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Amont dévers 8

Par | 2018-06-12T16:51:17+00:00 3 juin 2018|Catégories : Amont dévers, Essais & Chroniques|

                                                                                         Amont dévers

(Voir “Recours au Poème” 182, mars 2018)

 

 

 

Huitième livraison :

 

Il n’y a pas d’échappatoire hors de la masse dif­fuse de textes plus ou moins solide, plus ou moins gazeuse, dont nous avons été nourri(e)s et au sein de laquelle nous res­pi­rons pour vivre. Oui, cir­cu­lant dans notre uni­vers, un vaste archi­texte vibre dif­fu­sé­ment comme « un tis­su nou­veau de cita­tions révo­lues » (Barthes), bien au delà de ce que tout étu­diant sait ana­ly­ser désor­mais sous le “pro­to­cole” com­mun de la dite inter­tex­tua­li­té. En font par­tie bien enten­du les allu­sions et réfé­rences expli­cites (pour ne pas par­ler de la paro­die, au sens aus­si du cita­tion­nisme, si fré­quent aujourd’hui), mais éga­le­ment les échos loin­tains de trans­mis­sions incons­cientes, nichées par exemple dans une cadence par­ti­cu­lière, une ten­dance à la répé­ti­tion, une musi­ca­li­té pri­vi­lé­giée, un rythme sur­tout, avec sa tra­duc­tion métrique dont l’origine par­fois orale échappe le plus sou­vent aux études uni­ver­si­taires tra­di­tion­nelles. Ainsi, il est pro­bable qu’une ten­dance ancienne au vers double et pair, dans une poé­sie ita­lienne majo­ri­tai­re­ment domi­née par l’impair (avec une pause qui n’est nom­mée “césure” que par approxi­ma­tion facile), en par­ti­cu­lier chez des auteurs sici­liens, trouve ses loin­taines racines dans la métrique arabe – et en l’occurrence ara­bo-anda­louse, comme chez Cielo d’Alcamo ou Salvatore Quasimodo. Je l’ai mon­tré, du moins ai-je essayé, ailleurs*. Il existe un échange constant, capable de modi­fier après coup notre lec­ture d’auteurs du pas­sé (selon une souple rétro­chro­no­lo­gie chère à Weinrich), au sein de la – fina­le­ment petite – Compagnie des poètes, unis entre eux par cette sorte de com­mu­nion laïque per­met­tant de sur­mon­ter les dif­fé­rences les plus âcres et ren­dant pos­sible, au bout du compte, toute tra­duc­tion. Mais, du côté de l’auteur aus­si, le dis­cours poé­tique s’adresse autant aux « des­ti­na­taires futurs » qu’à ceux « pas­sés » (F. Fortini). C’est alors le lec­teur de des­ti­na­tion qui est visé, bien sûr, ou espé­ré.

* Voir SMI XVI, 2016

 

 Les uns les autres

 

                 (Réponse d’Arnaut Daniel à Dante)

Il com­men­ça bien volon­tiers à dire :

Tant m’agrée votre cour­toise demande
que je ne puis ni ne veux m’esquiver.
Je suis Arnaut, qui pleure et vais chan­tant ;
en peine vois-je mon ancien délire
et vois éjoui la joie qui m’attend.
Or je vous prie, au nom de la valeur
qui vers le haut de ces marches vous guide,
sou­ve­nez-vous à temps de ma dou­leur !
Puis dans le feu s’enfouit, qui les affine.

(La Comédie, Purgatoire XXVI, 139-48 – dis­cours  écrit en pro­ven­çal, par res­pect pour le maître)

 

                       (Sonnet)

 

D’en haut venu, mais avec son corps mor­tel,
ayant vu l’enfer de jus­tice et le pieux,
il put de nou­veau vivant contem­pler Dieu
pour nous appor­ter sur tout la vraie lumière,

lui brillante étoile qui de ses rayons
illus­tra à tort le nid où je suis né,
ce monde mau­vais ne sau­rait le payer :
toi seul, qui l’as créé, peux être ce don.

Je parle de Dante, car mal recon­nues
furent ses œuvres par ce peuple oublieux
qui seul aux justes refuse son salut.

Que ne puis-je être lui ! né à tel des­tin,
pour son cruel exil, aus­si valeu­reux,
je don­ne­rais mon meilleur état au monde.

