> Fil de lecture de Lucien WASSELIN : Un éditeur et ses auteurs, les éditions ROUGERIE

Fil de lecture de Lucien WASSELIN : Un éditeur et ses auteurs, les éditions ROUGERIE

Par |2018-08-21T16:27:37+00:00 16 novembre 2016|Catégories : Critiques|

 

Les édi­tions Rougerie publient depuis 1948 diverses formes "d'une poé­sie de chair et de sang mais aus­si une pen­sée rigou­reuse entre sen­si­bi­li­té et intel­li­gence". Après le décès de René Rougerie en 2010, c'est son fils Olivier qui a repris le flam­beau et les com­mandes de l'atelier car Rougerie édite sou­vent ses recueils en typo­gra­phie au plomb (quand il ne fait pas appel à d'autres impri­meurs uti­li­sant des tech­niques dif­fé­rentes)…

 

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Jean-Claude XUEREB : "Le jour ni l'heure"

 

 Le poème limi­naire annonce une cou­leur qui ne sera pas tenue. Jean-Claude Xuereb y fait le point et s'il constate que "meubles, livres, tableaux [lui] font signe en silence", c'est pour consta­ter de suite qu'il sait que "bien­tôt il fau­dra dire à dieu". Ce qui ne va pas sans humour car s'il avoue être un mécréant, c'est pour aus­si­tôt ajou­ter "qu'on ne se méfie jamais assez des mots /​ [qui] vous tra­hissent aus­si­tôt le dos tour­né". Ce poème limi­naire n'annonce pas la cou­leur puisque, loin de s'arrêter sur le temps qui a pas­sé, Jean-Claude Xuereb célèbre ces petits riens qui font le bon­heur de vivre : ici, c'est l'évocation d'un ami gra­veur, là, c'est la glo­ri­fi­ca­tion d'un pay­sage qui inter­roge l'homme sur l'au-delà, un au-delà sans dieu… Mais dès le second poème, les alli­té­ra­tions en [v] ou en [r] annoncent le rêve d'une "Ève ivre et avide"… C'est qu'il s'agit "d'ouvrir la cage enchan­tée du soleil" ou d'entendre le "cri de la lumière […] à tra­vers les chênes". Dès lors, qu'importe l'inexorable ? Ce qui importe, c'est de le conju­rer en vivant comme si de rien n'était… Bien sûr, il y des moments où l'inéluctable se rap­pelle, la luci­di­té balayant l'éternité, mais la vie qui éclate par­tout fait oublier que "le jour ni l'heure" ne sont connus. L'inéluctable absence au monde qui s'annonce trans­forme le recueil en jour­nal où se mêlent sou­ve­nirs ("Porte d'Orléans"), évo­ca­tion élé­giaque du pré­sent ("Regain à Vallérargues"), pro­jec­tions d'un deve­nir ("Chêne en confi­dences")… Mais c'est aus­si l'occasion de sai­sir des ins­tants drus que condense le poème où Jean-Claude Xuereb n'épargne pas les hommes ("Agressifs visi­teurs")…

La seconde par­tie du recueil est dédiée à René Rougerie, l'ami-éditeur depuis de longues années. C'est une libre médi­ta­tion sur le "corps pri­vé de len­de­main" et le bon­heur connu sur terre où se mélangent men­songes (?), cadeaux de la vie où la lumière baigne le réel, une lumière à peine obs­cur­cie par la mort quo­ti­dienne d'innocents écra­sés par les assas­sins que les pays plaquent dans l'oubli… À quoi se réduit une vie arri­vée à sa fin quand l'Histoire a écra­sé les vel­léi­tés de bon­heur ? Alors que la vie conti­nue et que le sur­vi­vant n'attend plus qu'une "obs­cure croi­sière sidé­rale" ? L'émotion tra­verse ces poèmes "car nul ne remue impu­né­ment son pas­sé" : le pou­voir de ces poèmes est tel que le lec­teur remue jus­te­ment son pas­sé : à l'heure et au jour !

