> Fil de lecture de Lucien Wasselin : autour de la Belgique

Fil de lecture de Lucien Wasselin : autour de la Belgique

Par | 2018-02-23T23:19:44+00:00 11 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Il est loin le temps où Baudelaire com­men­çait un pam­phlet "Pauvre Belgique" qui res­ta inache­vé. La Belgique est une terre de poètes, les édi­teurs y sont nom­breux. Mais l'histoire de ce pays est carac­té­ri­sée par une atti­rance pour la France ou pour les Pays-Bas. Et par une forte implan­ta­tion yan­kee lors de la Guerre Froide. La poé­sie n'est pas sans tra­duire, à sa façon, l'Histoire. Coup d'œil sur la pro­duc­tion de quelques édi­teurs ins­tal­lés en Belgique…

 

 

Philippe MATHY : Les sou­bre­sauts du temps.

 

Peut-on encore par­ler de poèmes avec Les sou­bre­sauts du temps ? Ce livre est en effet un jour­nal de notes prises (du moins se plaît-on à l'imaginer) au jour le jour, au fil du temps qu'il fait ou qui passe… Mais voi­là, ces notes sont comme des poèmes en prose où la pro­fon­deur du sen­ti­ments le dis­pute au pro­saïsme de l'action. Un exemple, le poète abat un arbre et il écrit : "La tron­çon­neuse pro­jette ses confet­tis de lumière blanche " (acui­té du regard) et il ajoute : "L'arbre est cou­ché, immo­bile. Qui peut mou­rir ain­si, agran­dis­sant l'espace autour de lui" (pro­saïsme et réflexion qua­si-méta­phy­sique).

Les choses se com­pliquent avec la deuxième suite (Dans les plis des sou­ve­nirs) qui s'intéresse aux sou­ve­nirs, à la petite enfance. Philippe Mathy, comme cha­cun le sait (c'est écrit sur la qua­trième de cou­ver­ture) est né au Congo en 1956 : aus­si un petit poème comme "Je suis venu au monde bien loin d'ici" (page 31) s'éclaire-t-il ; on com­prend alors de quelles mains noires, de quelle poi­trine noire, il s'agit. Et si le swa­hi­li (dans sa variante king­wa­na) est la langue (ver­na­cu­laire ou véhi­cu­laire, je ne sais pas trop) de la popu­la­tion congo­laise, on com­prend aus­si que cette langue soit à la fois apprise et per­due pour le poète. Les choses se com­pliquent donc ! Se mêlent alors sou­ve­nirs pro­pre­ment dits de ce pas­sé et évo­ca­tions du pré­sent. D'où un mys­tère qui s'épaissit et se tra­duit par des ques­tions : "Est-ce de mar­cher plus len­te­ment que les sou­ve­nirs me rat­trapent ?" Manière pudique de dire que les sou­ve­nirs nous assaillent quand l'âge vient ? La mémoire est oublieuse à tel point qu'on ne se sou­vent plus de tout, que la mémoire fait son tri… Quelle est la nature du sou­ve­nir ? Qu'est-ce que le temps ? Une réponse est peut-être appor­tée : "Le temps s'est fixé sur une flèche qui tra­verse la mémoire pour aller se ficher loin devant, sur une cible invi­sible à nos yeux". La poé­sie, en ce qu'elle tor­ture la langue, per­met peut-être de cer­ner les sou­ve­nirs…

Mais il ne sert à rien de vivre dans le sou­ve­nir car le temps pas­sé ne revient jamais. D'où ces exhor­ta­tions que s'adresse le poète dans Épluchures de soleil, la troi­sième suite : "Sors… Cours… Vis…" Philippe Mathy rejoint alors l'instant pré­sent sym­bo­li­sé ici par par la vio­lo­niste Esther Yoo et il écrit : "Malgré les dou­leurs dans la cage tho­ra­cique du pré­sent, on peut croire encore à des rives apai­sées quand la musique nous caresse par tes mains". Dans cette affir­ma­tion, le doute et l'incertitude rodent. Dès lors cette der­nière suite va explo­rer cette zone où rien n'est sûr. Peut-être le bon­heur qui émane du pré­sent, de l'adhésion au monde, est-il une réa­li­té com­plexe à sai­sir ? "Pour être com­blé, il faut du vide en soi" affirme Philippe Mathy. Peut-on ne faire qu'un avec le monde ? Non, semble nous dire le poète : "Il faut que je m'assoie à l'ombre, contre le tronc, les pieds dans l'eau, pour épon­ger ma sueur". C'est que le monde est trop grand pour l'homme qui n'est pas pro­mé­théen et qui se trouve pris entre les pro­messes des sai­sons qui s'opposent, mal­gré l'amour tou­jours là.