          Michel-Ange, Rime, 248    

 

 

               Vittorio Alfieri

 

– Ô d’italique lice ardent ath­lète
et arpen­teur : de cette foule lâche,
qui, sotte, ton lau­rier sacré t’arrache,
que cherche donc la fichue bile inquiète ?

Tu sais, toi, quel but splen­dide tu vises
et à quelle fin dévoient les étoiles
cet âge qui de bruits et de nou­velles
plus on le gave et plus sa soif attise ? –

Siècle ingrat, fils ; et va à vile­nie,
Si on le voit sans amour ni colère,
chaque pas qu’il fait en sui­vant sa route :

et, quand au mal pen­ser honte s’ajoute,
nul cœur ne sent, nul esprit n’accélère
jusqu’où mon­ta la gran­deur de ma vie.

  1. Carducci, Juvenilia (1850)

 

 

           Les courses d’autrefois

 

Tu parles, d’un’ bro­cante, tu parl’s d’aïo !
Don Diego, qu’a étu­dié les banales
de Muratore, et qu’a lu d’ses deux yeux
au musée les bou­quins des plus vieill’s salles,

dit que si le Ghetto offre les prix
c’est parc’ qu’aux anciens temps c’était le juif
qui fai­sait l’barbe pour les mar­di-gras
des places et des rues, dans ces manif’s.

Pour les fair’ cava­ler, les bons Romains
leur secouaient la pous­sièr’, du jus­tau­corps,
avec un nerf ou un’ baguette en main.

Et cette course, agré­men­tée d’baston,
un Pape l’inventa, à la mémoire
de Jésus-Christ, en sa fla­gel­la­tion.

          (10 jan­vier 1833)    

  Giuseppe Gioachino Belli, Sonetti roma­nes­chi (éd. post­hume)
  Version légè­re­ment dif­fé­rente sur http://​circe​.univ​-paris3​.fr/​S​o​n​n​e​t​s​-​B​e​l​l​i​.​pdf      

 

 

                 L’autre

Le Dieu qui à tout pour­voit
pou­vait me faire poète
de foi : mon âme quiète
aurait célé­bré la Foi.

Bizarre est l’odeur d’encens,
pour­tant je par­donne l’aide
non accor­dée si je pense
que tu aurais bien pu même,

non me fai­sant goz­za­no
juste ébau­ché dans sa cire,
me faire dan­nun­zia­no :
ce qui aurait été pire !

tou­jours pur ali­mente
ce style mien qui paraît
le style d’un éco­lier
revu par une ser­vante !

Je n’ai rien d’autre sur terre
de beau, entre maux et ahan !
Est comme mon petit frère
un autre goz­za­no, trois ans.

Je lui dois la joie qui rit
douce ! Je lui reste proche ;
je ne don­ne­rais pour Les Laudes
cet autre goz­za­no petit !

Je prends ses doigts tout petits,
je lui fais voir par le monde
la chose qu’on appelle Monde,
la chose qu’on appelle Vie…

    Guido Gozzano (Vers épars, 1907-08)  

 

 

* * *

éten­du sur le lit des monts
il reste à l’air libre et regarde
les cam­pagnes ouvertes qui lui font
un hori­zon illi­mi­té de toutes parts
– il n’a pas de paix dans sa veille dou­lou­reuse
tou­jours il repense à celle
à qui il espé­rait lier son des­tin
un jour – heu­reux amant
se pro­met­tait-il d’être sur la terre
comme ne l’avait jamais été
avant aucun mor­tel – Il se sen­tait
pro­mis à la féli­ci­té de toute chose.
Dans la féli­ci­té il savait rêver
son des­tin : toute chose croyait-il
était créée pour main­te­nir celle-là seule
immor­telle – Ainsi aimait-il
à figu­rer en sa pen­sée –
Aucune force adverse, contraire
ne savait-il ima­gi­ner.
Il chas­sait toute idée morose
qui se pré­sen­tât à son esprit.

