> Questionnements politiques et poétiques 3 : Giovanni Pascoli et la “fin d’un monde”

Questionnements politiques et poétiques 3 : Giovanni Pascoli et la “fin d’un monde”

Par | 2018-02-24T22:58:02+00:00 4 avril 2016|Catégories : Chroniques|

 

Giovanni Pascoli et la “fin d’un monde”

La tra­duc­tion du poème qui suit – ter­rible poème-cau­che­mar – était depuis long­temps dans mes papiers. Sa publi­ca­tion n’allait pas de soi, on s’en ren­dra vite compte, et du reste la cri­tique ita­lienne a long­temps hési­té à en par­ler, plu­tôt embar­ras­sée entre une lec­ture poli­tique directe (le poète ter­ro­ri­sé par la fin des pri­vi­lèges de sa classe d’appartenance – la petite pro­prié­té rurale – devant la mon­tée d’une bour­geoi­sie indus­trielle et du pro­lé­ta­riat qui la fait pros­pé­rer) et une inter­pré­ta­tion plus large, poin­tant la fin d’une cer­tain usage huma­niste de la culture (popu­laire autant que sco­laire et méri­to­cra­tique), au pro­fit de la consom­ma­tion de masse et de sa tyran­nie. Dans une vision dra­ma­tique, certes euro­péo­cen­trée des choses (nous sommes à la fin du XIXème siècle). Un peu à la façon de Pasolini plus tard, dénon­çant l’homologation mon­diale ; lequel Pasolini, d’ailleurs, a lar­ge­ment contri­bué à la relec­ture d’un poète auquel le liait une « fra­ter­ni­té humaine » et dont, avec un Mémoire de Maîtrise (la tra­di­tion­nelle Tesi di Laurea ita­lienne), il avait même pro­cu­ré l’une des pre­mières Anthologies. On pour­ra dis­cu­ter à l’infini pour savoir si ces cris d’alarme sont pas­séistes ou pré­mo­ni­toires. Il me semble aujourd’hui pos­sible de don­ner à lire, dans une langue où il est trop peu connu encore, un poète de la taille de Giovanni Pascoli (1855-1912), l’un des Italiens majeurs avec Dante, Pétrarque et Leopardi – et plus qu’eux, capable aus­si de com­po­ser de très beaux vers latins –, déjà pré­sen­té çà et là* mais absent des col­lec­tions de nos grands édi­teurs. Le texte ci-des­sous pro­cu­ré m’a sur­tout paru s’imposer enfin, dût-il faire grin­cer quelques dents, après cer­taine séquence vio­lente que nous avons tous bien en tête, voire « clouée bien au fond de la tête /​ par des clous plus forts que les dires d’autrui » (Purgatoire, VIII) : des atten­tats san­glants de Paris et de Tunis, aux mas­sacres de Peshawar, de Bamako, d’Istanbul et d’Ouagadougou, à la bou­che­rie et dépor­ta­tion de Deir ez-Zor… Que la culture uni­ver­selle soit mena­cée (Palmyre et son archéo­logue Khaled al-Asâd), c’est une évi­dence ; notre sur­vie, hommes et femmes dans un monde sans doute impar­fait mais sup­por­table, l’est peut-être éga­le­ment, si l’on ne par­vient pas à arra­cher l’esprit des­truc­teur des nou­veaux Gog et Magog de la tête de jeunes gens, comme tous les jeunes gens sans doute, au delà de l’allégorie**, légi­ti­me­ment révol­tés et en colère. Face à la déter­mi­na­tion incon­ce­vable des assas­sins que nous voyons en action, par­fois contre leurs propres voi­sins, leurs parents, leurs anciens amis, il n’est pas de bar­rière doua­nière, pas de « Porte de l’Occident » qui tienne.

Précisons, pour évi­ter tout amal­game ou, pire, lec­ture ten­dan­cieuse, que Pascoli a été le pre­mier écri­vain à trai­ter en poé­sie du désastre de la grande émi­gra­tion – il res­ta pour long­temps le seul – et qu’il ne pou­vait pas pré­voir, osons cette lapa­lis­sade, les plus récentes migra­tions impo­sées par la vio­lence. Celles-ci, de Lampedusa à Kos à Calais, sont en par­tie la consé­quence de la ter­reur évo­quée ici. Les lec­teurs en feront, bien enten­du, après avoir bien lu, on l’espère, l’usage qu’ils vou­dront.

Jean-Charles Vegliante 11 jan­vier 2016

* Par exemple L’élégie de Pascoli : https://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/avec-une-autre-po%C3%A9sie-italienne/j-c-vegliante-1 . L’œuvre de Pascoli est citée d’après : Tutte le poe­sie, éd. A. Colasanti & N. Calzolaio, Rome, Newton Compton, 2001 (1312 p.).

Voir aus­si : Giovanni Pascoli et la moder­ni­té (prés. Y. Gouchan), Univ. Paris 3, 2010, en ligne sous : http://​circe​.univ​-paris3​.fr/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​.​h​tml ( circe​.univ​-paris3​.fr/​P​a​s​c​o​l​i​_​2​0​0​9​.​pdf ).

** Celle-là même qui fit très tôt d’Alexandre le Grand un fils d’Olympias et d’Amon aux cornes de bélier, le « Bicornu » Zûl-Karnein, ou Dhû ’l-Qarnayn (voir entre autres : Coran XVIII, 83 sqq.).

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