 

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Roland REUTENAUER : "Le voyage en Argovie"

 

L'Argovie est une région de Suisse, si l'on en  croit la note en fin de volume, dont est ori­gi­naire Roland Reutenauer, via ses ancêtres qui l'ont quit­tée après la guerre de Trente Ans et dans laquelle est retour­née le poète. Mais dans ce recueil jus­te­ment inti­tu­lé "Le voyage en Argovie", à ce périple phy­sique se super­pose un autre voyage plus inté­rieur. "Le voyage en Argovie" est donc la recherche d'une pos­sible coïn­ci­dence entre la quête poé­tique et le réel que fut cette expé­di­tion en Suisse. Cette quête des ancêtres fan­tas­mée (?), Roland Reutenauer va la décou­vrir, ce qui donne de beaux poèmes qui vont lui per­mettre de recons­truire une filia­tion et de mieux com­prendre le pré­sent. D'où la confron­ta­tion entre deux moments à tra­vers les poèmes : ain­si peut-on oppo­ser "L'ancêtre ouvrier-pay­san" et "Oiseaux le soir en mon­tagne" où je lis ces vers : "sur le talus où les sapins /​/​ à tire d'aile passent /​ de l'éblouissant à la nuit /​ en aval du rocailleux /​ du cou­pant"… Sans doute est-ce le poème final, au titre énig­ma­tique, qui donne tout son sens au recueil. Quelques mots sur ce titre s'imposent : l'idiotisme Menetekel signi­fie­rait "comp­té, pesé et divi­sé". Ou, plus pro­saï­que­ment, la fin du règne [qui s'achève un jour] (mene, c'est-à-dire la mort : j'interprète !) et il a été jugé (tekel, c'est-à-dire il a été pesé) : l'énigme demeure ! Or ce poème annonce la mort qui rela­ti­vise tous les efforts qu'on a pu faire de son vivant : le poète (Roland Reutenauer ?) boit "le vin du soir /​ à la table de cui­sine /​ dans un verre à mou­tarde /​ les jambes éten­dues /​ sur tout l'inachevé".  La mort qui vien­dra tout effa­cer fina­le­ment ou tout rame­ner à sa juste place : d'où ces mots qui ter­minent le poème et le recueil : "tu seras jugé bien léger /​ sur le pla­teau". Ce qui se passe de com­men­taire !

Quelques mots pour finir : ce vin du soir rap­pelle ces vers "tu n'es pas aus­si vieux que tu le crois /​ dit le verre de vin qui t'attend". Je veux croire, en ces temps d'abstinence, à la ver­tu de l'alcool ! En tout cas, ce n'est pas une coïn­ci­dence que ce recueil ait été si rigou­reu­se­ment construit. Tout comme les allu­sions aux Vosges gré­seuses que le lec­teur atten­tif ne man­que­ra pas de rele­ver, tout comme cet indice qui ren­voie à un Hans Reitenauer né en 1612 à Gondisvil…

 

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Paul PUGNAUD : "Les Jours pul­vé­ri­sés"

 

 Paul Pugnaud, qui est mort en 1995, a publié de son vivant une dou­zaine de recueils aux édi­tions Rougerie qui conti­nuent depuis sa dis­pa­ri­tion à le faire connaître. C'est un ensemble inédit datant de 1984 qui paraît aujourd'hui sous le titre "Les Jours pul­vé­ri­sés".

Célébration de la terre, du pay­sage mais pas n'importe quelle célé­bra­tion car, d'emblée, Paul Pugnaud sépare l'espace du temps : "Pour accé­der à ce pays /​ … /​ Nous négli­geons le temps". Car il s'agit de célé­brer mal­gré une époque mar­quée "par la vio­lence d'aujourd'hui" : on croi­rait presque que ces poèmes ont été écrits en cette fin mars 2016 au moment où je lis ces "Jours pul­vé­ri­sés". Pugnaud défend l'idée d'un espace illi­mi­té, qui existe au-delà de l'horizon, façon­né par le regard. C'est toute la place de l'homme qui est ain­si décrite : par ses sens, l'homme est lié au pay­sage ; mieux, il pense ce der­nier : "Nous avons peur du bruit des feuilles /​ Qui gémissent comme des bêtes". La rela­tion entre l'homme et son envi­ron­ne­ment est dia­lec­tique ; aus­si ne faut-il pas s'étonner que Paul Pugnaud écrive ces vers : "Des cris s'élèvent et répondent /​ Aux rumeurs de la terre". La vision du poète devient cos­mique quand les élé­ments se réunissent (comme l'eau et le feu, par exemple). Et se fait pes­si­miste quand il le faut : "Mystère de ces mots cachés /​ Sous les images du mal­heur". S'éclaire alors cette remarque de René Depestre dans sa pré­face : "C'est l'écriture d'un fami­lier des rythmes les plus secrets du monde médi­ter­ra­néen". Ces brefs poèmes sont sou­vent tra­ver­sés par les élé­ments de la cos­mo­go­nie antique (comme l'air et la terre). Pugnaud se sert ain­si des quatre élé­ments pour mieux cap­ter l'universel ou ce qu'il appelle "l'éternité d'un ins­tant". Et c'est tout un monde qui appa­raît plus vrai que celui des guides de voyage car qui est mieux pla­cé que le poète pour sai­sir l'essence d'un pay­sage ?

