> Ingeborg BACHMANN : Toute personne qui tombe a des ailes

Ingeborg BACHMANN : Toute personne qui tombe a des ailes

Par | 2018-02-28T12:30:13+00:00 21 février 2016|Catégories : Critiques|

 

On ne peut que saluer l’anthologie de poèmes d’Ingeborg Bachmann, Toute per­sonne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967), pro­po­sée par Françoise Rétif, dans la col­lec­tion Poésie /​ Gallimard. Elle per­met d’entrer dans l’univers poé­tique de l’écrivain, même si des cen­taines de pages, dit sa tra­duc­trice et exé­gète dans la pré­face, sont encore inédites. De fait, cer­tains poèmes sont ici tra­duits pour la pre­mière fois, et ce n’est pas un des moindres mérites de l’édition de com­men­ter les déci­sions par­fois dif­fi­ciles à prendre dans la tra­duc­tion. On peut néan­moins s’interroger sur le choix « ouvert – et sub­jec­tif », se jus­ti­fie Françoise Rétif, qui l’a conduite à faire figu­rer dans le volume, en der­nière sec­tion, des poèmes inédits, dont la date n’est pas tou­jours claire. L’inconvénient est que l’on passe de poèmes abou­tis à des poèmes qui sou­vent ne le sont pas, et que l’auteur n’avait sans doute pas sou­hai­té publier en l’état. On peut aus­si se deman­der pour­quoi la pré­sence du mono­logue du Prince Myschkin pour L’Idiot, qui ne res­pecte pas vrai­ment la « conti­nui­té » de l’œuvre lyrique que la tra­duc­trice dit avoir recher­chée. Il faut cepen­dant reco­naître que cela per­met de mon­trer qu’il n’existe pas de fron­tière entre les genres chez I. Bachmann, ici la poé­sie et la « pan­to­mime-bal­let ».

De son vivant, I. Bachmann n’a publié que deux recueils, Le Temps en sur­sis (1953) et Invocation de la Grande Ourse (1956), et un très grand nombre de poèmes a été confié à des revues. Dans la pré­sente édi­tion, ce sont près de 140 poèmes qui sont pro­po­sés, orga­ni­sés en « Poèmes de jeu­nesse (1942-1945) », « Poèmes 1948-1953 », « Le Temps en sur­sis (1953) », « Inovcation de la grande ourse (1956) », « Poèmes 1957-1961 », « Le poème au lec­teur », « Poèmes 1964-1967 » et « Poèmes inédits (1962-1967) ». Le fil conduc­teur est celui de la cho­ro­no­lo­gie. Celle qui figure pré­sente en fin de volume ain­si que le dos­sier montrent fort clai­re­ment que, au-delà de l’unité thé­ma­tique, bien des textes sont liés à la vie : poèmes de jeu­nesse sur­gis de la dou­lou­reuse expé­rience de la guerre et du désir d’échapper aux « pro­fonds abîmes », dia­logue amou­reux et lit­té­raire avec Celan, échos des voyages en Angleterre, à Berlin, et sur­tout de l’installation en Italie (« les sept col­lines », « le cep de vigne », la lumière …). Diversité des évé­ne­ments, diver­si­té des formes et jeu avec la tra­di­tion : la strophe alterne avec des séquences libres de vers, la rime est par­fois pré­sente, comme si elle cher­chait à impo­ser un ordre sur le désordre du monde, la mytho­lo­gie (Orphée, par exemple) voi­sine avec la chan­son popu­laire et les contes de Grimm… La cita­tion, il vau­drait peut-être mieux dire le col­lage, est une façon de s’inscrire dans la lit­té­ra­ture et de ras­sem­bler les mor­ceaux d’un monde bri­sé.

Mais demeure une constante, celle de l’angoisse :

Je suis enfant de la grande angoisse du monde,

et de la peur :

je perds tout, /​ il n’y a que la ter­reur /​ que je ne perds pas.

