> Abdellatif Laâbi, L’arbre à poèmes. Anthologie personnelle, 1992-2012

Abdellatif Laâbi, L’arbre à poèmes. Anthologie personnelle, 1992-2012

Par |2018-02-28T12:31:25+00:00 3 avril 2016|Catégories : Abdellatif Laâbi, Critiques|

 

La col­lec­tion Poésie /​Gallimard vient de publier « l’anthologie per­son­nelle, 1992-2012 » d’Abdellatif Laâbi, pré­cé­dée d’une courte pré­face de Françoise Ascal. On regrette que le volume ne pro­pose pas de véri­table dos­sier, contrai­re­ment aux habi­tudes de la col­lec­tion, tout juste une notice bio­gra­phique d’une page et demie et une biblio­gra­phie de deux pages. Il faut d’ailleurs s’y réfé­rer pour connaître la date de paru­tion des recueils choi­sis par le poète pour cette antho­lo­gie, qui n’est pas don­née au fur et à mesure. Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt du livre qui per­met de suivre l’évolution et les constantes d’une créa­tion poé­tique de vingt années. C’est le vers libre qui est le plus uti­li­sé, en dehors de quelques poèmes de L’Étreinte du monde, qui sont plu­tôt de brefs contes, et par­fois, on glisse d’une forme à l’autre, comme dans le bou­le­ver­sant « Gens de Madrid, par­don ! » (Écris la vie, 2005) quand l’indignation face à « Messieurs les assas­sins » ampli­fie la phrase, qui déborde alors de la ligne. C’est que, mal­heu­reu­se­ment, entre les poèmes de 1992 et ceux de 2012, la condi­tion humaine n’a pas évo­lué.

Face à un monde où les bar­bares sont « nos sem­blables », où, « au com­men­ce­ment était le cri /​ et déjà la dis­corde », sur­git tou­jours la même inter­ro­ga­tion sur la place que l’on peut et doit avoir dans le monde. On ne peut qu’osciller entre le doute et l’espoir, comme le dit Le soleil se meurt, qui date de 1992, entre l’obstination :

 

J’écris par com­pas­sion
en ten­dant ma sébile

et peu importe si je n’y récol­té que des cra­chats (L’étreinte du monde, 1993)

 

et la ten­ta­tion du repli :

 

Il est temps de quit­ter
la mai­son des illu­sions

pour le large d’un océan de feu
où les métaux humains
pour­raient enfin fondre

 

Dans un monde où l’Apocalypse se dérou­le­ra

 

en un coin per­du
dans la boue d’une tente de réfu­giés

là où un enfant cou­vert de ver­mine
exhale son der­nier souffle (Fragments d’une genèse oubliée, 1998)

 

on ne sait plus « ce que pen­ser veut dire ce qu’écrire veut dire ».

Pourtant, il est des gestes fra­ter­nels, ser­rer les mains des amis, « par­ta­ger le peu du rare » car « noblesse des humbles oblige ». Pourtant, l’amour est là pour conso­ler et rendre à la vie sa lumière, mieux même, pour inter­dire de bais­ser les bras :

 

Tu es là
Tout n’est pas per­du

Devant toi
j’ai honte de mon déses­poir

 

Et de toute façon, l’humour, cette forme de résis­tance, est un anti­dote à la tris­tesse : « Comment dirait-on /​ fée du logis /​ au mas­cu­lin ? » et quel dom­mage que l’homme ne puisse être enceint que dans ses rêves (« Exercice pour un psy­cha­na­lyste ») !

L’humilité est constante chez « cet arti­san fils de l’artisan ». Artisan des mots, arti­san du cuir, c’est tout un, et c’est le métier d’homme. Il signi­fie qu’il faut accep­ter d’être dans l’entre-deux, entre la langue mater­nelle et celle dans laquelle on écrit le plus sou­vent, entre le pays que l’on a quit­té et celui où l’on habite, entre l’Orient et l’Occident, entre la racine et la fron­dai­son, entre la cime et l’abîme (L’Automne pro­met, 2003). C’est dans cet entre-deux l’huma­ni­té se cherche /​ et tente l’impossible.

N’est-ce pas pré­ci­sé­ment le rôle du poète que d’élargir le domaine des pos­sibles,

 

de taqui­ner les cordes du mys­tère
de lais­ser entendre tels frô­le­ments

tels bal­bu­tie­ments
telle tom­bée de rosée
au cœur de la déso­la­tion

 

L’automne de la vie a des fruits inat­ten­dus : l’imprudence, la dérai­son, la libre parole. Le poète blas­phé­ma­teur ful­mine et chante « les superbes rai­sons de vivre », et sa seule guerre est la « guerre d’amour ».

« Vaincu, je ne me rends pas », comme le dit L’Étreinte du monde, telle pour­rait être en défi­ni­tive la devise du poète. Et la leçon qu’il nous donne à médi­ter, en dépit de toutes les épreuves et toutes les souf­frances qu’il a subies, est en défi­ni­tive une leçon d’espoir :

 

Il n’y a pas de nuit
qu’on ne puisse affron­ter

Il n’y a pas de ténèbres
sans ligne d’horizon

 

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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