF sont for­te­ment sus­pec­tées ou déjà sous enquête pour infil­tra­tion mafieuse…" Erri de Luca demande que ce soit l'état qui se consti­tue par­tie civile contre lui et non une entre­prise pri­vée… Les pro­cu­reurs ne garan­tissent pas l'égalité des citoyens devant la loi puisqu'ils déclarent faire une dif­fé­rence entre un bar­bier et un intel­lec­tuel… Et, contrai­re­ment aux usages, la LTF a adres­sé sa plainte direc­te­ment aux pro­cu­reurs sus-nom­més et non au par­quet "auquel revient la charge de les confier aux magis­trats"… Enfin, Erri de Luca affirme que son devoir est de par­ler au nom des muets, des sans-voix, des anal­pha­bètes, de ceux qui ne maî­trisent pas la langue de leur pays d'adoption… Il récuse "l'incitation au sabo­tage" met­tant en avant la poly­sé­mie du mot sabo­ter… et rap­pelle que l'hymne natio­nal de la République fran­çaise, La Marseillaise, est une inci­ta­tion à la guerre civile par ces mots "Aux armes, citoyens" ! Voilà, par­mi tant d'autres, quelques-uns des argu­ments déve­lop­pés dans ce mince ouvrage.

Il s'agit donc de beau­coup plus que d'un simple dif­fé­rend entre une entre­prise et un par­ti­cu­lier mais bien d'une véri­table menace sur notre ave­nir, sur la démo­cra­tie, sur la liber­té d'opinion et d'expression et sur notre droit à choi­sir la poli­tique que nous vou­lons pour notre pays qui se cache der­rière cette ten­ta­tive d'intimidation qui vise à faire taire un écri­vain. C'est en quoi il ne faut pas se conten­ter des décla­ra­tions de l'actuelle ministre de la culture qui juge "dis­pro­por­tion­née la sanc­tion qui pour­rait être infli­gée" à Erri de Luca (un à cinq ans de pri­son, 45 000 euros d'amende sans comp­ter les dom­mages et inté­rêts au pro­fit des par­ties civiles dont la LTF !) et qui ne remet pas en cause les pré­ten­tions d'une entre­prise à dic­ter le droit… C'est à une impla­cable col­lu­sion entre l'état et le monde des entre­prises via l'utilisation des appa­reils répres­sifs d'état (comme la jus­tice et les forces de l'ordre) que nous assis­tons. Et ce n'est pas un hasard si cette affaire éclate au moment où se négo­cie dans le plus grand secret (pour les peuples !) le pro­jet de trai­té trans­at­lan­tique. Lori M Wallach 1 s'interroge dans Le Monde diplo­ma­tique de novembre 2013 : "Imagine-t-on des mul­ti­na­tio­nales traî­ner en jus­tice les gou­ver­ne­ments dont l'orientation poli­tique aurait pour effet d'amoindrir leurs pro­fits ?". Et elle énu­mère par­mi ces orien­ta­tions un droit du tra­vail trop contrai­gnant et une légis­la­tion envi­ron­ne­men­tale trop spo­lia­trice (pour les inté­rêts de ces entre­prises, cela va sans dire !). Cette menace n'est pas un fan­tasme puisque cet Accord de Partenariat Transatlantique "s'appliquerait de gré ou de force puisque ses dis­po­si­tions ne pour­raient être amen­dées qu'avec le consen­te­ment una­nime des pays signa­taires". La vigi­lance s'impose donc ain­si que la soli­da­ri­té avec Erri de Luca. Le pou­voir que s'octroient le FMI, l'OMC, la Banque mon­diale (ins­tances non élues) naît de l'absence de réac­tions des popu­la­tions. Et c'est bien sûr le contri­buable qui paie­rait la note ! Et le tra­vailleur qui règle­ra les pots cas­sés puisqu'on a déjà vu des entre­prises enga­ger des pour­suites contre l'augmentation du salaire mini­mum !

Déjà en 1948, Aragon avait été traî­né devant les tri­bu­naux, à la demande du ministre Jules Moch, en tant que direc­teur du jour­nal Ce Soir. Il avait été condam­né à la pri­va­tion de ses droits civiques et radié des listes élec­to­rales pour pro­pa­ga­tion de fausses nou­velles (il avait lais­sé pas­ser dans son jour­nal le qua­li­fi­ca­tif de Sénégalais pour une uni­té mili­taire répri­mant les mineurs en grève alors qu'il s'agissait de Marocains !). Délit de presse, pri­va­tion des droits civiques et radia­tion des listes élec­to­rales : voi­là qui rap­pelle cer­tains aspects de la loi sur la liber­té de la presse de 1866 à la rédac­tion de laquelle par­ti­ci­pa le sinistre Pinard ! Autres temps, mêmes mœurs pour­rait-on dire… Erri de Luca est vic­time de la même obs­ti­na­tion d'un pou­voir aux ordres du capi­ta­lisme. Il importe de lire "La parole contraire", il importe de défendre son auteur.