 

Les moments les plus heu­reux, ceux où l’amour est par­ta­gé :

où nous ne sommes pas est la nuit,

ceux où l’on peut espé­rer que l’énigme (un mot fré­quent) s’éclairera :

Et il m’est per­mis aux heures magiques
d’aller à l’origine, au fond des énigmes,

tous ces moments ne font jamais oublier la détresse pro­fonde :

Le soleil ne réchauffe pas, la mer est sans voix.

 

Comme l’a jus­te­ment écrit Henri Meschonnic dans le numé­ro d’Europe consa­cré à I. Bachmann, à tra­vers son œuvre, c’est la voix d’un « sui­cide conti­nu », « d’une culpa­bi­li­té insur­mon­table pour une faute non com­mise » que l’on entend. Sans doute la culpa­bi­li­té est-elle d’autant plus forte que, jus­te­ment, on n’est pas res­pon­sable et qu’il s’agit de por­ter la faute des autres, celle du père en par­ti­cu­lier 

Mon triste père,
pour­quoi vous être tus alors

sans avoir pen­sé plus loin ?

 

Impossible dans ces condi­tions pour l’écrivain d’avoir un pays, non qu’elle connaisse à pro­pre­ment par­ler l’exil (le mot est qua­si­ment absent de l’œuvre), ce qui sup­po­se­rait qu’elle a eu une terre d’enracinement : c’est plu­tôt qu’elle se tient sur la fron­tière, aux confins, et qu’il lui est impos­sible de trou­ver le fon­de­ment, le grund (cette fois, le mot est très fré­quent), qui est à la fois le fond des choses et le socle sur lequel s’appuyer.

Impossible éga­le­ment de s’installer serei­ne­ment dans une langue qui est celle des « assas­sins » :

Même si à Babel le monde devint confus,
on éti­ra ta langue, et la mienne on cour­ba

 

Le poème qui porte pré­ci­sé­ment le titre d’ « Exil » le dit encore plus net­te­ment :

Moi avec la langue alle­mande
cette nuée autour de moi

que je tiens pour mai­son
dérive à tra­vers toutes les langues.

 

Il arrive que le monde offre des ins­tants de répit, comme le sug­gèrent les « Chants d’une île » ou la « Lettre en deux ver­sions » qui évoque Rome :

La nuit en novembre Rome har­mo­nie et calme

 

La lumière, alors, a la grâce d’un chat :

La lumière bon­dit de nou­veau avec ses pattes claires.

 

Mais, pro­fon­dé­ment, il n’est pas de conso­la­tion :

je ne connais­sais pas de conso­la­tion pour toi

 

La guerre d’ailleurs ne peut ces­ser, puisqu’elle est entre les êtres, et que l’amour en consti­tue une espèce. Des rela­tions entre amants, il n’y a que « De l’obscur à dire » :

Et je ne t’appartiens pas
Tous deux désor­mais nous lamen­tons 

 

L’amour n’est-il pas pré­ci­sé­ment la « part obs­cure de la terre » ? Même « insa­tiable », comme le dit « Le Poème au lec­teur », il ne peut empê­cher la sépa­ra­tion et la cruau­té.

L’écriture serait-elle un ultime recours ? Les mots sont objets de défiance :

Le mot
n’entraînera que

d’autres mots der­rière soi,
la phrase l’autre phrase.

mais, comme l’explique le poème « Dire et médire », qui consti­tue une sorte d’art poé­tique, il faut oppo­ser qui le « mot qui sème le dra­gon » à celui qui est « tolé­rant, clair, beau ». Il n’est pas sûr que cela puisse faire croire « qu’un jour vienne la fête » car, mal­heu­reu­se­ment, pro­fon­dé­ment, il ne reste qu’à « désespér[er] même du déses­poir ». Telle bien la seule cer­ti­tude de cette œuvre où les trouées de lumière ne suf­fisent pas à éclai­rer le monde.

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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