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Avec une autre poésie italienne

Par | 2018-02-22T04:17:09+00:00 5 mai 2014|Catégories : Blog|

L’élégie de Pascoli

 

De l’immense poète que fut, en ita­lien et en latin, Giovanni Pascoli (1855-1912), il suf­fi­rait de rap­pe­ler qu’il a ouvert la voie à la foi­son­nante sai­son poé­tique de son pays au XXe siècle. Ungaretti et Montale et Pasolini, sans par­ler de Quasimodo, ont dû d’abord le tra­ver­ser. Latiniste et dan­to­logue recon­nu, il suc­cé­da au Prix Nobel G. Carducci à la pres­ti­gieuse chaire de Littérature de l’université de Bologne (1905). Quasiment incon­nu en France, du fait des pro­fonds dés­équi­libres entre les deux tra­di­tions romanes (à la proxi­mi­té illu­soire), et sur­tout peut-être à cause de l’extrême dif­fi­cul­té de sa lec­ture en traduction/​réception*, il méri­te­rait enfin qu’un édi­teur digne de ce nom pro­cure au moins une vaste antho­lo­gie, voire un recueil com­plet de ses vers. À bien des égards pré­cur­seur de cer­taines décou­vertes lin­guis­tiques (l’anagramme selon Saussure), psy­cho­lo­giques (l’inconscient) et eth­no­lo­giques (la puis­sance du popu­laire, comme chez Rimbaud – voir, avec Lapide, le début de Enfance II), il a été sans conteste l’un des plus géniaux réno­va­teurs du vers ita­lien. Le seul peut-être à pou­voir riva­li­ser avec les grands Symbolistes par la puis­sance évo­ca­trice de son lan­gage mul­ti­forme. Lyrique et élé­giaque dans ses pre­miers textes, il s’est essayé ensuite aux longs poèmes vir­gi­liens, géor­giques ou épiques ; récem­ment, son Dernier voyage [d’Ulysse], dans les Poèmes convi­viaux, 1904, a été magni­fi­que­ment ren­du en fran­çais par Evanghélia Stead (Seconde Odyssée, Grenoble, J. Million 2009). Quelques pages ont été tra­duites en anglais par Seamus Heaney. Nous ne don­nons à lire ci-des­sous qu’un des mul­tiples aspects de sa poé­sie, par­mi les plus anciens de son livre de jeu­nesse, Myricae – humbles arbustes ou tama­ris –, en atten­dant mieux, et plus “haut” (pau­lo majo­ra…) si l’on ose dire, que la simple mais si pré­cieuse élé­gie.

* Voir aus­si :  http://​chro​ni​que​si​ta​liennes​.univ​-paris3​.fr/​P​D​F​/​w​e​b​1​7​/​J​V​e​g​l​i​a​n​t​e​w​e​b​1​7​.​pdf

 

 

Avec une autre poésie italienne

Par | 2018-02-22T04:17:09+00:00 6 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

Une « lande imprononçable » peut-être

 

 

Expression pré­cise, concise, nette et lim­pide. Un espace-temps lit­té­raire d’après des désastres, contem­po­rain d’autres désastres. La pen­sée court immé­dia­te­ment à Eliot, à la terre gaste, rava­gée, le monde ren­du indi­sable. Et aus­si­tôt bien sûr la langue du poème, pure affaire de mots (4 occur­rences du lemme « paro­la » dans les 52 titres de l’Index, 16 fois dans l’ensemble de ce recueil, Tersa morte, le der­nier de Mario Benedetti) : affaire de signes écrits et de rythmes sobres, secs, plus que de confi­dences – voire de sou­ve­nirs : ce n’est « pas l’histoire à racon­ter » qui importe. Pas davan­tage de sen­ti­ment que chez Leopardi. Dans la suite logique des Peintures noires (2008), où pla­nait déjà l’ombre de parents dis­pa­rus – et d’un planh caché sur la mère –, ce nou­veau livre poé­tique pour­suit le rauque de la voix, l’espèce d’abrasion du dis­cours, jusqu’à ce qu’on per­çoive le silence de son souffle même[1], le gel tran­chant d’une Mort nette, dont Benedetti semble avoir fait l’emblème et le stig­mate de l’ultime poé­sie encore pra­ti­cable. Il n’est pas inter­dit de pen­ser à quelque rap­pro­che­ment, sur un ton mineur non tra­gique, avec le plus quo­ti­dien, presque fami­lier Celan : un effa­ce­ment qui n’est pas muet (Stille) pour­tant.