    Lorenzo Calogero, Inédit [une ver­sion proche dans
    l’anthologie L. C. Poesie, CIRCE 2015 – “l’autre
    serait ici bien sûr Leopardi]

 

 

     * * *

     Je ne sais pas si entre le sou­rire du vert été
et ta verte dif­fé­rence il existe une dif­fé­rence
je ne sais pas si je rime par charme ou tour­men­teuse
peine. Je ne sais si je rime par charme ou par rai­son
et je ne sais si tu le sais que je rime entiè­re­ment
pour toi. Trop de soleil a imbi­bé la mer dans son
tran­quille empri­son­ne­ment, où le fleu­rage de la
mer ne veut pas mettre la main aux bâti­ments cou­lés.
L’aube loin­taine se meut à des gri­sailles. Je ne sais
si par­mi les pâles roches je ren­con­trais le regard,
je ne sais si par­mi les mono­tones cris je ren­con­trais
ton regard, je ne sais si entre la mon­tagne et la
mer, il existe quand même un fleuve. Je ne sais
si entre côte et désert revient à soi un fleuve accos­té,
je ne sais si par­mi la brume tu accostes. Je ne
sais si tu tombes ou trembles, tu ne sais si je pleure
ou déses­père. Désespérer, déses­pé­rer, déses­pé­rer,
c’est tou­jours un fabri­quer. Tu ne sais si je pleure
ou déses­père, tu ne sais si je ris ou déses­père. Je
ne sais si par­mi les pâles roches ton sou­rire.

[…]

Amelia Rosselli, La libel­lule (1958) – Ce pas­sage, évo­quant les Chants Orphiques de
Dino Campana, a déjà paru sur ‘Recours au Poème’ en 2012 :      
https://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​l​a​-​l​i​b​e​l​l​u​l​e​-​p​a​n​e​g​y​r​i​q​u​e​-​d​e​-​l​a​-​l​i​b​e​r​t​e​-​s​u​i​te/ .

 

 

                 Contre-chant

                                                           au jeune S. C.    

   Non pas à la moi­tié, mais au bout
du che­min.

                     La sylve

   (la peur)

                     … dure…

                                       … obs­cure…

   La voie

                   (la vie)

                                   mar­rie.

   Aucune eau stel­laire
sur l’obstacle noir.

   Aucun souffle d’ailes.

   Qu’est-ce qui pour­rait bien trou­ver
sa cadence, par­mi les simu­lacres
d’arbres (de cathé­drales ?),
si même l’homme-ombre est fumée
de fumée – aspa­ri­tion ?

   La mort de la dis­tinc­tion.

   Du faux.

                     Du vrai.

   C’est un ter­rain sau­vage.

   Le pied tré­buche.

                                   Le voyage
jamais com­men­cé (le lan­gage
lacé­ré) a atteint
le point de son cou­ron­ne­ment.

   La nais­sance.

                             (La démo­li­tion.)

    Caproni, Il conte di Kevenhüller, 1986

 

 

* * *

 

Ce que tu m’énervais avec ton exemple des pay­sans friou­lans
qui étaient mieux avant, dans les années Trente/​Quarante
                                                                                                         quelle angoisse ta voix
fêlée cas­sée par un vent gla­cial de mort qui me sem­blait à effet, et je pen­sai
« pour­quoi tu me parles de l’Inde avec un ton si dra­ma­tique et agi­té, alors qu’il n’y a
pas de public » – piaz­za del Popolo semi-déserte, quand tu me racon­tais ton
(pre­mier ?) voyage en Inde, sur un ton dra­ma­tique et agi­té

je pour­rai te par­don­ner d’avoir dit la véri­té, que ce bien-être est un désastre
que tu avais pré­vu, que l’homme est d’autant plus égoïste qu’il vit mieux
                                                                                                                                   pour­rai-je me
                                                                                                                                       _​pardonner jamais
que ce cri ce vent tout sauf à effet, tout sauf arti­fi­ciel
                                                                                             étaient tes stig­mates
était dans tes vis­cères
                                        t’était consub­stan­tiel.

 

(Seulement après avoir trans­crit des épi­grammes de Savonarole
                                   La chair est un abîme qui attire de mille façons.
                                  Ainsi l’entends-tu de la luxure de l’État
                                                                         je me ren­dis compte que je dia­lo­guais
                                                                                                                          _​encore avec toi.  
Elio Pagliarani, Poesie dis­perse, 1995 [2006]

 

 

 

                       Saba

Ce matin de juillet
et au vol l’eau du tuyau d’arrosage
va sur gra­dins et feuilles
et là, c’est sûr, ma femme contente
agite joyeu­se­ment le jet…

Va la mémoire à un vers de Saba.
Mais il manque une syl­labe. Combien
d’années l’ai-je mal aimé,
aga­cé par son délire
mar­mot­té, par ce res­sas­se­ment
d’existence…

Et à pré­sent que reposent
son livre et mon corps
indif­fé­rents
comme un galet ou une plante
ou une ombre invin­cible dans le bois
(dans le vide le soleil s’élance
et un iris en crie), je recon­nais
avec l’étonnement de qui voit le vrai

Tu sem­blais lasse, tu sem­blais malade
mais je t’ai recon­nue, moi qui t’ai aimée.