 

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"Un prin­temps sans vie brûle" avec Pier Paolo Pasolini. Collectif.

 

 

Pasolini fut assas­si­né en 1975 : publié à l'occasion du qua­ran­tième anni­ver­saire de sa dis­pa­ri­tion, ce livre pose plu­sieurs ques­tions. Pasolini était-il inac­cep­table en son temps ? Son assas­si­nat a-t-il vrai­ment été élu­ci­dé ? Dans leur avant-pro­pos, Thierry Renard et Michel Kneubühler, les direc­teurs de la col­lec­tion Haute Mémoire dans laquelle paraît cet ouvrage, remarquent que "Pasolini est mort comme il a vécu, bru­ta­le­ment – stop­pé en plein élan, à cin­quante-trois ans".

À quoi fait écho Vanessa de Pizzol dans son ouver­ture : "Quarante ans que sur cet assas­si­nat plane un mys­tère que les demandes suc­ces­sives et infruc­tueuses de réou­ver­ture de l'instruction n'ont pas réus­si à lever". Le cou­pable dési­gné par la jus­tice ita­lienne "clame bru­ta­le­ment son inno­cence le 7 mai 2005". Et Vanessa de Pizzol ajoute : "Ironie du sort : le 11 octobre 2005, le jour où dis­pa­raît ce pré­cieux témoin [Sergio Citti] le dos­sier est décla­ré archi­vé". Règlement de compte cra­pu­leux ? Exécution poli­tique ? Volonté de faire dis­pa­raître un auteur gênant ? Lynchage média­tique ? À quoi fait éga­le­ment écho la "nou­velle" de Jean-Charles Lemeunier où le per­son­nage prin­ci­pal, Saverio Lunghi, finit par être assas­si­né dans l'explosion d'une bombe : "Attribué d'abord aux anar­chistes, l'attentat sera fina­le­ment ver­sé au compte de l'extrême-droite" ! Les années de plomb en Italie ont vu la jus­tice attri­buer très sou­vent les atten­tats à l'extrême-gauche alors qu'ils étaient per­pé­trés par les néo-fas­cistes ou des groupes d'extrême-droite. Et ce n'est pas la col­lu­sion entre la mafia, la démo­crate-chré­tienne ou les mou­ve­ments fas­ci­sants qui cla­ri­fie le débat ou per­met au citoyen de se faire une idée pré­cise… Le sou­ve­nir de la loge P2 est tou­jours pré­sent !

Car ce livre est col­lec­tif : il est dû à dix-neuf auteurs réunis autour de Pasolini : les poètes mau­dits sont aujourd'hui des poètes assas­si­nés ! Dix-neuf approches dif­fé­rentes : étude de la langue (avec ses mots inven­tés) ou poèmes, évo­ca­tions de l'époque ou de sou­ve­nirs de lec­ture, fic­tion impro­bable (la ren­contre de Pasolini et du Caravage) qui en dit long ou auto­bio­gra­phie qui met en lumière la misère et les petits bou­lots contrô­lés par la mafia ou voyage à tra­vers les films de Pasolini… Joël Vernet, à tra­vers ses sou­ve­nirs et ses lec­tures, énoncent quelques véri­tés sur l'époque : "Pasolini est mort d'avoir ten­té de faire alliance avec le peuple (ce mot est-il encore aujourd'hui pro­non­çable ?) qui souffre, qui tra­vaille dur, qui est sans tra­vail, d'avoir mis en débat ses intui­tions, le chaos par­fois de sa pen­sée, ses incer­ti­tudes, et sur­tout de n'avoir jamais pas­sé de com­pro­mis sur le prin­cipe de Liberté…" ou "La vio­lence est l'une des marques du fas­cisme, l'antienne de la pire réac­tion quand bru­ta­li­té, argent, cor­rup­tion s'emmêlent. Que se consti­tue l'alliance poli­ti­co-mafieuse du Vatican, de la démo­cra­tie chré­tienne, de la pègre des fau­bourgs, des grands argen­tiers". La défaite du com­mu­nisme nous a lais­sés orphe­lins et la course effré­née à la consom­ma­tion de la majo­ri­té du peuple anes­thé­siée par le capi­ta­lisme mar­chand en est le signe. Mais l'espoir demeure : car Pasolini hurle sa confiance en l'homme même si la réa­li­té pro­clame le contraire. À nous alors de le lire et de pro­pa­ger sa parole.