C’est que cer­tains poètes ne craignent pas d’exposer leur tra­vail comme une « demande » qui per­mette d’aller de l’avant, entre témé­ri­té et pudeur, quoi qu’il en coûte face à l’incompréhensible abso­lu de notre propre devoir mou­rir. Alors qu’une majo­ri­té de faux lec­teurs font sem­blant de conti­nuer à « s’occuper, /​ presque quo­ti­dien­ne­ment ils se sentent éter­nels », cher­chant au mieux dans le texte une conso­la­tion, un pré­texte à se mettre de côté, à se pré­ser­ver dans le diver­tis­se­ment, à se bâtir – ou à se décons­truire – un sys­tème intel­lec­tuel pro­tec­teur raf­fi­né. Cette poé­sie-ci s’offre dan­ge­reu­se­ment, à la pour­suite d’un temps dis­pa­ru qui n’a peut-être jamais été que dans le regard du petit éga­ré, Idiot boy détour­nant le sort par « seule­ment boire, boire, mâcher, mâcher » (une sec­tion du livre non tra­duite ici), pro­je­té en avant donc, aurait dit Rimbaud, dans un futur tex­tuel où nous puis­sions aus­si nous pro­je­ter. Poésie tran­si­tive, poreuse et laco­nique, ouverte aux cou­rants de notre monde désuet et cyber­né­tique, musi­cal, oral (des textes de Benedetti sont chan­tés, d’autres touchent aux pra­tiques du slam), tis­su de contra­dic­tions et de vio­lence comme un grand flux de paroles dont ne res­te­raient que des bribes sou­dain tra­ver­sées de pay­sages lan­ci­nants ; de visages. « Feuilles par­mi les feuilles » et lieux pré­cis (Frioul, Milan). De pho­to­grammes enre­gis­trés, où ? autre­fois, mal­gré nous. D’inscriptions (le mot FIN du film Femmes entre elles), de pan­neaux ne don­nant plus aucune indi­ca­tion lisible – la pen­sée va aux « Tombés en A. O. », aux « Chemins de Fer Nord Milan » de Raboni (Quare tris­tis). De très vieilles poé­sies dirait-on aus­si, à dechif­frer (« De Mimnerme… ne plus se réveiller »), et tou­jours la ques­tion seule :

Comment témoi­gner des morts,
vivre comme si nous l’étions,
mou­rir comme nous le sommes.

                                                                   (poème non tra­duit).

Dans cet air raré­fié, il semble enfin qu’écrire, selon une tra­di­tion éga­le­ment très ancienne, aspire à quelque appren­tis­sage de la dis­pa­ri­tion pri­vée, non trop indigne. Où ne manque jamais l’attention au mal­heur public, dont l’Italie post-moderne a eu plus que son lot… Il s’agit bien enten­du d’une aspi­ra­tion laïque, mais les poètes de la famille de Mario Benedetti l’ont sou­vent invo­quée, cha­cun à sa manière : et c’est un maître du doux style nou­veau, déjà, Guido Guinizelli, qui se réjouis­sait avec Dante de le voir, pas­sant par l’au-delà « pour mieux mou­rir [se] char­ger d’expérience » (Purgatoire XXVI, v. 75). Reste à savoir si le lan­gage per­met encore de pen­ser – puis d’articuler – un tel espoir après le siècle des désastres.