    Franco Fortini, Composita sol­van­tur, 1994  

 

 

           L’hiver d’après

                                                    (à Fortini)

Décembre sans grâce sans
la neige aimée chère à Boris Pasternak.
Des câbles une voix qui se cabre
en s’étranglant, et naï­ve­ment, dans l’effort pour bri­ser
le sif­fle­ment labo­rieux
avant de pour tou­jours se faire silence.
Comptant, ah, recomp­tant com­bien d’hivers
dans une rue de Florence
(le par­des­sus le béret)
emmi­tou­flé dans la rose d’une
poé­sie mona­cale
à la marge
(à la marge ?) de ton « com­mu­nisme spé­cial ».
Non inter­rom­pu le dia­logue les
(mais che­nues altières) pro­vo­ca­tions
– d’un der­nier hiver
aphone,
ne s’arrête pas ici – te dis-je – et
flé­tri jeune enfant rauque, « adieu » :
ta façon de prendre congé.

     Benzoni, Sguardo dal­la fines­tra d’inverno, 1998

 

 

rea­ding Magrelli on the way in

 

Je trouve que cette façon de tendre à
la chas­te­té de l’intellect prend
aux tripes alors que reste
inex­pres­sif le visage reflé­té
et qu’à la sur­face rien ne change
si la pla­te­forme conti­nen­tale
tout à coup a bou­gé :

                      vertes ombres glissent sur les murs,
                      le léger gron­de­ment du train,
                     un pigeon bèque entre les voies

glissent aus­si les vers impas­sibles
presque, et moi donc pour­quoi dois-je sen­tir
der­rière la res­pi­ra­tion mince le cri ?
et lui écri­vant et moi lisant
tous deux nous savons
que le tout ne peut se révé­ler
parce que l’éblouissement ensuite
serait défi­ni­tif.

Et plus tard quand je des­cends
les coque­li­cots riva­lisent
avec les autos dans le par­king.

     Brenda Porster [Premiers poèmes ita­liens,
    site http://​www​.com​pa​gnia​del​le​poete​.com/ ]  

 

 

 

Traces III

 

                                                         à Rosa Luxembourg

 

Quelqu’un plus tard la ver­ra sur le pont.

Socialisme ou bar­ba­rie, avait répé­té
avec un léger accent étran­ger une femme
pen­dant qu’elle allait par­mi les gens du peuple
vio­let, celui qui a rem­pli aujourd’hui la place.
Et les jeunes n’ont pas com­pris sa langue,
qui pou­vait dis­cer­ner a feint de ne pas entendre.

Du pont, main­te­nant, un ins­tant ultime
sur l’hécatombe des eaux
jusqu’à qui regarde, loin.

        Cristina Alziati, Come non pian­gen­ti, 2011

 

 

           Qu’est-ce, le monde ?

Qu’est-ce, le monde ?
Comment se l’enrouler autour d’un doigt*  1 ?
Est-ce un fil, un ruban ?
Une bande de tis­su
d’une trame
aux fibres infi­nies et dis­pa­rates.
Ne l’arrache pas rageu­se­ment,
ne la découpe pas avec appli­ca­tion
mais dou­ce­ment détache-la,
emporte-la dans la bouf­fée de vent
qui l’a tra­duite en flamme.

   Jean Soldini, Tenere il pas­so, 2014

 

 

 

* * *

 

                                             pour Mario

 

Pour ton poème. Entré là
et éten­du sur le lit de camp ; les pieds qui dépassent immo­biles
les ongles qui conti­nuent de pous­ser. Dans l’euphorie
de minimes reflets ; la tête, l’œil 
les cils fra­giles. Tu arti­cules
avec les lèvres tu désar­ti­cules
des mots nou­veaux.

