> Abdellatif Laâbi, La Saison manquante

Abdellatif Laâbi, La Saison manquante

Par | 2017-12-30T15:12:27+00:00 13 octobre 2014|Catégories : Abdellatif Laâbi, Critiques|

Ce livre d’Abdellatif Laâbi est com­po­sé de deux recueils rela­ti­ve­ment indé­pen­dants : La Saison man­quante et Amour jaca­ran­da. Mais de la pre­mière à la der­nière page, c’est la même écri­ture simple aus­si bien dans les proses que dans  les poèmes en vers libres, la même écri­ture tra­ver­sée par un huma­nisme de tous les ins­tants, une ten­dresse et une révolte qui, curieu­se­ment, coexistent… Cette sim­pli­ci­té ne va pas sans un aspect conve­nu comme dans ces vers : “… le petit dieu ailé /​ bien connu des amants /​ m’a déco­ché /​ sa flèche impa­rable” (p 75), répé­tés avec une légère variante (p 152) : “l’ombre du petit dieu ailé /​ bien connu des amants /​ qui m’a déco­ché /​ jadis /​ sa flèche impa­rable”. Le mérite de la répé­ti­tion de ce cli­ché est de mettre en évi­dence la cohé­rence et la construc­tion d’Amour jaca­ran­da qui est en fait un long poème de célé­bra­tion de l’amour et de la femme aimée. Mais cela était à signa­ler…

La Saison man­quante s’ouvre sur un poème qui pré­vient le lec­teur qu’il ne trou­ve­ra dans les pages qui suivent que sen­sa­tions et impres­sions per­son­nelles de l’auteur, mais “rien qui mérite /​ d’être gra­vé dans le marbre”. Modestie, mais curio­si­té, qui prennent dif­fé­rentes formes. Les proses de Cercles de l’étonnement inter­rogent l’univers, l’existence, le rap­port de l’individu au monde. Autant de ques­tions qui res­tent sans réponse mais qui disent par­fai­te­ment l’absurdité de la vie car cette der­nière n’a que le sens que lui donne l’homme concret par son action. Météo méta­phy­sique va plus loin : Abdellatif Laâbi semble avoir trou­vé, non une réponse à ses ques­tions, mais une rai­son d’être à notre pré­sence au monde ; à pro­pos de l’univers, il écrit : “Son expan­sion /​ part de nous /​ Et de nous /​ tient sa rai­son /​ son étrange folie”. Et dans Suppositions (une suite de poèmes com­men­çant tous par ces mots, À sup­po­ser), rien ne vient confor­ter ce début de réponse, si ce n’est le der­nier vers de la pre­mière strophe du troi­sième poème qui reprend le titre de l’ensemble “la sai­son man­quante”. Laâbi semble ain­si affir­mer que notre exis­tence est pla­cée sous le signe du manque, et la deuxième strophe com­mence alors par ce qui est gram­ma­ti­ca­le­ment atten­du : “L’utopie /​ serait dans son élé­ment”… Reste alors à vivre, sans illu­sions…

Amour jaca­ran­da mérite une expli­ca­tion préa­lable. Le jaca­ran­da est un arbre qui a la par­ti­cu­la­ri­té de fleu­rir deux fois, en début d’été et en début d’automne, ses fleurs sont d’un bleu vio­la­cé. C’est sans doute cette par­ti­cu­la­ri­té qui donne son titre à la der­nière suite de l’ensemble : “Une étrange flo­rai­son”. Il faut dire que le jaca­ran­da tra­verse toute cette seconde par­tie du livre. Faut-il pen­ser que l’amour renaît tou­jours de ses cendres ? En tout cas, Abdellatif Laâbi fait un bilan de sa vie avec celle qu’il connaît depuis un demi-siècle. Poésie de célé­bra­tion donc. Et peu importe si le lec­teur trouve à l’occasion une cer­taine impu­deur dans ces poèmes car c’est tou­jours émou­vant. Abdellatif Laâbi ne cache pas les dif­fi­cul­tés de la sépa­ra­tion (il fut empri­son­né au Maroc de 1972 à 1980) : le seul moyen de com­mu­ni­quer avec la femme aimée était alors le cour­rier. Dans la sec­tion, inti­tu­lée Lettres, Laâbi ne regrette pas ce temps mais semble regret­ter le poids qu’avaient les mots dans une lettre. C’est ain­si qu’il note : “Et voi­là qu’aujourd’hui /​ nous en sommes presque à bénir /​ l’époque qui nous fut si rude…” Mais le poète parle aus­si de la joie de vivre sim­ple­ment, de par­ta­ger. La connais­sance de l’autre passe par celle de la langue ; d’où un éloge du mul­ti­lin­guisme. De même l’éloge de la bana­li­té reven­di­quée dans Fourberies du temps est-il à mettre en rap­port avec le pas­sé de révolte du poète et son empri­son­ne­ment. Abdellatif Laâbi aime à se fondre dans la foule la plus banale, il a le goût du jar­di­nage ; mais ce n’est pas qu’il soit ren­tré dans le rang…

Simplement, pour reprendre les mots de Paul Éluard, c’est qu’il ne faut pas de tout pour faire un monde, il faut du bon­heur et rien d’autre. Mais, voi­là, chez Laâbi (comme chez Éluard) le bon­heur n’est pas égoïste, il sup­pose le bon­heur des autres.

 

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