 

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Christiane LEVÊQUE : Ostende.

 

Ce ne sont pas des cartes pos­tales que ces petits pavés de prose que signe Christiane Levêque. Cette der­nière, bien que sen­sible au charme d'Ostende, en trace un por­trait peu flat­teur qui ne sacri­fie en rien aux cli­chés d'une sta­tion bal­néaire aux beaux jours. Car la belle sai­son à Ostende, n'est-ce-pas… Pluie, tem­pête, nuages et soleil gâteux ! D'ailleurs Ostende n'a guère de charme. Ce ne sont que "barres de béton en front de mer". Ne reste plus, sur­tout quand le temps est à la pluie, qu'à se réfu­gier dans les cafés ou res­tau­rants ou devant des Permeke : sans pitié. Toute l'humanité en vacances (de quoi ?) défile. Une cliente hol­lan­daise, faute de pou­voir pho­to­gra­phier des pay­sages de rêve, immor­ta­lise sur sa pel­li­cule l'enseigne et la ter­rasse du res­tau­rant, son quar­tier de tarte… On a les sou­ve­nirs que l'on peut ou ceux que dis­pense le lieu… Mais Christiane Levêque aime cette ville et éprouve une cer­taine sym­pa­thie pour ses visi­teurs, sous une fausse objec­ti­vi­té. L'humour n'est pas absent ; ain­si à pro­pos des poils des hommes, quant à la che­ve­lure, la barbe, la pilo­si­té des pec­to­raux ou du dos, ça va mais, "pour le reste, à véri­fier" ajoute-t-elle, un brin coquine. Mais à Ostende, il y a des jours où le soleil brille, où la cani­cule est au ren­dez-vous. Là encore, Christiane Levêque capte, fugi­ti­ve­ment, ces petits riens qui font que la vie est quand même sup­por­table. Mais son regard rede­vient vite plus acé­ré. Finalement, c'est une chro­nique douce-amère qu'elle signe, sans que l'on sache vrai­ment s'il s'agit de celle de la ville ou de celle de la vie… On pense alors à la poé­sie du quo­ti­dien avec "la lumière dorée de cet après-midi d'automne qu'un rien ferait bas­cu­ler dans le vide"

 

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Laurence Vielle, OUF.

 

Je m'attendais au pire en ouvrant ce livre : sup­port papier de per­for­mances tris­tou­nettes, langue mal­me­née et tris­te­ment par­lée, etc. Mais voi­là, je l'ai lu jusqu'au bout et si je n'ai pas été convain­cu, j'ai été sen­sible à un tra­vail sur le souffle que ce soit au niveau du thème ou au niveau de la langue. Et puis, il y avait ce CD que j'ai écou­té après ma lec­ture silen­cieuse, un CD qui reprend 9 "poèmes" du recueil sur les 12 plages de la ron­delle… J'ai appré­cié la façon de dire de Laurence Vielle, elle sait évi­ter le ron­ron des lec­tures habi­tuelles ou le phra­sé des comé­diens. Mais je dois avouer que je pré­fère tou­jours la belle écri­ture qui sculpte la matière ver­bale, au risque de me trom­per… Ça com­mence avec le poème "Ouverture" qui parle du pre­mier cri du nou­veau-né. Mais, ça ne se pour­suit pas vrai­ment même si des enfants tra­versent les textes. D'ailleurs, s'agit-il vrai­ment de poèmes ? Mais voi­là que je parle comme dans ces vers (?) mis bout à bout. Oui, Claude Guerre a rai­son d'écrire : "La poé­sie qui refuse d'être un quel­conque embel­lis­se­ment du monde". Mais pour autant, cette poé­sie pense-t-elle le monde, en s'amusant de lui ? Certes Laurence Vielle parle du quo­ti­dien : d'implosion de tours d'habitation, de super­mar­chés et de pro­mo­tions… L'accumulation des cli­chés rend sans doute ce monde écœu­rant dans sa bana­li­té et insup­por­tables les magouilles des maîtres de la socié­té. Mais cela vaut-il dénon­cia­tion ? Laurence Vielle aura fait l'effort de par­ler comme tout le monde mais cela atti­re­ra-t-il de nou­veaux lec­teurs de poèmes ? Les per­for­mances attirent peu de per­sonnes, pas plus en tout cas que les lec­tures guin­dées. Laurence Vielle sait lire (ou dire) ses textes, sait les mettre en voix pour reprendre l'expression d'Alain Marc. Mais le lec­teur confron­té à ces textes impri­més reste dans l'expectative. Que faire ? Comme disait l'autre… Reste que "Enfant dans dix mille ans" dénonce effi­ca­ce­ment le dan­ger nucléaire, l'enfouissement des déchets radio-actifs, etc. Cet usage d'une langue informe sera-t-il suf­fi­sant ? Là où elle a rai­son, c'est quand elle dit/​écrit : "Mes gri­bouillis d'humain de l'an deux mille tu les com­pren­dras même pas…" et c'est vrai que l'amateur de poé­sie ne sait plus lire le célèbre poème de Rutebeuf, Griesche d'hiver, sauf dans l'adaptation en fran­çais moderne que chante Léo Ferré. Alors ? Je main­tiens que cette langue avec ses répé­ti­tions, ses ono­ma­to­pées, ses syl­labes éli­dées, son écri­ture pho­né­tique, si elle n'est pas un outrage au bon usage, reste peu en prise avec une bonne par­tie du peuple des lec­teurs. Je sais que les lec­teurs sont de moins en moins nom­breux, je sais qu'une langue évo­lue et finit même par dis­pa­raître… Comment conci­lier ces constats avec l'écriture de poèmes ? Faut-il se conten­ter de dire ses textes et renon­cer à ce qu'ils soient lus ? Au moins Ouf aura eu le mérite d'amener un cri­tique à poser ces ques­tions ! Peut-être faut-il lire, en même temps, Alain Marc, Laurence Vielle et Rutebeuf ? Etc.

