> Jacques Darras : La Transfiguration d’Anvers

Jacques Darras : La Transfiguration d’Anvers

Par | 2018-02-28T12:28:00+00:00 7 janvier 2016|Catégories : Critiques|

 

Ce recueil de sept textes pro­pose, à tra­vers sa diver­si­té, et comme le dit son sous-titre, Certitudes magnétiques en poésie, une médi­ta­tion sur la poé­sie mais d’une cer­taine façon, il s’agit aus­si d’une auto­bio­gra­phie intel­lec­tuelle, où s’explique en par­ti­cu­lier le goût de l’auteur pour la Belgique et le Nord, pour Bruxelles où se pré­pare « la socié­té trans­fron­ta­lière de demain », pour Anvers, où, une nuit de 31 décembre, la neige tombe et trans­fi­gure la ville. C’est à une trans­fi­gu­ra­tion inverse que se livrait Descartes, qui fait l’objet de la pre­mière médi­ta­tion, « René Descartes à la Onzième Heure », lorsqu’il découvre que la neige est faite de grains qui ont autour d’eux « six petites dents sem­blables à celles des routes des hor­loges ». Descartes est donc « notre seul vrai poète épique fran­çais », car « avec lui la rai­son fait fondre la neige de la réa­li­té pour récol­ter les cris­taux qui la font et la fondent ». Lorsque tout a fon­du de la réa­li­té, que reste-t-il dans l’esprit, sinon la vraie réa­li­té, c’est-à-dire la pen­sée ? Voilà bien une cer­ti­tude, même si J. Darras cor­rige l’importance de la pen­sée par le poids attri­bué au corps, en une de ces for­mules sai­sis­santes qui par­courent le recueil : « Nous pen­sons nous pesons ». Mais la pen­sée veille et Jacques Darras a bien rai­son d’affirmer qu’il ne rédui­ra jamais la poésie à l’émotion. La Transfiguration d’Anvers, de la onzième à la dou­zième heure, c’est l’expérience unique de la Transformation et la conscience qu’elle « s’inscrit le plus sou­vent dans le lan­gage », le lan­gage poé­tique en par­ti­cu­lier.

C’est ce lan­gage qui, d’une façon ou d’une autre, fait l’objet des deux par­ties sui­vantes, L’interminable res­tau­ra­tion du sym­bo­lisme, qui regroupe « Jouve après Jouve », « Le refou­lé d’Apollinaire, , Walt Whitman », « Aimé Césaire, en toute auto­no­mie », et Dans la clai­rière du temps, où sont regrou­pés « Oralité, Réalité », « Traduire les poèmes des hautes Terres » et « Réflexions sur un silex taillé ». La pre­mière déplore que la poé­sie actuelle se meuve encore dans un « cadre exclu­si­ve­ment sym­bo­liste » et que l’apport de Whitman n’ait pas été recon­nu à sa juste valeur. J. Darras voit dans cette non recon­nais­sance, ou cette recon­nais­sance incom­plète, le début de la « mala­die de la mélan­co­lie » où l’Europe s’enfonce. Quant aux pages sur Césaire, elles insistent sur l’originalité d’une poé­sie qui est aus­si confes­sion, atten­tive à sa « propre pro­gres­sion, à sa propre pro­ve­nance », à la dif­fé­rence de celle de Char ou de Saint-John Perse. On peut signa­ler au pas­sage que ce der­nier recon­nais­sait l’importance de Whitman, qu’il avait en bonne place dans sa biblio­thèque, conser­vant même des articles sur lui.

La der­nière par­tie est plus théo­rique. Il est per­mis de ne pas tou­jours être d’accord avec J. Darras, en par­ti­cu­lier pour l’importance qu’il accorde à l’oralité, ce qui consti­tue presque un topos des xxe et xxie siècle, ini­tié par les lin­guistes, Saussure et autres : « L’oralité a tou­jours été impli­quée dans et par le poème » me paraît ain­si une for­mule exces­sive, qui mini­mise la dimen­sion spa­tiale du texte et la fonc­tion de l’écriture, laquelle a son auto­no­mie. Poésie et chant, certes, mais aus­si, sans même pas­ser par les cal­li­grammes ou autres, poé­sie et pein­ture. Il est vrai qu’oralité et écri­ture se récon­ci­lient quand J. Darras écrit qu’il veut pra­ti­quer le poème comme « un art fron­ta­lier ». Qui dit fron­tières dit aus­si dif­fé­rences entre les langues et on recon­naî­tra volon­tiers le rôle de la tra­duc­tion ou au moins du tra­vail avec une langue étran­gère. Si « être poète, c’est s’exiler dans l’étrangeté pre­mière de la langue », la confron­ta­tion avec une autre langue, dans la dis­tance qu’elle implique, per­met de mieux sai­sir cette étran­ge­té, de même que, comme le dit encore J. Darras, la dimen­sion énig­ma­tique de toute poé­sie. Une constante se dégage de toutes ces médi­ta­tions, résu­mée en une for­mule magni­fique, « le poète est un dan­seur de langue ». À par­tir d’un silex taillé sur le bureau la boucle se ferme, avec un retour à Descartes, et à la récon­ci­lia­tion de la science et de la pro­so­die. On l’aura com­pris, J. Darras aime se tenir phy­si­que­ment sur les fron­tières, sur le bord de la Manche, ou entre la France et la Belgique, intel­lec­tuel­le­ment entre la science et la poé­sie, poé­ti­que­ment entre sa langue et celle des autres : c’est le poète de l’outrance, si, avec Saint-John Perse, dont il parle sou­vent, « outrance » signi­fie sim­ple­ment « pas­sage outre ».

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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