> Fil de Lecture de Joëlle Gardes : Esther Tellermann, Emeric de Monteynard, François Perche, Jean-Charles Vegliante

Fil de Lecture de Joëlle Gardes : Esther Tellermann, Emeric de Monteynard, François Perche, Jean-Charles Vegliante

Par | 2018-02-28T12:27:03+00:00 5 janvier 2016|Catégories : Critiques, Jean-Charles Vegliante|

 

Quatre recueils qui illus­trent la diver­si­té de la poé­sie, à tra­vers une inquié­tude com­mune, sur le sens d’un monde plus que jamais déchi­ré :

 

Esther Tellermann – Sous votre nom, Flammarion

On peut être davan­tage sen­sible à d’autres formes de poé­sie, plus immé­dia­te­ment acces­sibles, et être dérou­té par trop d’énigme (c’est un des mots qui revient dans le recueil : « Nous aurions /​ éri­gé /​ ensemble /​ les énigmes »). C’est mon cas. Pourtant, j’ai peu à peu aban­don­né le désir de com­prendre pour m’abandonner au charme de l’étrangeté de ces textes, ou plu­tôt audé­pay­se­ment au sens propre, puisque nous voya­geons d’Est en Ouest (encore une expres­sion fré­quente, du moins dans la pre­mière par­tie) et jusqu’au Sud dans la troi­sième. C’est un uni­vers de légende, où errent de grandes figures de princes et de prin­cesses sans nom dans un décor de feu (par­tie I) ou de glace (par­tie II), une épo­pée sans héros véri­table, comme le disait Jean Paulhan à pro­pos de Saint-John Perse. Et de fait, c’est à Saint-John Perse que j’ai sou­vent pen­sé, à son her­mé­tisme, comme à ses grands espaces et ses déserts, même si, avec Sous votre nom, nous sommes aux anti­podes des grands déve­lop­pe­ments du poète. Ici, c’est la briè­ve­té qui domine, dans le vers, et dans la phrase si res­ser­rée qu’elle est par­fois pri­vée d’articles devant les sub­stan­tifs (« corps devint /​ écri­ture »). Des constantes, outre la forme : des répé­ti­tions qui cir­culent d’une par­tie à l’autre, et sur­tout une quête pour appré­hen­der la double face du noir, pour retrou­ver la mémoire de l’humanité, pour sai­sir le mot et les syl­labes. On pour­rait résu­mer le recueil par ce texte : « De légendes en /​ légendes et /​ d’incendies en /​ incen­dies /​ ils cher­chaient : à ne pas faire mou­rir /​ la parole ». Précisément, elle ne meurt pas dans ces poèmes où elle consti­tue une musique, sem­blable à celle qui y est sou­vent évo­quée et qui « par­donne » à la « part cou­pable du monde ». De ce type de musique, nous avons grand besoin.

 

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Emeric de Monteynard – Écoper la lumière, L’Arbre à paroles

 

Autres textes lapi­daires, où le vers se réduit par­fois à quelques syl­labes, à un mot qui suf­fisent à expri­mer les ques­tions essen­tielles, « Comment faire place /​ À “plus” de lumière ? », ou « Comment /​ Ne pas répondre à l’étoile ? » Ce vers libre, qui, à la dif­fé­rence de celui d’Esther Tellermann, suit les arti­cu­la­tions de la syn­taxe, est en défi­ni­tive un peu mono­tone, par­fois arti­fi­ciel mais la médi­ta­tion qui s’en dégage sur le temps, la mort, le sens de l’existence, l’affirmation de la force des humains ne peut man­quer de tou­cher : « Danser /​ Comme un sei­gneur, /​ Un vrai, /​ Un grand. /​ Danser », d’autant qu’elle s’incarne dans des réa­li­tés quo­ti­diennes, des pay­sages fami­liers, la mer, les étoiles. « Écoper la lumière », c’est, contre nos peurs et la mort affir­mer « l’espoir du renou­veau ».