 

 

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Arnaud Delcorte : Ô.

 

Un titre réduit à un mot lui-même réduit à une lettre : Ô. Très gra­phique : un cercle ou un ovale (c'est selon la police de carac­tères) sur­mon­té d'un accent cir­con­flexe… Graphisme qui fait pen­ser à un idéo­gramme japo­nais : l'accent cir­con­flexe rap­pelle la sil­houette du mont Fuji cher à Hokusaï. Le O (cercle ou ovale) évoque l'idée de clô­ture, le ton­do (qui ren­voie à l'idée de per­fec­tion) Trois suites com­posent le recueil d'Arnaud Delcorte dont deux furent écrites dans un avion reliant une ville japo­naise à une ville euro­péenne. Delcorte appré­cie le poème bref ; de fait ses poèmes ou strophes (?) font sou­vent trois vers. Comme le haï­ku dont la forme actuelle avec ses 17 mores est due à Bashō. Tout cela peut-il être l'effet du seul hasard ?

La suite Ô, la pre­mière du recueil, est faite de dix poèmes dans les­quels les allu­sions au Japon sont nom­breuses : Mishima (un écri­vain du XXème siècle), koïs (des carpes qu'on trouve dans ce pays), myna (un oiseau), kane (un petit gong plat en usage dans le pays du Soleil-Levant)… Mais on y trouve aus­si des allu­sions à d'autres contrées comme Hawaï, ce qui laisse sup­po­ser qu'Armand Delcorte a beau­coup voya­gé et que sa poé­sie explore, à sa façon, le monde. Reste que ces trois vers (page 4) "La cou­leur remonte en nébu­leuses lasses des pro­fon­deurs /​ Envahit l'espace /​ Diffusion dans l'Earl Grey", par l'acuité du regard et l'aspect fugi­tif des choses, sont l'essence même du haï­ku : on pense alors à la céré­mo­nie du thé. La deuxième suite aban­donne le qua­si-haï­ku pour un poème plus ample, en vers libres, qui ne dédaigne pas à l'occasion ce qui res­semble à une rime de hasard. Tandis que la der­nière suite revient au haï­ku. Que dit Delcorte au piège de cette forme revi­si­tée ? Peu importe sans doute, car la forme auto­rise tout.

 

 

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Paolo Dagonnier, & The Beat Goes On !

 

Ça com­mence mal avec ce titre anglo­phone. Mais je ne suis pas sec­taire : je veux me rendre compte. Paolo Dagonnier suc­combe au jeu­nisme ambiant : "Ces textes vous seront livrés comme une piz­za du dimanche soir : sans sup­plé­ment. Je l'admets : j'ai 24 ans, et j'ignore encore cruel­le­ment ce qu'est la poé­sie, la vraie poé­sie". Admettons et voyons donc, la jeu­nesse est la seule mala­die dont l'on gué­rit.

