La col­lec­tion Poésie/Gallimard vient de pub­li­er « l’anthologie per­son­nelle, 1992–2012 » d’Abdellatif Laâbi, précédée d’une courte pré­face de Françoise Ascal. On regrette que le vol­ume ne pro­pose pas de véri­ta­ble dossier, con­traire­ment aux habi­tudes de la col­lec­tion, tout juste une notice biographique d’une page et demie et une bib­li­ogra­phie de deux pages.

 

Il faut d’ailleurs s’y référ­er pour con­naître la date de paru­tion des recueils choi­sis par le poète pour cette antholo­gie, qui n’est pas don­née au fur et à mesure. Ces réserves n’en­lèvent rien à l’in­térêt du livre qui per­met de suiv­re l’évo­lu­tion et les con­stantes d’une créa­tion poé­tique de vingt années. C’est le vers libre qui est le plus util­isé, en dehors de quelques poèmes de L’Étreinte du monde, qui sont plutôt de brefs con­tes, et par­fois, on glisse d’une forme à l’autre, comme dans le boulever­sant « Gens de Madrid, par­don ! » (Écris la vie, 2005) quand l’indignation face à « Messieurs les assas­sins » ampli­fie la phrase, qui débor­de alors de la ligne. C’est que, mal­heureuse­ment, entre les poèmes de 1992 et ceux de 2012, la con­di­tion humaine n’a pas évolué.

Face à un monde où les bar­bares sont « nos sem­blables », où, « au com­mence­ment était le cri / et déjà la dis­corde », sur­git tou­jours la même inter­ro­ga­tion sur la place que l’on peut et doit avoir dans le monde. On ne peut qu’osciller entre le doute et l’espoir, comme le dit Le soleil se meurt, qui date de 1992, entre l’obstination :

 

Abdel­latif Laâbi, L’Ar­bre à poèmes, Gal­li­mard,
poésie, 2016, 272 pages, 8,50 €.

 

J’écris par compassion
en ten­dant ma sébile

et peu importe si je n’y récolté que des crachats (L’étreinte du monde1993)

 

et la ten­ta­tion du repli :

 

Il est temps de quitter
la mai­son des illusions

pour le large d’un océan de feu
où les métaux humains 
pour­raient enfin fondre

 

Dans un monde où l’Apocalypse se déroulera

 

en un coin perdu
dans la boue d’une tente de réfugiés

là où un enfant cou­vert de vermine
exhale son dernier souf­fle(Frag­ments d’une genèse oubliée, 1998)

 

on ne sait plus « ce que penser veut dire ce qu’écrire veut dire »

Pour­tant, il est des gestes frater­nels, ser­rer les mains des amis, « partager le peu du rare » car « noblesse des hum­bles oblige ».Pour­tant, l’amour est là pour con­sol­er et ren­dre à la vie sa lumière, mieux même, pour inter­dire de baiss­er les bras :

 

Tu es là
Tout n’est pas perdu 

Devant toi
j’ai honte de mon désespoir

 

Et de toute façon, l’humour, cette forme de résis­tance, est un anti­dote à la tristesse : « Com­ment dirait-on / fée du logis / au mas­culin ? »et quel dom­mage que l’homme ne puisse être enceint que dans ses rêves(« Exer­ci­ce pour un psychanalyste ») ! 

L’humilité est con­stante chez « cet arti­san fils de l’artisan »Arti­san des mots, arti­san du cuir, c’est tout un, et c’est le méti­er d’homme. Il sig­ni­fie qu’il faut accepter d’être dans l’entre-deux, entre la langue mater­nelle et celle dans laque­lle on écrit le plus sou­vent, entre le pays que l’on a quit­té et celui où l’on habite, entre l’Orient et l’Occident, entre la racine et la frondai­son, entre la cime et l’abîme (L’Automne promet, 2003). C’est dans cet entre-deux l’human­ité se cherche / et tente l’impossible.

N’est-ce pas pré­cisé­ment le rôle du poète que d’élargir le domaine des possibles,

 

de taquin­er les cordes du mystère
de laiss­er enten­dre tels frôlements

tels bal­bu­tiements
telle tombée de rosée 
au cœur de la désolation

 

L’automne de la vie a des fruits inat­ten­dus : l’imprudence, la dérai­son, la libre parole. Le poète blas­phé­ma­teur ful­mine et chante « les superbes raisons de vivre », et sa seule guerre est la « guerre d’amour ».

« Vain­cu, je ne me rends pas », comme le dit L’Étreinte du monde, telle pour­rait être en défini­tive la devise du poète. Et la leçon qu’il nous donne à méditer, en dépit de toutes les épreuves et toutes les souf­frances qu’il a subies, est en défini­tive une leçon d’espoir :

 

Il n’y a pas de nuit
qu’on ne puisse affronter

Il n’y a pas de ténèbres
sans ligne d’horizon

 

 

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Mar­seille, ville près de laque­lle elle a vécu. Uni­ver­si­taire, elle a enseigné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sor­bonne. Elle fut pro­fesseur émérite de cette uni­ver­sité. De 1990 à 2010, elle a dirigé la Fon­da­tion Saint-John Perse et a édité chez Gal­li­mard les cor­re­spon­dances du poète avec Jean Paul­han et Roger Cail­lois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a pub­lié de nom­breux arti­cles et plusieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­c­ulière­ment dans les domaines de la rhé­torique et de la poétique.

Tard venue à l’écri­t­ure, elle a com­mencé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’A­mandi­er), puis a pub­lié plusieurs romans (dernier paru, Le poupon, éd. de l’A­mandi­er). Elle s’est tournée vers la poésie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils pub­liés aux édi­tions de l’A­mandi­er, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des saisons, 2012). Elle a col­laboré régulière­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­tographes. Elle fut mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Place de la Sor­bonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décédée en sep­tem­bre 2017.

www.joelle-gardes.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014 
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’en­cre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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