> Amont dévers — une anthologie poétique (4) : La poésie, le disparaissant…

Amont dévers — une anthologie poétique (4) : La poésie, le disparaissant…

Par |2018-03-05T11:30:39+00:00 31 mai 2017|Catégories : Amelia Rosselli, Essais & Chroniques, Jean-Charles Vegliante|

 

 

Nous savons que le mot « rose » peut éveiller, mieux que sa savante des­crip­tion, au delà même de sa « rémi­nis­cence » plus ou moins sen­ti­men­tale, la sur­prise neuve de « l’absente de tous bou­quets ». C’est que sa « presque dis­pa­ri­tion vibra­toire », le qua­si-mutisme du mot – confor­mé­ment ici à l’étymologie – va (re)créer une réa­li­té dif­fé­rente, imma­té­rielle et effi­cace pour qui veut bien la lire, agis­sante, plus durable enfin que les êtres et les objets caducs qui nous entourent et par­fois nous ras­surent. Le poème « fait » (réa­lise), dans tous les sens, pré­ci­sé­ment ce qu’il « dit » (énonce) : sou­ve­raine pré­sence au monde alors, que son éner­gie interne conti­nue de sou­te­nir. De rani­mer pour chaque nou­velle lec­ture. Il est, affir­mait déjà Dante Alighieri, une pure inven­tion, une fic­tion, certes, mais construite, fabri­quée, for­gée (poï­ta) avec musi­ca­li­té et sui­vant les règles esthé­tiques (alo­giques) du lan­gage : « fic­tio rhe­to­ri­câ musi­câque poï­ta » (De Vulgari Eloquentia, II, iv, 2). Touchant donc à l’action, et même à l’action future « en avant » (Rimbaud), que l’on pour­ra recon­naître ensuite sans l’avoir jamais ren­con­trée ni conçue. « Je suis une flamme qui attend », écri­vait Palazzeschi en 1910, alors que la folie guer­rière cou­vait déjà. Fragile action, com­pro­mise par­fois par l’ivresse du jeu, mais jamais abo­lie ; du moins lorsque l’invention est sou­te­nue par l’enér­geia et le rhuthmós, ces ingré­dients internes pour une « pré­sence » mani­feste – que la tra­duc­tion (texte de des­ti­na­tion) s’efforce non pas de sin­ger, de réin­ven­ter à sa manière. 

 

–       La poésie, le disparaissant…

 

 

 

                           (Ballade) 

Ah larmes, ah dou­leur :
la vie passe et se dis­sout et s’enfuit,
comme glace aux cha­leurs.
    Toute hau­teur s’incline et rend à terre
tout solide sou­tien ;
tout royaume puis­sant
en paix enfin tom­ba, gran­di en guerre,
et comme rais l’hiver ter­nit, et meurt
la gloire des splen­deurs.
    Et comme alpestre rapide tor­rent,
comme un éclair sou­dain
en noc­turne serein,
comme brise, fumée ou dard filant
s’envole renom­mée, et chaque hon­neur
semble fra­gile fleur.
    Qu’espère-t-on, qu’attend-on désor­mais ?
Après triomphe et palmes
ne reste plus à l’âme
que deuil, plaintes et larmes déso­lées.
De quoi sert l’amitié, de quoi l’amour ?
Ah larmes, ah dou­leur.

                                           T. Tasso, Torrismondo [1586]      

 

 

 

      Horloges à roues, à pous­sière et à soleil

Celui qui vole et tra­hit la vie des autres,
le voi­là tour­nant, condam­né sur cent roues ;
lui qui trans­forme les hommes en pous­sière,
d’un peu de pous­sière on le mesure et noue.

Et s’il assom­brit de ses ombres nos jours,
lui-même au soleil en ombre se résout ;
apprends par là, mor­tel, com­ment sur la terre
dis­solvent toutes choses Temps et Nature.

Sur ces roues-là il triomphe et il glisse ;
de sa pous­sière il vou­drait t’aveugler ;
et par­mi cette ombre il médite ta perte.

Sur ces roues-là il tor­ture tes pen­sées ;
dans sa pous­sière il ins­crit tes délices ;
par­mi cette ombre, ombres de mort il verse.

                                                  Giovan Leone Sempronio, La Selva poe­ti­ca (1633)

 

 

 

 

             Stabat nuda aes­tas

En pre­mier j’entrevis son pied mince
glis­ser sur les aiguilles sèches des pins
où bouillon­nait l’air avec un grand
fris­son, comme une flamme blanche dif­fuse.
Les cigales se turent. Plus rauques
se firent les ruis­seaux. À foi­son
la résine suin­ta par les fûts.
Je recon­nus le ser­pent à son odeur.

Dans le bois d’oliviers je la rejoi­gnis.
J’ai vu les ombres bleuâtres des rameaux
sur le dos sinueux, et les che­veux fauves
ondu­ler dans l’argent de Pallas
sans un bruit. Dans les chaumes, plus loin,
l’alouette bon­dit du sillon fau­ché,
l’appela, l’appela par son nom là-haut.
Alors moi aus­si je dis son nom.

