> Abdellatif Laâbi, Le dernier poème de Jean Sénac

Abdellatif Laâbi, Le dernier poème de Jean Sénac

2017-12-30T15:18:05+00:00

 

Il ne s’est pas enfer­mé pour écrire
son poème a flai­ré le dan­ger
lui a lais­sé la porte ouverte

Pas de poème sans risque
Sa barbe lis­sait le pubis
de la page trans­pa­rente
et ses lèvres mur­mu­raient
la sou­rate du par­don

Il des­si­na d’abord un soleil
un petit rond d’écolier
affu­blé de rayons déme­sure

La nuit criait au viol
Alger buvait à mort
entre hommes

Puis il tailla son crayon
ou se tailla­da une veine
mais j’imagine
qu’il écri­vit au rouge
sans ratures
les frag­ments que voi­ci :

Naufrage des doigts
sculp­tés dans le silence
d’autres suf­fo­ca­tions montent
du gou­lot amer du dire
Tous ces riens vomis
sur le par­vis du poème’’

Les mots ne manquent pas
plu­tôt
le vou­loir dire
A quoi bon
à quoi mau­vais ?

La dou­leur
seule

Le poème qui ne veut pas naître
a ses rai­sons

Surtout
ne pas men­dier
à la porte du silence
mais le gérer
comme un grand texte

C’est nous
qui avons vieilli
pas le monde

J’ai man­gé
l’une après l’autre
mes petites illu­sions

Quant aux grandes
je me les garde
pour qu’elles éclairent dura­ble­ment
ma sépul­ture
tels des joyaux

Pourquoi je me sens cou­pable
quand le bon­heur m’envahit ?

Heureusement qu’il y a la mer
bleu-gris de son vert gor­gé de mouettes
une barque jubi­lant on ne sait
au fond de l’eau ou dans l’ourlet des nuages

Heureusement qu’il y a ce large
rete­nant le souffle de la terre
et le vent cou­lis ondoyant de fron­dai­sons câlines

Heureusement que l’homme peut se voir
sou­rire à son loin­tain sosie
autre­ment que dans les miroirs

 

Rien de ce que j’ai appris
ne m’a ser­vi
à déchi­rer l’hymen de tes yeux
arbre serein de sève pérenne
qui m’irriguera encore
quand ma bouche s’éteindra dans les sables

Je suis né
pour aimer
la haine m’est étran­gère

Les peuples heu­reux
n’ont pas de poé­sie”

La porte s’est refer­mée
L’ombre sans odeur
appa­rut sur le seuil

Le cou­teau a fen­du le soleil en deux
avant de péné­trer
dans l’enceinte sacrée
du souffle
Sénac avait levé la tête
il regar­dait dans les yeux
riait
comme il en avait l’habitude
en ten­dant au pre­mier venu
son der­nier poème

 

Présentation de l’auteur

Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi est né en 1942, à Fès. Son oppo­si­tion intel­lec­tuelle au régime lui vaut d’être empri­son­né pen­dant huit ans. Libéré en 1980, il s’exile en France en 1985. Depuis, il vit (le Maroc au cœur) en ban­lieue pari­sienne. Son vécu est la source pre­mière d’une œuvre plu­rielle (poé­sie, roman, théâtre, essai) sise au confluent des cultures, ancrée dans un huma­nisme de com­bat, pétrie d’humour et de ten­dresse.

Il a obte­nu le prix Goncourt de la poé­sie en 2009, et le Grand Prix de la fran­co­pho­nie de l’Académie fran­çaise en 2011. Parmi ses œuvres, publiées en majeure par­tie aux Éditions de la Différence :

  • L’œil et la nuit (2003), Le che­min des orda­lies (2003),
  • Chroniques de la cita­delle d’exil (2005),
  • Les rides du lion (2007),
  • Le livre impré­vu (2010) ;
  • Le soleil se meurt (1992),
  • L’étreinte du monde (1993),
  • Le spleen de Casablanca (1996),
  • Les fruits du corps (2003),
  • Tribulations d’un rêveur atti­tré (2008),
  • Œuvre poé­tique I et II (2006 ; 2010).

Par ailleurs, les édi­tions Gallimard ont publié son roman Le fond de la jarre (2002 ; col­lec­tion Folio 2010).

 

 

Textes

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