> Patrick Beurard-Valdoye, Gadjo-Migrandt

Patrick Beurard-Valdoye, Gadjo-Migrandt

Par | 2018-02-18T11:57:27+00:00 29 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

Patrick Beurard-Valdoye n'est pas un incon­nu pour moi. Je  l'ai  lu occa­sion­nel­le­ment depuis fin 1992 dans Action Poétique, revue à laquelle il col­la­bo­ra régu­liè­re­ment jusqu'en 2011 une dizaine de fois. Mais on pou­vait avoir l'impression, du fait qu'il s'agissait de publi­ca­tion en revue, que ce n'était qu'une poé­sie expé­ri­men­tale par­mi tant d'autres, une illus­tra­tion de la moder­ni­té par­mi de nom­breuses… Dans son antho­lo­gie, Une Action Poétique de 1950 à aujourd'hui 1, Pascal Boulanger se contente de ran­ger Patrick Beurard-Valdoye dans la caté­go­rie des poètes "nés à la fin des années cin­quante ou au début des années soixante". C'est peu. La lec­ture d'un livre de Beurard-Valdoye demeure donc néces­saire en ce qui me concerne. Gadjo-Migrandt est le pre­mier de ses ouvrages que j'ai l'occasion de lire.

    Il faut le dire d'emblée : le titre n'accroche pas la curio­si­té. Gadjo est le sin­gu­lier de gad­jé qui signi­fie non tsi­gane ; et quant à migrandt que les dic­tion­naires ignorent, c'est un mot-valise  qui fait pen­ser à migrant et à mi-grand. Ce livre ne se résume pas tant son champ est ample, tant son dis­po­si­tif est com­plexe… Et il résiste à la lec­ture de dif­fé­rentes façons. La pre­mière est l'utilisation de mots étran­gers ou de mots appar­te­nant à des langues que le lec­teur ignore. Il est ain­si divi­sé en neuf sec­tions, inti­tu­lées LIL (de 1 à 9); pre­mier mys­tère : qui sait que Lil signi­fie livre en rro­ma­ni ? Gadjo-Migrandt est donc un ouvrage à lire avec une ency­clo­pé­die et un dic­tion­naire près de soi…

    La pre­mière sec­tion inti­tu­lée "Le météo­ro­logue des pri­sons", écrite en vers libres, est un ensemble de poèmes trai­tant du milieu car­cé­ral et qui s'intéresse tout par­ti­cu­liè­re­ment à la pri­son Saint-Léonard de Liège (aus­si appe­lée St-Lînà) qui fut trans­fé­rée à Lantin, avant d'être détruite en 1982-83… Patrick Beurard-Valdoye se livre d'ailleurs à des consi­dé­ra­tions géné­rales sur le monde des pri­sons, à par­tir de celles qu'il a vues : "ici l'on trans­forme un camp de pri­son­niers de guerre /​ en mater­ni­té un autre en école des Beaux-Arts /​ là s'installe un camp de vacances /​ dans les baraques d'un camp /​ de concen­tra­tion tsi­gane /​ ailleurs on méta­mor­phose une décharge de /​ pro­duits toxiques en base nau­tique /​/​ il fau­drait s'étonner à demi /​ si les den­rées ali­men­taires d'un super­mar­ché /​ implan­té sur un ancien camp de concen­tra­tion /​ géné­raient des nau­sées" 2

    Mais avec la deuxième sec­tion (inti­tu­lée "Moravienne amour en cage") les choses changent radi­ca­le­ment. La prose rem­place le vers et appa­raissent Leoš Janácěk, Sigmund Freud, Elias Canetti et Wilhem Reich, comme autant de signes d'une culture et d'une cer­taine époque, avec tou­jours en fili­grane le peuple Rrom qui appa­raît clai­re­ment dans les  vers qui ter­minent cette sec­tion : "car la véri­té ne se dit bien qu'en /​ Rromani où VOYAGER se pro­nonce /​ JA et MOT c'est la MORT"… Dès lors, ce livre de poé­sie devient un véri­table mael­ström sur l'extermination et les géno­cides, en par­ti­cu­lier des Rroms par les nazis. D'où ce titre, Gadjo-Migrandt. Pour autant, Patrick Beurard-Valdoye ne déses­père pas des hommes car à l'horreur se mêle la culture et le livre devient alors une ency­clo­pé­die par­tielle et par­tiale où le lec­teur découvre des pans entiers de notre civi­li­sa­tion pour peu qu'il s'en donne la peine… László Moholi-Nagy, Walter Gropius, le Bauhaus… servent de fil rouge à LIL 9 (que l'auteur défi­nit comme une pro­sé­po­pée) ; c'est toute la culture d'une par­tie de l'Europe (et des USA) de ces décen­nies qui est ain­si pas­sée en revue. D'ailleurs, il suf­fit de lire les der­nières pages du livre dans les­quelles Patrick Beurard-Valdoye remer­cie les per­sonnes et les ins­ti­tu­tions qui lui ont per­mis de réa­li­ser les enquêtes et les recherches néces­saires à la rédac­tion de Gadjo-Migrandt.  Car le poète n'écrit pas dans le secret de son cabi­net de tra­vail, il écrit sur le ter­rain et recom­pose ensuite ce qu'il a recueilli par ce voyage à tra­vers la culture de l'autre. Dans le n° 144 d'Action Poétique (automne 1996), en réponse à une enquête sur La poé­sie, les avant-gardes et les tota­li­ta­rismes il écri­vait : "Les poètes […] reprennent leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Ils sai­sissent de plus en plus le rôle qu'ils doivent occu­per dans l'espace civique. Ils assument même peu à peu une part des res­pon­sa­bi­li­tés que les média­teurs ont délais­sées. Ce qui change, c'est que le poème inté­resse, ques­tionne, intrigue. La poé­sie de ces der­nières années a cap­té cette nou­velle donne. Elle réin­tègre sa fonc­tion dans le champ social".

    On croi­rait que Gadjo-Migrandt a été écrit pour répondre à ces lignes.  L'ensemble témoigne d'une rare cohé­rence de pen­sée. En tout cas, cet ouvrage prouve que la poé­sie n'est pas morte et que sa mort n'est pas pour demain, mais  que ses codes sont cesse remis en cause par les poètes eux-mêmes.

 

 

 

 Notes :

1. Pascal Boulanger, Une Action Poétique de 1950 à aujourd'hui. Flammarion, 1998, 614 pages ; p 143.
2. Patrick Beurad-Valdoye, Gadjo-Migrandt, pp 30-31.

 

 

 

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