Par-dessus les grands textes de la péri­ode améri­caine de Saint-John Perse, une boucle relie les poèmes de la prime jeunesse aux textes de la fin de vie. Un lien s’établit entre l’enfance et le grand âge, et les pre­miers textes sem­blent pré­fig­ur­er ceux de la péri­ode méditer­ranéenne, grâce à l’élection d’une heure et d’un lieu et au lien que l’écriture établit entre les paysages extérieur et intérieur. Deux moments sont priv­ilégiés. C’est d’abord l’aube (en accord avec ce vieux topos rhé­torique qui lie le début du jour à l’enfance) : le « petit-lait du jour » d’Ami­tié du prince ou l’« enfance adorable du jour » d’Éloges ren­voient au début de Neiges, où, « un peu avant la six­ième heure », va naître la créa­tion poé­tique. C’est ensuite midi, « midi émi­et­teur de cym­bales » d’Éloges ou « midi l’aveugle » de Sécher­esse. Quant au paysage, et con­traire­ment aux déc­la­ra­tions de Saint-John Perse qui se définis­sait comme un homme d’Atlantique, il est essen­tielle­ment méditer­ranéen, la végé­ta­tion du Sud évo­quant celle de l’île natale, comme le dit le Car­net de voy­age aux Îles Éoli­ennes. Ce n’est pas non plus l’océan qui hante la poésie, mais la Mer, Mer caraïbe des pre­mières années et Méditer­ranée des dernières… L’imaginaire surim­pose la Guade­loupe et la Provence.

Dans ce paysage intérieur recom­posé, qui est avant tout intéri­or­i­sa­tion de l’environnement méditer­ranéen, règne la vio­lence, loin de la vision illu­soire d’une Méditer­ranée douce et pais­i­ble. La Camar­gue de Chronique endure une « rouge et longue fièvre », tant il est vrai que la nature y est ardente et brûlée. Chronique se déroule dans le cré­pus­cule d’une fin de jour et de vie que l’on pour­rait croire apaisée.  « L’étalon rouge du soir » est au con­traire l’image de la force et de l’ardeur qui est au cœur de l’homme, fût-il tout près de son terme. Force et vio­lence, à l’image de celle du vent qu’évoque le même poème : « Et ce grand vent d’ailleurs à notre encon­tre qui courbe l’homme sur la terre ».

Un autre motif cher au poète est celui du mai­gre et du sec. Il par­court l’œuvre depuis Ami­tié du prince ». Nulle part, il n’est plus vis­i­ble que dans Sécher­esse. Le paysage décrit, celui du maquis, desséché jusqu’à l’os, sym­bol­ise la vie réduite à ses grandes lignes, la vie réduite à son squelette : « Quand la sécher­esse sur la terre aura déserté son étreinte, nous retien­drons de ses méfaits les donc les plus pré­cieux : mai­greur et soif et faveur d’être. » Le dépouille­ment de la vieil­lesse décrit dans Chronique est en par­fait accord avec le dépouille­ment de cette terre provençale où Saint-John Perse a trou­vé refuge pour les dernières années de sa vie : se décline ici une har­monie entre le cadre extérieur et l’aspiration intérieure. 

Ce paysage ascé­tique est aus­si éminem­ment trag­ique, si l’on s’entend sur une déf­i­ni­tion selon laque­lle le trag­ique est lié à la lumière, à une lumière décep­tive qui aveu­gle comme le soleil de Sécher­esse. Il ne s’agit pas d’une lumière qui dévoile, mais qui cache plus qu’elle ne mon­tre, et il y a trag­ique en ce qu’en des lieux et des moments où l’on pour­rait croire à un accès immé­di­at au sens des choses, et même au divin, ne se ren­con­tre que l’illusion d’une tran­scen­dance. Dans sa cru­dité, la lumière ne mon­tre rien, au con­traire : « Midi l’aveugle nous éclaire : fas­ci­na­tion au sol du signe et de l’objet. » Mais sur quoi exacte­ment Midi l’aveugle nous éclaire-t-il ?Et que  nous dit le signe ? C’est bien la mis­sion du poète que d’interpréter les signes, mais il est ébloui par l’éclat de la lumière de midi, qui lui dérobe le sens. Loin de nous éclair­er, la lumière de Midi est un leurre. Dans Pour fêter une enfance, Saint-John Perse écrivait que « l’ombre et la lumière étaient tout prêt d’être une même chose. » Cette phrase en con­texte sem­ble sig­ni­fi­er que l’ombre est aus­si lumineuse que la lumière mais on peut l’interpréter autrement : la lumière aus­si som­bre que l’ombre. Vents lais­sait déjà affleur­er cet éclat noir : « Et la mat­u­ra­tion, soudain, d’un autre monde au plein midi de notre nuit… » Midi est l’heure où les choses devraient s’imposer dans leur évi­dence, c’est au con­traire l’heure de la nuit la plus totale. L’éclat de la lumière méditer­ranéenne ne mon­tre ni ne cache : il est l’évidence d’une tran­scen­dance qui se refuse et se dérobe con­stam­ment à toute ten­ta­tive de déchiffrage. C’est bien ce que dit le texte de Sécher­esse : «  Les chiens descen­dent avec nous les pistes men­songères. Et Midi l’Aboyeur cherche ses morts dans les tranchées comblées d’insectes migra­teurs. Mais nos routes sont ailleurs, nos heures démen­tielles, et, rongés de lucid­ité, ivres d’intempérie, voici, nous avançons un soir en terre de Dieu comme un peu­ple d’affamés qui a dévoré ses semences… »

Là où le mys­tère devrait s’éclairer, il n’y a rien d’autre que la con­stance et l’obstination du mys­tère lui-même. Nous demeu­rons « un peu­ple d’affamés », parce que l’obscurité sub­siste dans l’éblouissement même de cette lumière trag­ique. Une autre lec­ture pour­rait du coup être pro­posée pour la fameuse for­mule hér­a­clitéenne de la « Stro­phe » d’Amers : « Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat », que l’on inter­prète générale­ment comme une oppo­si­tion : ils m’ont appelé l’obscur, mais en réal­ité j’habitais l’éclat. Cette for­mule ne pour­rait-elle pas sig­ni­fi­er l’inverse : ils m’ont appelé l’obscur juste­ment parce que j’habitais l’éclat de cette lumière méditer­ranéenne qui con­tient le trag­ique ? Je suis obscur, tout comme l’est en fin de compte cette lumière méditer­ranéenne, dans laque­lle réside le trag­ique, que cet homme d’Atlantique avait bien compris.

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Mar­seille, ville près de laque­lle elle a vécu. Uni­ver­si­taire, elle a enseigné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sor­bonne. Elle fut pro­fesseur émérite de cette uni­ver­sité. De 1990 à 2010, elle a dirigé la Fon­da­tion Saint-John Perse et a édité chez Gal­li­mard les cor­re­spon­dances du poète avec Jean Paul­han et Roger Cail­lois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a pub­lié de nom­breux arti­cles et plusieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­c­ulière­ment dans les domaines de la rhé­torique et de la poétique.

Tard venue à l’écri­t­ure, elle a com­mencé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’A­mandi­er), puis a pub­lié plusieurs romans (dernier paru, Le poupon, éd. de l’A­mandi­er). Elle s’est tournée vers la poésie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils pub­liés aux édi­tions de l’A­mandi­er, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des saisons, 2012). Elle a col­laboré régulière­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­tographes. Elle fut mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Place de la Sor­bonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décédée en sep­tem­bre 2017.

www.joelle-gardes.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’A­mandi­er, 2014 
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’en­cre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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