> NGC 224 de Ito Naga

NGC 224 de Ito Naga

Par | 2018-02-21T23:49:55+00:00 6 août 2013|Catégories : Critiques|

L'expression codée NGC 224, qui res­semble à un matri­cule et qui sert de titre au livre d'Ito Naga, intrigue mais ne fait pas rêver. Cependant, quand on sait que ce numé­ro désigne la galaxie d'Andromède, on se prend à rêver. Que se cache-t-il dans cette galaxie spi­rale loin­taine (à envi­ron 2,55 mil­lions d'années-lumière de notre Soleil) de la constel­la­tion d'Andromède ? Tout mène au rêve : l'histoire (c'est l'astronome per­san Abd-el-Rahman Al Soufi qui l'observa en 964 avant qu'elle ne soit exa­mi­née au téles­cope en 1612…), sa nature galac­tique (qui a don­né des des­crip­tions qua­si-her­mé­tiques au pro­fane), sa struc­ture, ses pho­to­gra­phies qu'on peut voir ici ou là, et sur­tout, pour qui l'a lu, ce célèbre roman de science-fic­tion sovié­tique, La Nébuleuse d'Andromède d'Ivan Efremov. Galaxie, constel­la­tion, nébu­leuse : allez savoir ! Et puis, c'est le livre qui l'indique, Ito Naga est astro­phy­si­cien. La curio­si­té du lec­teur est alors en éveil : que vient faire un tel ouvrage chez un édi­teur de poé­sie dès lors qu'il ne s'agit pas de poèmes ?

    Je ne sais si je me sou­viens ou si j'ai rêvé ce sou­ve­nir. Il me semble me rap­pe­ler que Frédéric Joliot-Curie et Paul Éluard avaient pro­je­té d'écrire un livre pour mon­trer que la démarche scien­ti­fique et la démarche poé­tique étaient conver­gentes. Rêve ou sou­ve­nir, je ne sais, mais peu importe fina­le­ment car ici Ito Naga met en évi­dence cette conver­gence. Ito Naga se laisse aller à des infor­ma­tions appa­rem­ment sans grande impor­tance comme celle de la secousse dans le train qu'on ne per­çoit pas au même moment selon que l'on est au début ou en fin du convoi. Apparemment, car elles per­mettent de mieux com­prendre des phé­no­mènes phy­siques plus dif­fi­ciles à entendre. Ainsi ici la célé­ri­té de la lumière et le pour­quoi du retard sur le réel qu'ont nos infor­ma­tions et nos connais­sances. Autrement dit, nous ne nous connais­sons rien du monde actuel. (D'ailleurs, il faut attendre les pages 55 & 56 pour que s'éclaire en par­tie le titre !).

    Mais il y a plus. À pro­pos de l'habitabilité des pla­nètes. Toutes les pla­nètes sont-elle habi­tables ? demande Ito Naga qui répond NON ! Et là, je me mets à pen­ser à Demain les chiens de Clifford D. Simak. Que sait-on de l'adaptabilité du vivant à des condi­tions hos­tiles ? Qu'est-ce d'ailleurs que la vie ? Les formes de vie sur Terre sont mul­tiples et diverses, il faut alors évi­ter tout anthro­po­mor­phisme. Que puis-je ima­gi­ner comme forme de vie sur une pla­nète loin­taine ? Sans doute un être hété­ro­clite, bâti de bric et de broc, à par­tir des connais­sances frag­men­taires et hété­ro­clites que j'ai du vivant sur Terre ! Me voi­là loin du réel car je ne peux ima­gi­ner l'inimaginable ! Et à cha­cun des pro­pos d'Ito Naga, le lec­teur aura sans doute ses propres réfé­rences et ses envo­lées lyriques ou poé­tiques. D'autant qu'Ito Naga  qui est japo­nais ne manque pas de citer quelques expres­sions tirées de sa langue mater­nelle : porte ouverte sur la parole ? Comme moyen d'écrire le monde ?

    NGC 224 est un livre utile car il fait rêver et rai­son­ner. Tout le monde rêve : le poète comme le scien­ti­fique. Mais le rêve du scien­ti­fique (son hypo­thèse) est véri­fié par l'expérience, le cal­cul, le rai­son­ne­ment avant d'être admis par la com­mu­nau­té scien­ti­fique (et au-delà). Mais le rêve du poète ? Contredit pas les faits immé­diats, reje­té dans les oubliettes de l'histoire… avant d'être remis au goût du jour ! Tout comme fina­le­ment, si l'on en croit Thomas Kuhn, les théo­ries scien­ti­fiques qui sont sou­mises aux chan­ge­ments de para­digmes. Je n'entrerai pas dans les détails de son argu­men­ta­tion… Mais le mérite du livre d'Ito Naga est bien d'ouvrir des réflexions abys­sales.

    Si, pour reprendre les mots de Jean-Pierre Siméon qui signe une sorte de post-face en qua­trième de cou­ver­ture, "c'est de l'heureuse com­plexi­té de la vie que ce livre fait l'éloge", ce recueil fait aus­si l'éloge du ques­tion­ne­ment et du mys­tère qui inté­ressent la poé­sie. À n'en jamais finir !

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