Angela Biancofiore, dans son essai, s'intéresse au théâtre de Pasolini qu'elle défi­nit comme un théâtre poli­tique ou anthro­po­lo­gique met­tant en scène les "tran­si­tions cultu­relles en acte dans la socié­té". Pasolini ne sépare pas la créa­tion de l'histoire : "La voix poé­tique de Pasolini […] se situe au cœur de la rela­tion entre créa­tion artis­tique et pro­jet poli­tique, entre écri­ture et action". Dans son second essai, Angela Biancofiore passe au crible les articles polé­miques de Pasolini et en conclut que celui-ci s'est don­né "pour mis­sion de démê­ler l'écheveau poli­tique". Voilà qui me ren­force dans l'idée que son assas­si­nat n'était que la volon­té d'éliminer un polé­miste gênant. Mais elle va plus loin dans son ana­lyse qui éclaire non seule­ment ce que fut Pasolini en son temps mais aus­si la situa­tion éco­no­mi­co-socio­lo­gique actuelle ; la situa­tion de l'Italie de l'époque res­semble à celle de la France d'aujourd'hui : "un désastre éco­no­mique, éco­lo­gique, urba­nis­tique, anthro­po­lo­gique".

Pour conclure (?) : quelques mots de deux textes qui per­mettent – si c'est pos­sible – de se faire une idée pré­cise de Pasolini. Tout d'abord, son étude ici inti­tu­lée "L'article des lucioles" qui est une des­crip­tion his­to­rique et méta­pho­rique des chan­ge­ments que subissent nos socié­tés et dont le grand mérite est de mon­trer la conti­nui­té des formes de pou­voir actuelles avec le fas­cisme… Ensuite le por­trait nuan­cé d'Erri de Luca, "un hom­mage sin­gu­lier qui hésite entre indi­gna­tion et admi­ra­tion". Le réel est com­plexe, encore faut-il s'en sou­ve­nir. À nous de pen­ser !

 

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Jean-Pierre Siméon : La poé­sie sau­ve­ra le monde.

 

 

Jean-Pierre Siméon vient de publier un essai "La poé­sie sau­ve­ra le monde"… Il s'inscrit dans une tra­di­tion récente puisque Lawrence Ferlinghetti, le poète beat amé­ri­cain, écri­vait il y a plu­sieurs années "La poé­sie peut encore sau­ver le monde en trans­for­mant la conscience". Cette der­nière phrase figure en exergue de L'Insurrection poé­tique, le CD réa­li­sé par EPM pour la 17ème édi­tion du Printemps des poètes. Mais dès la pre­mière page, Jean-Pierre Siméon nuance son pro­pos : "La poé­sie sau­ve­ra le monde de son indi­gni­té" affirme-t-il. Ce n'est déjà pas rien. Mais ce que dit Siméon, c'est que la poé­sie est consi­dé­rée comme moins que rien par l'idéologie du moment, par les lit­té­ra­teurs et les intel­lec­tuels à la mode, qu'elle est condam­née sans appel comme "rele­vant de l'académisme, d'un lyrisme hors de sai­son, d'un néo­ro­man­tisme niais, bref d'un huma­nisme qui a fait son temps".

Mais Jean-Pierre Siméon voit dans le dis­cré­dit qui frappe la poé­sie la preuve de sa néces­si­té car il décèle dans cette pra­tique lit­té­raire "un goût fon­da­men­tal de la vie" qui dépasse "le refus, la révolte ou la mélan­co­lie". J'ajouterai à ce constat qu'il y a quelque chose de dou­teux dans les affir­ma­tions péremp­toires des détrac­teurs de la parole poé­tique quand on constate la masse de papier noir­ci par les lit­té­ra­teurs aux ordres pour condam­ner la poé­sie ! Et c'est peu face à l'affligeant spec­tacle qu'offrent la lit­té­ra­ture et les arts com­mer­ciaux du moment. Non que toute poé­sie vaille d'être défen­due car il est des poèmes mièvres, naïfs ou qui ne font que répé­ter le pas­sé… Mais n'en est-il pas ain­si dans ce qui s'écrit majo­ri­tai­re­ment ? Jean-Pierre Siméon ne manque pas de sou­li­gner que ce déni de la poé­sie s'accompagne de la consi­dé­ra­tion cou­rante (pour ne pas dire banale) que tout est poé­tique. Ce que Jean-Pierre Siméon appelle la poé­sie dans le poème peut être une arme pour dénon­cer et com­battre ce monde pure­ment éco­no­miste et poli­ti­cien qu'on veut nous impo­ser. Une arme par­mi d'autres dont les poètes ne doivent pas avoir honte, une arme dont il faut se sai­sir si le monde qui se construit ne nous satis­fait pas… On sait que la mort pré­ten­due des idéo­lo­gies ne sert qu'à légi­ti­mer le triomphe de l'idéologie des­truc­trice de ce qui fait l'humanité du monde ! C'est dire alors que la poé­sie est d'abord scep­ti­cisme dans un monde où la cer­ti­tude étend ses ravages. Elle est une leçon d'inquiétude (je est un autre). Elle est encore ce qui dyna­mite de l'intérieur la langue com­mune et domi­na­trice sous toutes ses formes…