Je la vis se tour­ner, vers les oléandres.
Elle entra comme en des mois­sons brunes
au milieu des joncs, vive­ment refer­més.
Plus loin, vers le rivage, par­mi la paille
marine, un faux pas lui fit tordre le pied,
tom­ber éten­due entre le sable et l’eau.
Le cou­chant mous­sa dans ses che­veux.
Immense elle parut, nudi­té immense.

                                           Gabriele D’Annunzio, Alcione, 1903 (une ver­sion

                                                          légè­re­ment dif­fé­rente dans Po&sie 56, 1991)  

 

 

 

              Le port ense­ve­li

                                       Mariano, 29 juin 1916

Là par­vient le poète
puis il retourne à la lumière avec ses chants
et les dis­perse

De cette poé­sie
me reste
ce rien
d’inépuisable secret

 

                                              G. Ungaretti, Il Porto Sepolto, 1916

 

 

 

 

Mais c’est vrai pour­tant qu’aux vieux,
dépouillés de la beau­té,
reste ce signe, dans l’âme,
de son rapide appa­raître
et dis­pa­raître, ce sillon de chose
qui a été, qui saigne encore,
lourde, dans la conscience ;
mais qui, goutte à goutte, ensuite
va len­te­ment s’enfonçant dans une presque,
dans une presque ran­cœur
de blanche inno­cence…

                                           C. Betocchi, Poèmes épars [1965-70]    

 

 

 

 

 

Le froid ça fait peur et le sang aus­si
la mer a des sources empaillées dans la secrète
splen­deur de son écrou­le­ment : le froid
ça fait froid et le chaud ne se montre pas pour
tra­hir ses cama­rades.

Esseulé le froid adore la chaude
sai­son mais sévè­re­ment est inter­dit de se cre­ver
par les choses basses et c’est pour­quoi éclai­rante
se fait la res­source du pauvre : tami­ser
l’univers en vue d’un repas.

J’ai froid aujourd’hui et je ne sais pour­quoi dans le
cœur se tamise une nou­velle apti­tude :
celle de s’en ficher du len­de­main : mais
il n’est pas vrai que le len­de­main soit sûr
et il n’est pas vrai que l’aujourd’hui est calme.

                                                                Amelia Rosselli, Documento, 1976    

 

 

 

                       Morts

J’ai écra­sé des herbes plu­tôt tendres,
j’ai livré pas­sage à des voix diverses,
et j’ai vu
avec quel sacri­fice nous peu­plons nos corps
et nos pas qui dimi­nuent.
Attirés par quelques mots et insou­ciants
comme si nous étions déjà les autres par­mi eux,
comme si nous étions loin
de tout aver­tis­se­ment et de toute étreinte. 

                                                  Nicola Ghiglione, Ritmi (éd. F. De Nicola, 1983)     

 

 

 

 

             La voix des ancêtres

 

1.

Le soleil d’hiver fait obs­tacle au chant
qui se brise contre sa bar­rière
tiède. Comme dans le désert tu attends
la nuit gla­ciale, c’est du froid
que renaissent les chants assou­pis
dans le tiède hiver de Rome.
Comme du désert dans le froid
avant la nuit se chu­chotent des chants
plus hauts peu à peu, miau­le­ments
sur les vio­lons des femmes.

28.12.1987

 

2.

Affleure dans l’Europe de mars
après plu­sieurs nau­frages
après avoir per­du ses dents sur les rochers
jaillissent les notes et puis s’abattent.

28.12.1987

 

 

3.

Aimée, je veux qu’ils nous écoutent
qu’ils entendent le gar­gouillis que je ne retiens pas,
com­ment se forme le chant
com­ment il se calme dans la poi­trine
com­ment il peut sec­tion­ner la gorge,
com­ment la langue s’est éplu­chée.

28.12.1987

                                                  Antonio Porta, Yellow (2002, ver­sion rec­ti­fiée) 

 

 

 

 

                     (un inédit)

 

Le mar­chand de fruits pouillais
célèbre dans le quar­tier
pour res­ter ouvert même en août
s’en est allé, je ne sais si dans l’autre monde
ou aux Seychelles ou aux Maldives,
en tout cas pour jouir du très méri­té
fruit de sa sueur.
Jusqu’aujourd’hui le trou de sa bou­tique
n’a pas été obtu­ré
si bien que ce tron­çon de la rue Tadino
où Clemente Rèbora a habi­té
avant de deve­nir prêtre
a quelque chose d’incertain, d’inachevé,
de mélan­co­li­que­ment hési­tant
comme le sou­rire d’un brèche-dents.

                                                   G. Raboni, Altri ver­si [2006] 

 

 

 

 

 

 

 

                      Augenlicht

… miro este que­ri­do
 mun­do que se defor­ma y que se apa­ga
en una páli­da ceni­za vaga…

J.L. Borges, Poema de los dones

I.

