> Philippe Denis, Pierres d’attente

Philippe Denis, Pierres d’attente

Par |2019-02-05T15:36:38+00:00 3 février 2019|Catégories : Critiques, Philippe Denis|

L’idée d’une pierre masque le mur.
La dyna­mi­ter ?

Ph. Denis

 

Entre le mur négli­gé qui reste là et les pierres d’attentevers l’en-avant, un pont d’air imper­cep­tible, des mots qui en rêve bour­donnent et se dérobent pour reve­nir encore, « beaux et indif­fé­rents », se lais­ser entre­voir à peine, pro­po­ser leur « régal de vide ». Voici un poète de peu de mots essen­tiels – leur médi­ta­tion conte­nue. À l’inverse de tant d’écrivains bavards,

C’est ce qu’on n’a pas écrit qui fait de nous un auteur esti­mable (p.19).

Philippe Denis, pierres d’attente, Condeixa-a-Nova, La Ligne d’ombre, 2018(58 p.)

Non désa­bu­sé pour­tant, ce nou­veau recueil paraît s’être len­te­ment impo­sé, bâti par­fois, entre silence et regret (ou, en termes pic­tu­raux, repen­tir), comme au mar­cheur qu’est Philippe Denis, son « ombre qui aspire à filer en douce dans la direc­tion oppo­sée ». Ou bien à la façon de bribes de pur lan­gage affleu­rant au réveil, quand il faut bien « chaus­ser une langue » et, comme disait l’autre, « ten­ter de vivre »… Quelqu’un, ici qui dit Je, avoue très sim­ple­ment :

– j’ai chaus­sé la fran­çaise, à seule fin d’atténuer le bruit de mon pas (p.44) ; et ce dans une sec­tion, in nuce, à titre de som­maire, lar­ge­ment han­tée par le rap­port à d’autres poètes, l’aimée Emily Dickinson en l’occurrence. Frost ailleurs, ou Verlaine…

Nous retrou­vons donc la bre­vi­tas, l’extrême dis­cré­tion du pré­cé­dent si cela peut s’appeler quelque chose(chez le même impec­cable éditeur,2014), mais avec une ten­dance plus mar­quée à la médi­ta­tion – je ne dirais pas phi­lo­so­phique, nous sommes en poé­sie – et sur­tout avec un rap­port dif­fé­rent au monde des réfé­rences, même s’il est fait bien sûr du tru­che­ment des mots, réduit à ses propres ombres por­tées, des fan­tômes de mots jus­te­ment : des traces à peine, dont un « je » vou­drait enfin « éli­mi­ner l’odeur d’encre qui les enve­loppe » (p.15) ; ou encore trou­ver la nudi­té essen­tielle, jusqu’à l’os (nuce, c’est aus­si l’amande), la chose peut-être (ou en ancien fran­çais la rien), hors de toute page écrite :

 

Lourd de l’encre
qui me le prête – un mot.   (p.50).  

 

Il y a dans ces quelques feuillets épars la recherche d’un équi­libre sans doute impos­sible, une per­pé­tuelle « balance » qui laisse – en faveur du monde me semble-t-il – une belle « frin­gale intacte », loin des idéaux mal­lar­méens. Qu’il suf­fise de lire, non comme conso­la­tion mais signal d’énergie :

 

Le poids du monde, le poids du livre.
On cajole les balances,
                                       sym­pa­thise
avec ce qui existe
et fait miroi­ter l’équilibre
qui se dérobe
pour ne pas avoir à cau­tion­ner
– vaille que vaille –
nos sima­grées.     (p.52).  

 

La même enér­geiaqui ani­mait le jeune Leopardi, Il gio­vane favo­lo­so, celui des Chansonsde1824(éd. bilingue Le Lavoir Saint Martin,2014), qui fait qu’en refer­mant les livres, pour­sui­vis mal­gré tout, et sans regret,      

 

on sou­rit
comme savent à peu près sou­rire
les morts.                                                       

 

mm

Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

 

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