Cet essai est plus qu'un simple essai : c'est le mani­feste de la 17ème édi­tion du Printemps des poètes, mieux c'est le mani­feste dont se réclame Jean-Pierre Siméon dans son acti­vi­té… Il y a dans ce texte des for­mules qui claquent haut et fort : la poé­sie, c'est le refus "de la mise en coupe réglée du réel", la poé­sie, c'est le pro­cès du "déni de réa­li­té", le poème s'élève contre un "monde déjà fait, un réel clos"… C'est que la poé­sie est contes­ta­tion du sys­tème domi­nant dans le meilleur des cas. Jean-Pierre Siméon dresse un por­trait acca­blant de la socié­té : si la poé­sie y est réduite à l'invisibilité, c'est pour mieux asseoir le pou­voir des poli­ti­ciens et des mar­chands (et de leurs laquais) dans les esprits car "l'exercice de l'intelligence par la lec­ture du poème […] est exer­cice du doute, pas­sion de l'hypothèse, ala­cri­té de la per­cep­tion, goût de la nuance, et […] rend à la conscience son auto­no­mie et sa res­pon­sa­bi­li­té, trouve son emploi dans la lec­ture du monde". Jean-Pierre Siméon s'élève contre le délire tech­no­cra­tique des euro­crates, contre les per­for­mances des artistes "contem­po­rains" qui ne sont que le reflet du pri­mat accor­dé au visuel : "la poé­sie est l'irréductible adver­saire de la clô­ture du regard qu'organise la civi­li­sa­tion du diver­tis­se­ment". Il passe en revue toutes carac­té­ris­tiques de cette civi­li­sa­tion ; aus­si ne faut-il pas s'étonner de pro­pos comme ceux-ci : "…le fan­tasme du corps idéal réprime le corps natu­rel". L'image du monde et de l'autre a rem­pla­cé le monde et l'autre. La poé­sie, par son évo­ca­tion sen­sible du réel, prend l'exact contre­pied de cette atti­tude par­ti­cu­lière qu'est le triomphe du vir­tuel. La poé­sie n'est pas seule­ment une arme char­gée de futur, elle est l'arme néces­saire pour lut­ter contre le tota­li­ta­risme éco­no­mique qui règne sans par­tage, ou presque, sur ce monde et qui pré­tend asser­vir l'homme pour n'en faire qu'un consom­ma­teur et un sujet docile du pou­voir. L'enfer tota­li­taire (soft, comme on dit) est là : la poé­sie est la seule façon de s'en sor­tir ! Jean-Pierre Siméon n'ignore pas l'histoire ; il voit les racines de cet enfer dans le pas­sé : le pré­da­teur, le colo­ni­sa­teur sont les pré­cur­seurs de cet enfer contem­po­rain. La langue devient alors "le vec­teur de l'accès au réel à l'heure où la supré­ma­tie de l'image se fait tota­li­taire". D'où la néces­si­té de la poé­sie… Il faut lire ce livre !

Au cri­tique alors de sépa­rer dans la pro­duc­tion poé­tique le bon grain de l'ivraie, ce qui par­ti­cipe au com­bat qu'assigne Jean-Pierre Siméon à la poé­sie de ce qui est répé­ti­tif et ne fait que ren­for­cer l'idéologie domi­nante. Si, par mal­heur, le monde dis­pa­raît, nous dis­pa­raî­trons avec lui et nous ne serons plus là pour nous déso­ler ! Alors, à nous, ici et main­te­nant, de com­battre l'horreur qui menace !

 

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Il y a assez de lâches qui hurlent avec les loups au nom de leurs inté­rêts bien com­pris, assez et même trop de mous ordi­naires qui acceptent pas­si­ve­ment l'idéologie des maîtres du moment pour ne pas appré­cier ceux qui refusent l'ordre éta­bli, qui luttent contre la pieuvre éten­dant son pou­voir sur le monde. Il faut remar­quer que c'est au nom d'une langue non uti­li­taire, non asser­vie aux inté­rêts des puis­sants que de Luca, Pasolini et Siméon s'insurgent. Si Erri de Luca s'attaque à l'économie, Pasolini et Siméon se battent pour une cause chère ici à Recours au Poème, la poé­sie. Faut-il rap­pe­ler l'œuvre poé­tique qui reste encore lar­ge­ment à décou­vrir de l'écrivain-cinéaste ita­lien ?

 

 

Note.

1. L'article peut être lu sur inter­net à l'adresse sui­vante :

www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​2​0​1​3​/​1​1​/​W​A​L​L​A​C​H​/​4​9​803

 

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