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Nos aînés (3)

Par |2018-02-28T12:21:56+00:00 31 décembre 2013|Catégories : Blog, Chroniques, Essais & Chroniques|

Apollinaire et la gourmandise des mots

 

C’est un lieu com­mun de rap­pe­ler qu’au moment où Apollinaire écrit, les œuvres s’ouvrent sur l’ailleurs, sur ce que Segalen appe­lait l’exotisme, non pas cet exo­tisme de paco­tille du « coco­tier et du cha­meau », mais du « divers » : « Je conviens de nom­mer “Divers” tout ce qui jusqu’aujourd’hui fut appe­lé étran­ger, inso­lite, inat­ten­du, sur­pre­nant, mys­té­rieux, amou­reux, sur­hu­main, héroïque et divin même, tout ce qui est Autre ». Les mots eux aus­si peuvent être Autres, rares en tout cas. C’est le cas chez Apollinaire : plus que sur­hu­main, sur­réel (c’est dans la pré­face des Mamelles de Tirésias que le mot de « sur­réa­lisme », rap­pe­lons-le, appa­raît pour la pre­mière fois), l’exotisme du poème passe par des emprunts aux langues étran­gères, à l’italien de son enfance (« la barque aux bar­ca­rols chan­tants » La Chanson du mal-aimé), à l’allemand : « Le songe Herr Traum sur­vint avec sa sœur Frau Sorge », Les Femmes), à l’anglais, bien que moins sou­vent (« Le nom émou­vant /​ Dont chaque lettre se love en belle anglaise », L’Inscription anglaise). Dépaysement géo­gra­phique mais aus­si his­to­rique : « Elle bal­la mimant un rythme d’existence », dit Merlin et la vieille femme, qui com­bine les deux, « bal­ler » étant à la fois un mot vieilli et le calque de l’italien bal­lare. Les langues anciennes pré­sentent le double inté­rêt d’être étran­gères et dis­pa­rues, ce qui accroît leur charme par la nos­tal­gie qu’elles sus­citent :

Mort d’immortels argy­ras­pides

La neige aux bou­cliers d’argent

Fuit les den­dro­phores livides

Admirable mon­tage de mots : les deux termes grecs se ren­forcent, « argy­ras­pide » est tra­duit par « bou­cliers d’argent » et den­dro­phores pour­suit le mot « branches » de la strophe pré­cé­dente. Comme les cultures étran­gères, les mots s’assimilent tout en conser­vant la trace de leur ori­gine : la langue est bel et bien « métive », pour reprendre un mot cher à Apollinaire, dans sa forme, mais aus­si dans sa signi­fi­ca­tion. Le double sens, le « calem­bour créa­teur », selon l’expression d’un cri­tique, dote le mot d’une pro­fon­deur par­ti­cu­lière : « […] les vents d’horreur /​ Feignent d’être le rire de la lune hilare », écrit le poète dans Merlin et la vieille femme. La lune est hilare, puisqu’elle rit, mais elle est éga­le­ment douce, parce que, en grec, tel est le sens du qua­li­fi­ca­tif ilaei­ros, qui lui est régu­liè­re­ment appli­qué. Elle est, comme le dit Clair de lune, « mel­li­fluente aux lèvres des déments » : elle répand le miel. Le Poème lu au mariage d’André Salmon est expli­cite : le poète est « épris des mêmes paroles dont il fau­dra chan­ger le sens », ou plu­tôt dont il faut renou­ve­ler le sens sans tou­te­fois entiè­re­ment sup­pri­mer l’ancien.

Les mots sont rare­ment repro­duits dans leur forme étran­gère, ou étrange, et, pour filer la méta­phore du métis­sage, on peut dire qu’ils s’intègrent, s’assimilent, au prix même de néo­lo­gismes de forme, comme celui de « incan­ter », qui double incan­tare, ou de sens, comme celui de « exfo­lié » (« Ô mar­gue­rite exfo­liée », La Chanson du mal-aimé), qui, de la bota­nique, où il signi­fie « dont l’écorce s’en va par lamelles », se rap­proche du plus ordi­naire « effeuillé » et entre en réson­nance avec la série bâtie autour de « feuille », qui court dans toute l’œuvre, asso­cié à la nos­tal­gie de l’automne et de tout ce qui passe, comme l’amour. C’est que la langue d’accueil est celle du poète, non celle de la langue ordi­naire, sur laquelle s’exerce son tra­vail de choix et d’agencement.

Les hommes de la géné­ra­tion d’Apollinaire, ou de Saint-John Perse, sont fas­ci­nés par les dic­tion­naires. Dans ses Conseils à un jeune poète, Max Jacob pri­vi­lé­giait celui-ci : « Aimer les mots. Aimer un mot. Le répé­ter, s’en gar­ga­ri­ser ». C’est ce que font Apollinaire et Saint-John Perse, et l’un comme l’autre ont la gour­man­dise des mots. Apollinaire reco­pie des listes de mots sur ses cahiers : aséi­té, acous­mate, héma­ti­drose, aphé­lie, prog­nathe, spi­ra­tion… avant de les insé­rer dans les poèmes comme autant de joyaux. Le dic­tion­naire n’est-il pas un fabu­leux réser­voir, un ins­tru­ment d’exploration du monde ? Certes, les mots n’y sont pas en liber­té comme chez Marinetti, mais s’ils y sont sage­ment ran­gés par ordre alpha­bé­tique, ils ne connaissent pas la ségré­ga­tion, pas plus que la poé­sie qui ras­semble des mots et des réa­li­tés de tout ordre, ain­si dans Zone, où sont énu­mé­rés ces oiseaux com­muns et rares, réels et légen­daires que sont les hiron­delles, les cor­beaux, les fau­cons, les hiboux, les ibis, les fla­mants, les mara­bouts, l’oiseau Roc, l’aigle, le coli­bri, ou les pihis. Si le dic­tion­naire avait tout pour plaire à ce pra­ti­cien du col­lage qu’est Apollinaire dans son désir d’imiter ses amis peintres, c’est parce qu’il n’est rien d’autre qu’un pro­di­gieux mon­tage où le monde est démem­bré et ses frag­ments épin­glés l’un à côté de l’autre comme les insectes dans leurs boîtes. Mais, parce qu’il consti­tue un ensemble clos, il orga­nise à nou­veau le monde, il le remembre en le nom­mant, comme le fait le poème.

« J’émerveille », dit la devise adop­tée en 1908 par le poète. Pour y par­ve­nir, les mots, enfer­més dans le texte et ouverts sur le monde, sont les meilleurs alliés.

 

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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