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Nos aînés (4)

Par | 2018-02-28T12:21:50+00:00 19 mai 2014|Catégories : Blog, Chroniques, Essais & Chroniques|

Par-des­sus les grands textes de la période amé­ri­caine de Saint-John Perse, une boucle relie les poèmes de la prime jeu­nesse aux textes de la fin de vie. Un lien s’établit entre l’enfance et le grand âge, et les pre­miers textes semblent pré­fi­gu­rer ceux de la période médi­ter­ra­néenne, grâce à l’élection d’une heure et d’un lieu et au lien que l’écriture éta­blit entre les pay­sages exté­rieur et inté­rieur. Deux moments sont pri­vi­lé­giés. C’est d’abord l’aube (en accord avec ce vieux topos rhé­to­rique qui lie le début du jour à l’enfance) : le « petit-lait du jour » d’Amitié du prince ou l’« enfance ado­rable du jour » d’Éloges ren­voient au début de Neiges, où, « un peu avant la sixième heure », va naître la créa­tion poé­tique. C’est ensuite midi, « midi émiet­teur de cym­bales » d’Éloges ou « midi l’aveugle » de Sécheresse. Quant au pay­sage, et contrai­re­ment aux décla­ra­tions de Saint-John Perse qui se défi­nis­sait comme un homme d’Atlantique, il est essen­tiel­le­ment médi­ter­ra­néen, la végé­ta­tion du Sud évo­quant celle de l’île natale, comme le dit le Carnet de voyage aux Îles Éoliennes. Ce n’est pas non plus l’océan qui hante la poé­sie, mais la Mer, Mer caraïbe des pre­mières années et Méditerranée des der­nières… L’imaginaire sur­im­pose la Guadeloupe et la Provence.

Dans ce pay­sage inté­rieur recom­po­sé, qui est avant tout inté­rio­ri­sa­tion de l’environnement médi­ter­ra­néen, règne la vio­lence, loin de la vision illu­soire d’une Méditerranée douce et pai­sible. La Camargue de Chronique endure une « rouge et longue fièvre », tant il est vrai que la nature y est ardente et brû­lée. Chronique se déroule dans le cré­pus­cule d’une fin de jour et de vie que l’on pour­rait croire apai­sée.  « L’étalon rouge du soir » est au contraire l’image de la force et de l’ardeur qui est au cœur de l’homme, fût-il tout près de son terme. Force et vio­lence, à l’image de celle du vent qu’évoque le même poème : « Et ce grand vent d’ailleurs à notre encontre qui courbe l’homme sur la terre ».

Un autre motif cher au poète est celui du maigre et du sec. Il par­court l’œuvre depuis Amitié du prince ». Nulle part, il n’est plus visible que dans Sécheresse. Le pay­sage décrit, celui du maquis, des­sé­ché jusqu’à l’os, sym­bo­lise la vie réduite à ses grandes lignes, la vie réduite à son sque­lette : « Quand la séche­resse sur la terre aura déser­té son étreinte, nous retien­drons de ses méfaits les donc les plus pré­cieux : mai­greur et soif et faveur d’être. » Le dépouille­ment de la vieillesse décrit dans Chronique est en par­fait accord avec le dépouille­ment de cette terre pro­ven­çale où Saint-John Perse a trou­vé refuge pour les der­nières années de sa vie : se décline ici une har­mo­nie entre le cadre exté­rieur et l’aspiration inté­rieure.  

Ce pay­sage ascé­tique est aus­si émi­nem­ment tra­gique, si l’on s’entend sur une défi­ni­tion selon laquelle le tra­gique est lié à la lumière, à une lumière décep­tive qui aveugle comme le soleil de Sécheresse. Il ne s’agit pas d’une lumière qui dévoile, mais qui cache plus qu’elle ne montre, et il y a tra­gique en ce qu’en des lieux et des moments où l’on pour­rait croire à un accès immé­diat au sens des choses, et même au divin, ne se ren­contre que l’illusion d’une trans­cen­dance. Dans sa cru­di­té, la lumière ne montre rien, au contraire : « Midi l’aveugle nous éclaire : fas­ci­na­tion au sol du signe et de l’objet. » Mais sur quoi exac­te­ment Midi l’aveugle nous éclaire-t-il ?Et que  nous dit le signe ? C’est bien la mis­sion du poète que d’interpréter les signes, mais il est ébloui par l’éclat de la lumière de midi, qui lui dérobe le sens. Loin de nous éclai­rer, la lumière de Midi est un leurre. Dans Pour fêter une enfance, Saint-John Perse écri­vait que « l’ombre et la lumière étaient tout prêt d’être une même chose. » Cette phrase en contexte semble signi­fier que l’ombre est aus­si lumi­neuse que la lumière mais on peut l’interpréter autre­ment : la lumière aus­si sombre que l’ombre. Vents lais­sait déjà affleu­rer cet éclat noir : « Et la matu­ra­tion, sou­dain, d’un autre monde au plein midi de notre nuit… » Midi est l’heure où les choses devraient s’imposer dans leur évi­dence, c’est au contraire l’heure de la nuit la plus totale. L’éclat de la lumière médi­ter­ra­néenne ne montre ni ne cache : il est l’évidence d’une trans­cen­dance qui se refuse et se dérobe constam­ment à toute ten­ta­tive de déchif­frage. C’est bien ce que dit le texte de Sécheresse : «  Les chiens des­cendent avec nous les pistes men­son­gères. Et Midi l’Aboyeur cherche ses morts dans les tran­chées com­blées d’insectes migra­teurs. Mais nos routes sont ailleurs, nos heures démen­tielles, et, ron­gés de luci­di­té, ivres d’intempérie, voi­ci, nous avan­çons un soir en terre de Dieu comme un peuple d’affamés qui a dévo­ré ses semences… »

Là où le mys­tère devrait s’éclairer, il n’y a rien d’autre que la constance et l’obstination du mys­tère lui-même. Nous demeu­rons « un peuple d’affamés », parce que l’obscurité sub­siste dans l’éblouissement même de cette lumière tra­gique. Une autre lec­ture pour­rait du coup être pro­po­sée pour la fameuse for­mule héra­cli­téenne de la « Strophe » d’Amers : « Ils m’ont appe­lé l’Obscur et j’habitais l’éclat », que l’on inter­prète géné­ra­le­ment comme une oppo­si­tion : ils m’ont appe­lé l’obscur, mais en réa­li­té j’habitais l’éclat. Cette for­mule ne pour­rait-elle pas signi­fier l’inverse : ils m’ont appe­lé l’obscur jus­te­ment parce que j’habitais l’éclat de cette lumière médi­ter­ra­néenne qui contient le tra­gique ? Je suis obs­cur, tout comme l’est en fin de compte cette lumière médi­ter­ra­néenne, dans laquelle réside le tra­gique, que cet homme d’Atlantique avait bien com­pris.

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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