L'espace est ouvert comme le dit magni­fi­que­ment ce poème : "Étrange clef qui ouvri­ra /​ Les portes inter­dites /​ Un pas­sage est pré­vu /​  Derrière la muraille dont les pierres /​ S'écroulent dis­per­sées /​ Dans cet espace ouvert". On a là comme un écho aux pein­tures méta­phy­siques de Giorgio De Chirico, un écho à un monde où les objets font signe… Ce n'est sans doute pas pour rien que Pugnaud répète le mot mys­tère vers la fin de son recueil car l'expérience de l'immersion dans le pay­sage débouche sur le mys­tère du lieu. Mais peut-être est-ce là une  trace du sur­réa­lisme qui a for­te­ment impré­gné le poète ?

 

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Laurence BREYSSE-CHANET : "Limons (varia­tions)"

 

Modestement sous-titré "Variations", ce recueil regroupe des poèmes dans sept sec­tions. Hésitation au moment de la com­po­si­tion du recueil ? Je ne sais, mais cette varié­té m'autorise à lire ce livre en dilet­tante. Je lis ces mots : "le vent de la mémoire /​ étreint l'oubli" au moment même où je viens de décou­vrir "Strange fruit", un poème d'Abel Meeropol, mis en musique par ce der­nier et inter­pré­té par Billie Holiday. Meeropol a tout pour plaire aujourd'hui : juif, com­mu­niste, émi­gré, russe : son indi­gna­tion devant le lyn­chage des Noirs le pousse à écrire "Strange fruit" ! La mémoire est étrange : j'ai vécu jusque main­te­nant sans rien connaître de Meeropol et de son poème et main­te­nant les deux ne me quittent plus, même quand je lis Laurence Breysse-Chanet ! "Le peu­plier trop noir" de son poème prend alors une dimen­sion tra­gique, celle de l'arbre auquel sont pen­dus ces fruits étranges : Meeropol n'écrit-il pas dans son poème ce vers "Étrange fruit sus­pen­du aux peu­pliers" ? Mais il faut lire Limons en oubliant le reste !  Si c'est pos­sible… Entendre cette voix étrange que le lec­teur découvre dans de nom­breux poèmes, cette voix qui ne cesse d'essayer de per­cer le mys­tère de la pré­sence au monde. La poé­sie naî­trait de l'écart entre le monde et l'être qui essaie de le déco­der, qui s'interroge ; les cou­leurs (très nom­breuses dans cette poé­sie) ayant pour fonc­tion de dési­gner le réel. Cette nais­sance peut être située dans ce qui res­sort de ces vers : "La voix semble double,  est-ce son écho ? /​ C'est une autre voix car elle ne sait pas, /​ mais c'est bien ta voix c'est sa réso­nance"… À quoi font écho ces autres vers un peu plus loin : "Dans la béance l'ombre prend corps /​  et te répond. La mort n'est pas c'est la dis­tance /​ que rem­plit la cou­leur. Tu y poses tes pas, /​ on entend ton souffle tou­jours repris". Le sujet qui parle s'y dit, le poète affirme sa véri­té et sa recherche… Mais cela ne va pas sans un enga­ge­ment phy­sique total de Laurence Breysse-Chanet et ce n'est pas la proxi­mi­té sonore des mots voix et doigts, mais quelque chose de plus pro­fond que je lis dans ce dis­tique : "mais les ardoises glissent entre tes doigts, /​ les ardoises s'effritent sur ta voix". Alors peu importe si les peu­pliers de ces poèmes rap­pellent ou non ceux d'Abel Meeropol ! Cette coïn­ci­dence ne fait qu'enrichir ma lec­ture.