Relevons donc tout de suite les conces­sions au "moder­nisme" du moment : les poèmes sont bour­rés de réfé­rences et de clins d'œil au lan­gage infor­ma­tique : "La révo­lu­tion ne sera pas hash­ta­guée". C'est bour­ré des tics lan­ga­giers à la mode, il ne suf­fit pas d'insérer dans un poème ces mots : "come back to bed" pour que la révo­lu­tion sexuelle soit enfin adve­nue. C'est bour­ré d'expressions bran­chées et la poé­sie vraie est tou­jours absente.. Qu'est-ce donc que la moder­ni­té ? Paolo Dagonnier écrit de la poé­sie comme d'autres écrivent des romans noirs (voir Fineworks in Berlin), à la mode yan­kee (voir Visions de Martial). Le pro­blème, c'est que ça devient un peu trop ! Même les titres des textes écrits dans un fran­çais rela­tif sont eux sou­vent écrits en bri­tish : Daily Bread, Nespressoetry, Gasoline Dreams, 29th February Blues, Lucid Rain (On acid night), etc. On dirait du fran­glais ! Pour par­ler comme Dagonnier, c'est pas ma tasse de thé, c'est pas mon bol de whis­ky. On croi­rait entendre Léo Ferré chan­ter La langue fran­çaise ! Mais chez lui, il y avait l'humour (grin­çant) et la dis­tance. Je ne suis pas par­ti­cu­liè­re­ment puriste, je sais que les langues s'enrichissent mutuel­le­ment. Mais sans entrer dans ses détails, la que­relle lin­guis­tique entre les Francophones et les Flamands a encore de beaux jours devant elle et on ne s'étonnera pas si le fla­mand l'emporte. À Dagonnier, je pré­fère Julos Beaucarne qui pré­tend "reboi­ser l'âme humaine". Et tant pis si je mène un com­bat d'arrière-garde !

Tout cela est bien dom­mage car Paolo Dagonnier sait se gaus­ser de la mode (bio par exemple) et noter en fin de son poème que la femme de ménage "récure inlas­sa­ble­ment le sol des toi­lettes". En pas­sant, j'aurai le mau­vais goût de remar­quer que Paolo Dagonnier fait bara­goui­ner anglais ses hommes d'affaires mor­dus de bio… La luci­di­té ne manque pas avec MacDo qui défi­gure les pay­sages, avec les rêves obso­lètes de la socié­té de consom­ma­tion, avec l'indifférence géné­ra­li­sée, avec l'économie capi­ta­liste capable de vendre des smart­phones aux pauvres alors qu'elle est inca­pable de leur ame­ner l'eau potable ! Mais peut-on, en même temps, être contre la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique et pour le nov­langue mon­dial dans son écri­ture ? Et écrire "Quelques mots pour les sages" (dont je ne suis pas) qui font l'apologie de tout ce que j'exècre ou qui m'indiffère, ces mots qui pré­tendent m'emmerder et me conchier !

Moi aus­si, je lève mon verre /​ à la vie nou­velle. Mais ce n'est pas la même, semble-t-il. Le conflit inter­gé­né­ra­tion­nel est loin d'être ter­mi­né. J'espère que Paolo Dagonnier fini­ra par gué­rir de sa mala­die…

 

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Véronique Joyaux : Sillages impro­bables.

 

C'est une poé­sie plus consen­suelle que donne à lire Véronique Joyaux. Elle va de l'évocation sen­sible du bord de mer, de l'eau sous tous ses états géo­gra­phiques à des poèmes pre­nant le par­ti des exi­lés ou des empri­son­nés poli­tiques… Mais sa poé­sie n'est pas mili­tante car "Les poètes sont des son­neurs /​ Ils éclai­re­ront la nuit de petites lampes inex­tin­guibles". Véronique Joyaux fait entendre sa petite musique, comme d'autres leurs noc­turnes, et le rêve n'est jamais bien loin. C'est ce qui fait le prix de cette poé­sie dans un monde où le rêve est ban­ni ou réduit à l'état de som­ni­fère. Le rêve sait s'incarner dans l'amour de l'autre ou dans l'amour phy­sique. Véronique Joyaux ne sacri­fie pas au rite de la per­for­mance sexuelle à la mode : ce n'est pas un hasard si le mot ten­dresse revient sou­vent dans ses poèmes. C'est toute sa poé­sie qui vibre d'une ten­dresse qui peut sem­bler sur­an­née mais qui reste bien actuelle car le monde sera sau­vé de la catas­trophe qui menace par la ten­dresse, par l'attention aux choses les plus humbles. Et que l'on ne m'accuse pas de som­brer dans la reli­gio­si­té ! Je pèse mes mots. Écrire, ce n'est pas hur­ler avec les loups, écrire, c'est "mettre en mots le silence", c'est encore "par­ler pour ceux qui n'ont pas la parole". Et, sur­tout, pour dire autre chose que le vacarme du monde domi­né par l'horreur éco­no­mique. Dommage que ce livre soit défi­gu­ré par un énorme mas­tic qui redonne à lire vers la fin des poèmes déjà impri­més aupa­ra­vant…