C’est comme de se trou­ver à l’intérieur d’un jeu vidéo
et d’être l’ours, le grizz­ly que l’on vise ;
à chaque coup du laser qui rapièce,
un éclair vert, un élan­ce­ment sub­til.
Le micro­scope fouille, met au point
la rétine déchi­rée, et tu contemples
une lande lunaire, une plaine toute fen­dillée :
tu peux pen­ser, si tu veux, aux Fissures de Burri.

 

II.

« L’œil est un organe clos, mais keine Angst,
la légère hémor­ra­gie devrait se résor­ber. »
Elle ne se résorbe pas, non, et voi­ci alors
des hip­po­campes, des ombres chi­noises,
de volantes figures noires et étranges.
Mouches volantes ? Tu parles,
plu­tôt de gros cor­beaux aux ailes déployées.
Techniquement, eine mas­sive Blutung.

 

III.

Une poix tenace
bleuâtre et jaune encrasse le cris­tal­lin :
si tu bouges la tête, si tu tournes le regard
tout dans l’œil se met à mixer
et une par­tie du monde se dérobe.
Quand appa­raît un nuage
très noir, effi­lo­ché,
et des­sous, le long du bord,
des éclairs qui fusent
en lignes hori­zon­tales,
il n’y a pas de temps à perdre
c’est au chi­rur­gien d’intervenir.

 

IV.

Avec grâce l’Augenschwester
libère ta joue des pan­se­ments, sou­lève
la coquille en plas­tique, la gaze, entrouvre
les cils encom­brés de pom­made et de sang :
mer­veilleu­se­ment
tout retrouve sa place, le pla­fond,
la fenêtre, les mai­sons, les col­lines
là der­rière la haute tour qui se dresse
vers le ciel, à Züri West.

 

Pietro De Marchi, La car­ta delle arance, Bellinzona, 2016.

 

 

–       Et son énigme

 

 

Peut-être un matin allant dans un air de verre,
aride, me retour­nant, je ver­rai se pro­duire le miracle :
le néant dans mon dos, le vide der­rière
moi, avec une ter­reur d’ivrogne.

Puis comme sur un écran se cam­pe­ront d’un jet
arbres mai­sons col­lines pour la dupe­rie habi­tuelle.
Mais ce sera trop tard ; et je m’en irai en silence
par­mi les hommes qui ne se tournent pas, avec mon secret.

                                            (E. Montale, Ossi di sep­pia, 1925)

 

 

 

. . .

 

Qu’est-il arri­vé, la plage était vide et main­te­nant
je vois quelqu’un assis, là là sur une pierre.
Un dieu y est assis et il regarde la mer en silence.
Et c’est tout.

                                                                 [1911-12 ?]

                                              Giorgio de Chirico, Poèmes Poesie (éd. 1981),
écrit direc­te­ment en fran­çais

 

 

 

 

 

                            toi !
réen­trai       née        par­la        main(on)

                                                     Giancarlo Majorino, Provvisorio, 1984  

 

 

 

* * *

un dieu se jette conti­nû­ment sur nous.
Pour cela tu pleures, tu ne dors pas la nuit,
tu vois les champs par les files de vitres bota­niques
se défi­gu­rer, le blé trans­for­mé en sombre tabac,
des sables sou­le­vés en amas pour cou­vrir l’azur
très tendre.

– Grand Jardinier, chef (ins­tam­ment je demande),
Étant don­né l’irrécupérabilité de tout ça, sera-ce pos­sible
De le chan­ger en un futur d’eaux et de plantes pérennes…… –

                                                   Remo Pagnanelli, Le Poesie, 2000 (post­hume)

 

 

 

 

         pour une poé­tesse anal­pha­bète
Maintenant dans sa vieillesse
la ten­sion des vers
enfer­més entre les parois des os
aug­mente. Vivante est l’image
des lettres tra­cées il y a une vie.
Mais le crayon se brise
sous l’étreinte des doigts enflés.
Qui n’obéissent pas.
Autres étaient les devoirs
des filles des pay­sans
et durant des siècles l’écriture
pri­vi­lège de quelques-uns.
Claire est la poé­sie
dans l’enclos de la mémoire.
Elle y res­te­ra encore un peu
puis s’en ira en même temps qu’elle.

                                        Barbara Pumhösel, Prugni, 2008    

 

 

 

 

 

ils s’orientent
appa­rem­ment
à l’intuition
sans cartes ou cro­quis
ne demandent pas
d’indications
fleg­ma­tiques
ne donnent jamais l’impression
de se perdre

maîtres d’eux-mêmes
et sur leurs gardes
en chaque situa­tion

 

ils errent
dans les zones indus­trielles
aux marges
des habi­ta­tions
appa­raissent
dans la brume épaisse
sur les berges
hauts sur l’horizon
défilent
sombres et solen­nels

 

par les nuits claires
on les voit
sor­tir des wagons
qui gisent
aban­don­nés
aux dépôts
des gares
ils s’engagent
le long des voies
et dis­pa­raissent
dans le loin­tain
on les aper­çoit
ensuite des trains qui passent
appa­raissent
dans la vision
et en un ins­tant
comme ani­maux sau­vages
s’évanouissent

                                           Italo Testa, cam­mi­na­to­ri, 2013

 

 

 

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

 

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