> Jean-Charles Vegliante, Où nul ne veut se tenir

Jean-Charles Vegliante, Où nul ne veut se tenir

Par | 2018-03-02T15:50:17+00:00 1 mars 2018|Catégories : Critiques, Jean-Charles Vegliante|

L’audace aus­si bien for­melle que thé­ma­tique est au coeur de ce nou­veau livre de Jean-Charles Vegliante. Ce recueil se pose d’emblée comme lieu inha­bi­table.

Un essai de haler le bâti­ment après le nau­frage, et quelques morts de plus (ceux de jan­vier 2015, et la suite), nous aver­tit d’abord la voix poé­tique à la pre­mière per­sonne. Long texte pour mémoire et de la mémoire, qui se redouble pour­tant d’un chant ultime. Mais aus­si, constat accu­sa­teur qui amène jusqu’au sou­ve­nir poi­gnant et tendre d’un jeune Rimbaud et à ce bref expli­cit  : « déserte », à la fois adjec­tif fémi­nin et injonc­tion d’un impé­ra­tif abso­lu, dépas­sant cer­tai­ne­ment les limites de rédac­tion du poème et ses des­ti­na­taires dési­gnés, ces jeunes gens ten­tés par un cer­tain jiha­disme, dont la suite des évé­ne­ments a mon­tré hélas la fer­me­ture sans lueur d’espoir. Dans l’apaisement for­mel, vou­drait-on croire encore (qua­trains, quin­tils, son­nets s’organisent ici en suites rai­son­nées), un sou­pi­rail s’ouvre peut-être mal­gré tout, hors de la den­si­té par­fois presque étouf­fante du tis­su ver­bal, loin des vieille­ries d’une expé­ri­men­ta­tion aride de fin du XXe siècle, vers un hori­zon minus­cule, notre infi­ni, où sub­siste et rede­vient pos­sible « ce qui passe et ne veut rien /​ les prés les bois l’herbe l’eau les pierres le vent » (Derniers jours – d’été).

Jean-Charles Vegliante, Où nul ne veut se tenir

Jean-Charles Vegliante, Où nul ne veut se tenir,  La lettre volée | La rivière échap­pée, Collection « Poiesis », 2016.

Jean-Charles Vegliante, Où nul ne veut se tenir par Joëlle Gardes

Publié le 05 mai 2017 par Angèle Paoli sur Terres de femmes

 

Qui effec­ti­ve­ment vou­drait se tenir dans ce ” noir ” où on se déba[t], en plein soleil “, comme le dit le der­nier poème du recueil Où nul ne veut se tenir de Jean-Charles Vegliante, et dont le der­nier vers résume la tona­li­té : ” comme si une boue basse nous tenait “. Nul ne veut s’y tenir et pour­tant il le faut, et il faut ” oublier l’effroi, /​ et l’injustice, qui sera tou­jours là “. Si, dans le ” Journal en vers “, rédi­gé en mars 2015, qui clôt l’ensemble, l’injustice naît du mal des ” sem­blables ” qui ” traitent, vendent, tuent le bétail humain […] mettent en scène égor­ge­ments, bûchers, cra­chats, des­truc­tions avec une exquise maî­trise des codes “, elle est plus fon­da­men­ta­le­ment notre condi­tion d’êtres sou­mis au temps. C’est dans la réflexion sur l’érosion à laquelle nous ne pou­vons échap­per que réside l’unité de ce recueil fait de plu­sieurs par­ties. Se suc­cèdent ” Avant-scène “, ” Suites_​survie “, ” Après “, ” Sonnets pour ne pas pleu­rer ” et ” Journal (en vers), 2015 “. Le pas­sé y est le plus sou­vent convo­qué, avec le sou­ve­nir, celui de l’enfance qu’il faut ” déglu­tir “, celui de la femme aimée (” il me semble avoir encore au bout des doigts /​ la soie de ta peau vivante “), celui des amis dont on s’éloigne ” dans le son d’un été ” :

Le pas­sé sans fin nous déchire alors
ce matin tout le pas­sé nous bas­cule
en arrière vers la fosse bleue
le museau effrayant d’être bête. 

celui des dis­pa­rus : ” tu n’es plus rien que ces fines par­ti­cules “. Nous ne pou­vons empê­cher qu'” affleure en nous des fois un rauque lan­gage d’avant. “

Ce recueil est pro­fon­dé­ment – et c’est son grand inté­rêt – une médi­ta­tion d’homme dans sa vieillesse : ” ain­si sommes-nous vieux /​ sommes-nous “, dans un ” corps en mor­ceaux qui com­mence à par­tir sans moi “, dit le poète. Qui est donc en défi­ni­tive celui qui sur­vit, qui abrite en lui un ” toi ” qui ” ne [nous] aime pas au point de par­tir avec [nous] ” ? L’adversaire auquel s’adresse une série de quin­tils, c’est le ” petit can­cre­lat /​ de l’âme ” et cet autre qui nous habite :

ou bien c’est comme en soi noyée de silence

Joëlle Gardes
D.R. Texte Joëlle Gardes 

pour Terres de femmes 

 

 

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Joelle Gardes (┼)

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle a vécu. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à à Paris IV-Sorbonne. Elle fut pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique.

Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Elle s’est tour­née vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle a col­la­bo­ré régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle fut membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne et de Recours au poème.

Joëlle Gardes est décé­dée en sep­tembre 2017.

www​.joelle​-gardes​.com

  • A perte de voix, poèmes, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Sous le lichen du temps, prose, aux édi­tions de L’Amandier, 2014
  • Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, roman, édi­tions de l’Amandier.

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