 

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François Perche – À quoi bon des poètes en ces temps déri­soires ?, Rougerie

 

Voilà un recueil où le vers libre, a tout son sens, parce qu’il suit les méandres de la pen­sée, joue des rejets, des dif­fé­rences de rythme, des contrastes, qui sou­lignent la force de cer­taines affir­ma­tions ou images, comme dans ce qua­train qui ouvre le pre­mier poème : « Les odeurs montent, /​ Se res­sem­belnt, /​ Masques de fumée, /​ Malgré les visages hur­lant leur détresse. » Sans pathos, avec sim­pli­ci­té et luci­di­té, le poète qui doute de lui-même constate que si les temps sont déri­soires, ils sont sur­tout cruels, parce que « L’insomnie, /​ La folie, l’erreur, la mort /​ Cognent » et que c’est dans les hommes que « […] se cache l’abîme /​ Grand ouvert. » Peut-être alors vau­drait-il mieux « Se taire /​ Se lais­ser gagner par /​ Le curieux rire des mots » et accep­ter que « Les points de silence /​ Envahissent la page. » Pourtant, la voix du poète est néces­saire, s’il accepte de ne pas céder aux blan­dices du lan­gage, aux « bour­rasques » et aux « méta­phores », écoute « l’intime de [lui]-même » et laisse les vers se « décan­ter » « en leur sim­pli­ci­té ». C’est un art poé­tique qui est ici posé, des injonc­tions sou­vent à l’infinitif qui sont pro­po­sées, mais au-delà, ce qui est affir­mé, c’est que même si écrire est « une défaite per­pé­tuelle », c’est aus­si un acte de résis­tance, aus­si déri­soire sans doute que les temps où vit le poète, mais le seul moyen qu’il a de « lut­ter ». Et François Perche sait nous en convaincre tran­quille­ment, pro­fon­dé­ment.

 

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Jean-Charles Vegliante – Urbanités, Le Lavoir Saint-Martin

 

Le recueil que j’ai pré­fé­ré.

Urbanités : ce qui concerne l’urbs, la ville, à tra­vers laquelle nous pro­mènent ces textes en par­ti­cu­lier dans la par­tie « La forme d’une ville », et ce qui concerne la conduite que l’on doit y tenir, la poli­tesse.

Forme d’une ville : sont décli­nés les rues fami­lières, les per­son­nages qui y cir­culent, « la chi­noise aux che­veux châ­tains », la « Mèr-rom », le fau­teuil rou­lant, les pous­settes, et il arrive que le sou­ve­nir sur­gisse … Parfois, les rues sont vides, c’est dimanche, ou alors on se hâte pour aller au tra­vail. Autant de détails per­son­nels mais que peut recon­naître cha­cun de nous.

Politesse : elle se mani­feste d’abord dans la recon­nais­sance envers les aînés et les amis poètes, Baudelaire, Rimbaud, Dante, Benedetti… 22 hom­mages énu­mé­rés en fin de volume, autre forme de poli­tesse, cette fois envers un lec­teur qui n’est peut-être pas aus­si savant que l’auteur. Sans doute, savante, cette poé­sie l’est bel et bien, et pas seule­ment dans ses allu­sions, mais aus­si dans son jeu avec les mots, qui évoque par­fois les Grands Rhétoriqueurs, et dans la réfé­rence qua­si constante au son­net. Elle est évi­dem­ment expli­cite dans les poèmes « Sonnet cau­dé » et « Autre son­net », mais impli­cite dans la pré­sence mas­sive des poèmes de 14 vers, d’un seul bloc, par­fois pro­lon­gés par un ou deux vers, ou même par des ter­cets bien iden­ti­fiables. Mais jamais les allu­sions savantes ou le jeu avec les formes, que l’on peut d’ailleurs igno­rer, ne sont gra­tuits, ne serait-ce que parce qu’ils confèrent de la légè­re­té à une réflexion grave, pour ne pas dire le plus sou­vent sombre.

C’est une poé­sie géné­reuse, qui ne se satis­fait pas de par­ler de poé­sie et de mots (ces « mots qu’on retient /​ depuis la com­mu­nale ») mais s’interroge avant tout sur un monde malade, même si « il ne fau­drait pas écrire sur ces choses ». Un des der­niers poèmes, « Morts de jan­vier », porte sur les tra­giques évé­ne­ments de jan­vier 2015. Le pire est peut-être à venir, c’est ce que dit l’ensemble du recueil et, tout par­ti­cu­liè­re­ment, la deuxième par­tie « Plus méchants que vous ». L’ombre, la dou­leur, la mort : l’Envoi et la clô­ture du volume, « Tout à refaire », ne sont pour­tant pas des lamen­ta­tions mais au contraire l’affirmation de la digni­té humaine, envers et contre tout : « Se tenir par la main dans la barque », et de l’espoir : « Dans la cour noyée un cri de joie sau­vage ».

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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