 

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Olivier DESCHIZEAUX : "L'herbe noire"

 

Le récent ouvrage d'Olivier Deschizeaux se pré­sente comme une suc­ces­sion de petits pavés de prose poé­tique au ton rim­bal­dien : "… comme un enfant de sept ans, un poète aux veines per­dues en des bohèmes plus fac­tices que les pou­pées du cirque". Certes, ce ne sont pas ces mots sans ambi­guï­té qui donnent le la, mais bien une cer­taine atmo­sphère. Cependant Olivier Deschizeaux est croyant, alors qu'Arthur Rimbaud, non­obs­tant la posi­tion de Claudel et quelques décla­ra­tions fami­liales, ne l'était pas, me semble-t-il.  Le voca­bu­laire de Deschizeaux est net : il est consti­tué de vocables propres à une croyance, à une reli­gion : église, par­vis, genèse, âmes, anges, grâce, curés, cilice, autels, temples, prières, biblique, apo­ca­lypse, enfers, démons, apôtres… Je dois en oublier quelques uns !

Olivier Deschizeaux admire Arthur Rimbaud et André Breton (d'où ce ton sur­réa­li­sant) : Breton doit se retour­ner dans sa tombe ! "Son écri­ture s'inscrit dans la conti­nui­té d'une transe char­nelle, tan­tôt cha­man, tan­tôt apôtre, il ne cesse d'interroger en toute modes­tie une folie tou­jours très habi­tée", voi­là ce que dit une ency­clo­pé­die sur inter­net… Cette poé­sie m'est étran­gère, je ne la goûte que modé­ré­ment même si je suis sen­sible au rythme qui se dégage de ces petits pavés de prose, à la folie qui s'en dégage, à ce côté transe char­nelle que cer­tains ont sou­li­gné… Plus pré­ci­sé­ment, je peux suivre Deschizeaux un moment dans sa dis­cus­sion mais il arrive tou­jours un moment où l'athée que je suis décroche et ne marche plus dans la fou­lée du poète… Je pré­fé­re­rai tou­jours le Rimbaud d'Aragon à celui de Claudel même si les deux écri­vains ont fini par se ren­con­trer et s'estimer. Même si j'aime cette étoile éteinte qui brille dans les cieux. On peut rêver à une autre vie, qu'on soit croyant ou non. J'entends bien que pour Olivier Deschizeaux ce rêve est mort. Je vis cela comme une infir­mi­té même si je ne sai­sis qu'imparfaitement sa cri­tique de la bon­dieu­se­rie ambiante, des tra­di­tio­na­lismes et des inté­grismes divers qui sévissent actuel­le­ment. Il arrive tou­jours un ins­tant (je me répète) où l'athée en moi aban­donne. Définitivement. Mais que ceci ne dis­suade pas les lec­teurs qu'Olivier Deschizeaux mérite de ren­con­trer ! Je repren­drai ce livre, quand mon humeur aura chan­gé, pour mieux le com­prendre… Je devine bien par quels tour­ments est pas­sé Deschizeaux quand il écrit : "tu quittes la biblio­thèque qui fait ton salon pour aller en terre de dieu mais diables et vipères  coulent en tes veines  fer­mant l'aine du lit noir". Mais qui est ce "tu" pré­sent dans les poèmes ? Un fou de dieu sem­blable à mille autres ou le reflet d'Olivier Deschizeaux ?

 

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On aurait tort de pen­ser que la pro­duc­tion des édi­tions Rougerie soit uni­forme. Les livres dont il est ren­du compte ici le prouvent. Leur point com­mun est bien sûr cette ori­gine per­son­nelle pour ne pas dire auto­bio­gra­phique. Mais très vite la diver­si­té appa­raît. Quoi de com­mun, par exemple, entre Jean-Claude Xuereb et Olivier Deschizeaux ? Mais il faut aus­si lire le colo­phon : c'est ain­si qu'on apprend que le recueil de Jean-Claude Xuereb a été "impri­mé au plomb sur les presses typo­gra­phiques des édi­tions Rougerie" alors que celui de Roland Reutenauer l'a été sur "les presses typo­gra­phiques du Moulin du Got à Saint-Léonard-de-Noblat". On sent, seule­ment, un léger fou­lage chez Xuereb ! Les trois autres (Pugnaud, Breysse-Chanet et Deschizeaux) ont été impri­més à Ruelle-sur-Touvre chez Renon…
On peut ain­si consta­ter de visu l'évolution des tech­niques d'impression : de la typo au plomb à la pho­to­com­po­si­tion en pas­sant par la typo­gra­phie auto­ma­ti­sée : la poé­sie mène à tout !

 

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