> Avec une autre poésie italienne : Giovanni Raboni

Avec une autre poésie italienne : Giovanni Raboni

Par |2018-03-05T13:33:28+00:00 15 mars 2013|Catégories : Chroniques, Giovanni Raboni|

Giovanni Raboni (1932-2004) est un autre poète ita­lien majeur du XXème siècle, et grand tra­duc­teur, en par­ti­cu­lier du fran­çais – la Recherche, les Fleurs du mal… –, auquel nos cri­tiques atti­trés n’ont pas consa­cré une ligne à l’occasion de sa mort, à l’hôpital de Parme, le 16 sep­tembre 2004. Ce ne veut être rien de plus qu’une consta­ta­tion, déjà faite ici à l’enseigne d’un par­fait « hori­zon d’entente » exis­tant entre quelques rares opé­ra­teurs-édi­teurs cultu­rels conve­nus, des deux côtés des Alpes, en par­faite igno­rance de la mar­gi­na­li­sa­tion des Lettres (fran­çaises et ita­liennes) que leurs inté­rêts par­ti­cu­liers contri­buent à aggra­ver. Mais l’Europe du sud n’est peut-être déjà plus qu’une pro­vince de l’un des Empires de notre temps, et ses vieilles langues des dia­lectes en voie de garage sinon de dis­pa­ri­tion. Une rai­son de plus, à vaste échelle anthro­po­lo­gique cette fois, de défendre ces expres­sions autres, dont le des­tin est soli­dai­re­ment lié quelle que soit leur valeur effec­tive et leur poids en termes démo­gra­phiques, poli­tiques et cultu­rels, voire éco­no­miques dans le monde sans pitié de la com­mu­ni­ca­tion. La poé­sie tire (aus­si) sa force de l’absence presque totale d’enjeux réels dans ces domaines, quoi qu’en pensent les opé­ra­teurs du champ intel­lec­tuel poin­tés ci-des­sus. Auxquels, de cette alti­tude où nul ne peut plus pré­tendre, le voya­geur Dante aurait sans doute mon­tré en sou­riant l’inanité du pou­voir dans « la petite aire qui nous rend féroces »*.

Notre Centre de recherches CIRCE a bien sûr essayé de rendre jus­tice à la poé­sie de Raboni, aus­si bien dans http://uneautrepoesieitalienne que lors de divers hom­mages, dès le 23 novembre 2004 (mani­fes­ta­tion Vers d’autres voix à la Sorbonne Nouvelle), puis en Avignon, février 2005 (Lindau-poé­sie), etc. Cette chro­nique vou­drait en être une forme de conti­nua­tion, quelle que soit la por­tée ici de nos voix… Le site dédié, www​.gio​van​ni​ra​bo​ni​.it (ani­mé par sa com­pagne Patrizia Valduga, elle-même poète recon­nue), pour­suit mieux que nous cette entre­prise ; on y trouve, entre autres, les belles tra­duc­tions fra­ter­nelles de Jaccottet, naguère publiées par La Dogana (en Suisse). Poezibao, Terresdefemmes et quelques autres lieux vir­tuels ont éga­le­ment mis en ligne des tra­duc­tions de Raboni, de même que le nou­veau recueil ; l’une de ses der­nières inter­ven­tions en France fut à l’occasion du Salon du Livre “ita­lien” de 2003, où j’avais eu la joie de pré­sen­ter ses propres lec­tures de ses poèmes. Une tra­duc­tion impor­tante, due à Bernard Simeone, a été édi­tée avec retard chez Gallimard, enfin : À prix de sang (A tan­to caro sangue), 2005 (Du monde entier). Trop tard pour que l’auteur et son tra­duc­teur puissent la lire. Il est vrai que, par­mi les poètes qui comptent, seuls Ungaretti, Montale, Pasolini et d’un peu plus loin Sereni (mais ni Pascoli, ni Saba, ni Betocchi, ni Fortini) ont trou­vé une place décente dans notre langue.

Raboni, fin cri­tique lit­té­raire, édi­teur géné­reux de poé­sie, tra­duc­teur, magis­ter affec­tueux que les plus jeunes regret­te­ront long­temps, a été aus­si un ama­teur excep­tion­nel de théâtre. On ne sera pas sur­pris de lire ci-des­sous une séquence du début de son spec­tacle Rappresentazione del­la Croce, une relec­ture laïque de la Passion ou, plus lar­ge­ment, de l’un des lieux men­taux de notre monde occi­den­tal. Où, affir­mait-il, « dans tout texte poé­tique, l’invention de la croix reste à la fois un point d’arrivée et le point de départ de toute méta­phore pos­sible de la pas­sion » (Introd. à P. Ruffilli, Camera oscu­ra, Milan, Garzanti, 1992). Nous avons pro­po­sé le texte tra­duit à divers édi­teurs, sans suc­cès pour le moment. Cette pièce théâ­trale et poé­tique a été mon­tée d’abord à Messine, puis à Milan par le Teatro Biondo en 2000 ; les per­son­nages du peuple – dont Judas qui « tra­hit par amour » parce qu’il faut que quelqu’un le fasse – avaient reçu une pre­mière expres­sion dans les Gesta Romanorum juvé­niles, dont un groupe de CIRCE avait pro­cu­ré une tra­duc­tion, lue en juillet 2001 à Florence (Fondation Il Fiore), et publiée par le même ins­ti­tut que diri­geait alors l’ami Alberto Caramella. Tout cela dans la tra­di­tion des Mystères médié­vaux, popu­laires en effet au plus pur sens du terme. Une deuxième pièce de théâtre, Alcesti o la Recita dell’esilio, devait suivre deux ans plus tard (Garzanti, 2002) ; tous ces textes sont main­te­nant dis­po­nibles, avec l’ensemble de son œuvre en vers, dans L’opera poe­ti­ca, Milan, Mondadori “Meridiani”, 2006 (éd. R. Zucco, 1893 p.). Un peu l’équivalent ita­lien de la Pléiade, et qui inclut la tra­duc­tion de l’Antigone de Sophocle : le rap­port de Raboni au théâtre n’était pas fini.


* La Comédie. Paradis, chant XXII, v. 151. Il s’agit, vue du ciel, de notre pla­nète Terre. 

 

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

 

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