Pour ton poème
intu­bé et sans aucun son
ici tu trouves enfin
les mots pos­sibles.

Di Dio, Il quar­to uomo, sous presse

 

 

           Les autres arts, aus­si

 

               (Sculpture)

Elle enchante tout goût intègre et sûr
l’œuvre du pre­mier art, qui repro­duit
les traits, les actes, et en plus vifs membres
de cire ou terre ou marbre un corps humain.

Puis si le temps mau­vais, âpre et vilain
la brise et tord, ou toute désas­semble,
la beau­té qu’elle fut, nul ne l’oublie,
et pour un lieu meilleur plai­sir épure.

   Michel-Ange, Rime 237

 

 

               Note sur Poussin 

 

Voici l’eau toute close, la roche, la courbe
où une bourbe d’argiles s’assèche. 
Qu’est-ce qui se retourne, se tord, volume 
liqué­fié, assène des facettes de lumière, 
les offusque et s’enfonce, silure dans les bruns ? 
Un très-lent démon qui englobe 
vic­time et mucus, boit l’abdomen, enserre 
les cuisses et les opprime 
pour que les crabes dia­phanes s’y fixent  
et aux ves­ti­bules les sca­ra­bées. 
De rocher en rocher le scor­pion, 
de chaume en chaume l’alarme de la sau­va­gine 
avant que le klaxon des cars 
se fasse entendre, ou bien par tours et antres 
les pre­miers tirs. Les tro­phées célestes 
immo­biles à ta lueur là-haut, 
octobre impur. Et sans bruit le ton­nerre annonce 
la fou­gère la ronce le ser­pent 
où Narcisse est entré 
où Écho s’est per­due. 

Franco Fortini, Paesaggio con ser­pente, 1984.
– ver­sion légè­re­ment dif­fé­rente sur :
http://​poe​zi​bao​.type​pad​.com/​p​o​e​z​i​b​a​o​/​2​0​1​3​/​0​3​/​a​n​t​h​o​l​o​g​i​e​-​p​e​r​m​a​n​e​n​t​e​-​f​r​a​n​c​o​-​f​o​r​t​i​n​i​.​h​tml

 

 

* * *

 

                                                                en l’intérieur violent secoué par les Circlesongs de Bobby Mc Ferrin

 

loin du cercle sombre,
hors du corps et des états d’âme,
dégui­sé en giclée de salive
ou jet de sperme, cachet
ava­lé et à demi vomi, opé­ra­tion
d’urgence consé­quente pour racler
une impré­vue aspé­ri­té du conduit,
éva­nes­cente
stase de for­mal­dé­hyde,
fente dans une tablette de for­mi­ca
trans­lu­cide aveu­glée par le néon, rejet
azu­ré de rapide flash,
nuit noire qui ne dit pas « tom­be­ra
condes­cen­dant de ton regard le voile,
tu ver­ras la douce lune illu­mi­née » et
mono­tone gémir, égal
de l’agonie superbe
qui res­pire rauque, patiente à mon côté.

       Andrea Raos, Lettere nere – Una dan­za, 2013

 

 

* * *

 

Les rêves dans les volets pous­sés
c’était nous pour toi. Après la vie des grands-parents
il y avait la vôtre, la mienne, Roberto
et le ter­rain, la mai­son, l’argent à mettre de côté.
Et ce film, Le comte de Montecristo, les maga­zines,
la radio de quelques opé­ras lyriques,
des chan­sons napo­li­taines. Sainte Marie Majeure
à Rome, où tu es res­tée jusqu’à la guerre.
Moi j’ai habi­té çà et là, un troi­sième étage, un qua­trième,
de mai­sons où tes yeux ont appuyé.
Je vou­lais deve­nir maî­tresse d’école,
tu deman­dais : est-ce qu’Alessandra est maî­tresse ?
Maintenant c’est moi qui vide tes rêves, au-dedans de moi
j’ai tou­jours Les amies de Michelangelo
Antonioni, après l’inscription qui dit Fin.

Mario Benedetti, Tersa morte, 2013 (déjà publié sur
https://www.recoursaupoeme.fr/essais/avec-une-autre-po%C3%A9sie-italienne/j-c-vegliante )    

 

 

 

   

 


Notes

  1. F. Pessoa “Enrouler le monde entre nos doigts…” Livro do Desassossego[]

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

 

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