Apollinaire et la gourmandise des mots

 

C’est un lieu com­mun de rap­pel­er qu’au moment où Apol­li­naire écrit, les œuvres s’ouvrent sur l’ailleurs, sur ce que Segalen appelait l’exotisme, non pas cet exo­tisme de pacotille du « cocoti­er et du chameau », mais du « divers » : « Je con­viens de nom­mer “Divers” tout ce qui jusqu’aujourd’hui fut appelé étranger, inso­lite, inat­ten­du, sur­prenant, mys­térieux, amoureux, surhu­main, héroïque et divin même, tout ce qui est Autre ». Les mots eux aus­si peu­vent être Autres, rares en tout cas. C’est le cas chez Apol­li­naire : plus que surhu­main, sur­réel (c’est dans la pré­face des Mamelles de Tirésias que le mot de « sur­réal­isme », rap­pelons-le, appa­raît pour la pre­mière fois), l’exotisme du poème passe par des emprunts aux langues étrangères, à l’italien de son enfance (« la bar­que aux bar­carols chan­tants » La Chan­son du mal-aimé), à l’allemand : « Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge », Les Femmes), à l’anglais, bien que moins sou­vent (« Le nom émou­vant / Dont chaque let­tre se love en belle anglaise », L’Inscription anglaise). Dépayse­ment géo­graphique mais aus­si his­torique : « Elle bal­la mimant un rythme d’existence », dit Mer­lin et la vieille femme, qui com­bine les deux, « baller » étant à la fois un mot vieil­li et le calque de l’italien bal­lare. Les langues anci­ennes présen­tent le dou­ble intérêt d’être étrangères et dis­parues, ce qui accroît leur charme par la nos­tal­gie qu’elles suscitent :

Mort d’immortels argyraspides

La neige aux boucliers d’argent

Fuit les den­drophores livides

Admirable mon­tage de mots : les deux ter­mes grecs se ren­for­cent, « argy­raspi­de » est traduit par « boucliers d’argent » et den­drophores pour­suit le mot « branch­es » de la stro­phe précé­dente. Comme les cul­tures étrangères, les mots s’assimilent tout en con­ser­vant la trace de leur orig­ine : la langue est bel et bien « métive », pour repren­dre un mot cher à Apol­li­naire, dans sa forme, mais aus­si dans sa sig­ni­fi­ca­tion. Le dou­ble sens, le « calem­bour créa­teur », selon l’expression d’un cri­tique, dote le mot d’une pro­fondeur par­ti­c­ulière : « […] les vents d’horreur / Feignent d’être le rire de la lune hilare », écrit le poète dans Mer­lin et la vieille femme. La lune est hilare, puisqu’elle rit, mais elle est égale­ment douce, parce que, en grec, tel est le sens du qual­i­fi­catif ilaeiros, qui lui est régulière­ment appliqué. Elle est, comme le dit Clair de lune, « mel­liflu­ente aux lèvres des déments » : elle répand le miel. Le Poème lu au mariage d’André Salmon est explicite : le poète est « épris des mêmes paroles dont il fau­dra chang­er le sens », ou plutôt dont il faut renou­vel­er le sens sans toute­fois entière­ment sup­primer l’ancien.

Les mots sont rarement repro­duits dans leur forme étrangère, ou étrange, et, pour fil­er la métaphore du métis­sage, on peut dire qu’ils s’intègrent, s’assimilent, au prix même de néol­o­gismes de forme, comme celui de « incan­ter », qui dou­ble incantare, ou de sens, comme celui de « exfolié » (« Ô mar­guerite exfoliée », La Chan­son du mal-aimé), qui, de la botanique, où il sig­ni­fie « dont l’écorce s’en va par lamelles », se rap­proche du plus ordi­naire « effeuil­lé » et entre en réson­nance avec la série bâtie autour de « feuille », qui court dans toute l’œuvre, asso­cié à la nos­tal­gie de l’automne et de tout ce qui passe, comme l’amour. C’est que la langue d’accueil est celle du poète, non celle de la langue ordi­naire, sur laque­lle s’exerce son tra­vail de choix et d’agencement.

Les hommes de la généra­tion d’Apollinaire, ou de Saint-John Perse, sont fascinés par les dic­tio­n­naires. Dans ses Con­seils à un jeune poète, Max Jacob priv­ilé­giait celui-ci : « Aimer les mots. Aimer un mot. Le répéter, s’en gar­garis­er ». C’est ce que font Apol­li­naire et Saint-John Perse, et l’un comme l’autre ont la gour­man­dise des mots. Apol­li­naire recopie des listes de mots sur ses cahiers : aséité, acous­mate, hématidrose, aphélie, prog­nathe, spi­ra­tion… avant de les insér­er dans les poèmes comme autant de joy­aux. Le dic­tio­n­naire n’est-il pas un fab­uleux réser­voir, un instru­ment d’exploration du monde ? Certes, les mots n’y sont pas en lib­erté comme chez Marinet­ti, mais s’ils y sont sage­ment rangés par ordre alphabé­tique, ils ne con­nais­sent pas la ségré­ga­tion, pas plus que la poésie qui rassem­ble des mots et des réal­ités de tout ordre, ain­si dans Zone, où sont énumérés ces oiseaux com­muns et rares, réels et légendaires que sont les hiron­delles, les cor­beaux, les fau­cons, les hiboux, les ibis, les fla­mants, les marabouts, l’oiseau Roc, l’aigle, le col­ib­ri, ou les pihis. Si le dic­tio­n­naire avait tout pour plaire à ce prati­cien du col­lage qu’est Apol­li­naire dans son désir d’imiter ses amis pein­tres, c’est parce qu’il n’est rien d’autre qu’un prodigieux mon­tage où le monde est démem­bré et ses frag­ments épinglés l’un à côté de l’autre comme les insectes dans leurs boîtes. Mais, parce qu’il con­stitue un ensem­ble clos, il organ­ise à nou­veau le monde, il le remem­bre en le nom­mant, comme le fait le poème.

« J’émerveille », dit la devise adop­tée en 1908 par le poète. Pour y par­venir, les mots, enfer­més dans le texte et ouverts sur le monde, sont les meilleurs alliés.

 

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Mar­seille, ville près de laque­lle elle a vécu. Uni­ver­si­taire, elle a enseigné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sor­bonne. Elle fut pro­fesseur émérite de cette uni­ver­sité. De 1990 à 2010, elle a dirigé la Fon­da­tion Saint-John Perse et a édité chez Gal­li­mard les cor­re­spon­dances du poète avec Jean Paul­han et Roger Cail­lois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a pub­lié de nom­breux arti­cles et plusieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­c­ulière­ment dans les domaines de la rhé­torique et de la poétique.

Tard venue à l’écri­t­ure, elle a com­mencé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’A­mandi­er), puis a pub­lié plusieurs romans (dernier paru, Le poupon, éd. de l’A­mandi­er). Elle s’est tournée vers la poésie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils pub­liés aux édi­tions de l’A­mandi­er, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des saisons, 2012). Elle a col­laboré régulière­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­tographes. Elle fut mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Place de la Sor­bonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décédée en sep­tem­bre 2017.

www.joelle-gardes.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014 
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’en­cre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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