Car la Waste Land tra­ver­sée ici est instable, per­fide. Il y fau­drait une langue nou­velle (comme on dit), dépour­vue de réso­nances, d’éloquence, mais non de voix sous peine de vacui­té inutile. Ou de pur jeu men­tal. Désormais, semble aver­tir cette poé­sie de l’après, il faut par­tir de l’indécision, de l’ignorance, de l’indistinct : dans le deuil tout est pareil, les visières des mottes de terre sou­le­vées, les sentes du sous-bois dans les che­veux, les doigts grim­pants, les buis­sons « farine et eau mélan­gées sans mains » parce qu’il n’y a plus de mains, et le soir enfin muet, quand le soleil cou­chant est juste l’image d’un plus grand amour-trop-tard (Pascoli : « beau, mais beau comme /​ soleil qui meurt », Solon). Devant l’énigme de la dis­pa­ri­tion d’êtres aimés, mais aus­si bien d’un monde réel­le­ment signi­fiant, Benedetti retrouve le souffle silen­cieux du thrène pri­mor­dial, celui qui accepte le pathos com­mun, banal, reçu comme en par­tage : une forme de dia­logue mal­gré tout, avec tout lec­teur lisant, s’il fait sienne du moins cette si nette conti­nui­té iné­luc­table d’un monde désor­mais unique, et ses « vaches avec leurs veaux /​ qui dorment comme les enfants », à l’antipode certes d’une cer­taine avant-garde non pas fran­çaise seule­ment mais euro­péenne occi­den­tale. Poésie du corps pré­sent, des mots vivants de l’absence, dénuée des ori­peaux phi­lo­so­phiques aux­quels nous ont habi­tués les lit­té­ra­teurs domi­nants de ce côté des Alpes. La poé­sie, celle qui fait ce qu’elle écrit, semble donc se retrou­ver peu à peu, par bribes, par expi­ra­tions néces­saires. Une vita­li­té ultime, refu­sant la com­plai­sance de quelque lamen­ta­tion ; et l’élégie. D’où Celan, et Pascoli, Leopardi et Dante. Communauté où rien n’appelle, où rien ne s’oppose non plus à qui veut entrer. Comme l’auteur, capable d’éprouver à froid notre mal­heur d’hommes et de femmes, dans la déré­lic­tion féroce du jar­din léo­par­dien (mais ici, avec Zanzotto, c’est aus­si un inerme « pota­ger »), accep­tant de « voir nue la vie », nous pour­rons peut-être atteindre alors à cette forme de stoï­cisme qui admet :

Mais moi dans ma vie je n’ai écrit aucun poème,
moi dans ma vie je n’ai lu aucun poème.
Et celui-ci per­sonne ne l’a écrit, per­sonne ne l’a lu.

Il serait impor­tant de tra­duire et de voir édi­ter digne­ment cet auteur affir­mé (et quelques autres) dans ce pays-ci où l’on se plaint pério­di­que­ment de l’absence d’un lec­to­rat pour la poé­sie exi­geante, celle qui ne se lit ni comme un trai­té savant ni comme un « roman ». Nous parions sur l’accueil de cet « impro­non­çable », tel­le­ment proche de notre besoin d’une parole vraie, donc bien sûr lisible (et encore lisible).

 

 

Traductions (et Note) de Jean-Charles Vegliante

Août 2013.

 

Mario Benedetti, Tersa morte, sor­tie pré­vue chez Mondadori (Milan), sept. 2013.             



[1] Voir mon Le silence du souffle, déjà sur ce der­nier livre de Mario Benedetti, « Le nou­veau recueil » 4 sept. 2012 : www​.lenou​veau​re​cueil​.fr/​w​o​r​d​p​r​e​s​s​/​l​e​-​s​i​l​e​n​c​e​-​d​u​-​s​o​u​f​f​le/

 

Avec une autre poésie italienne

Par | 2018-02-22T04:17:09+00:00 15 mars 2013|Catégories : Chroniques|

Giovanni Raboni (1932-2004) est un autre poète ita­lien majeur du XXème siècle, et grand tra­duc­teur, en par­ti­cu­lier du fran­çais – la Recherche, les Fleurs du mal… –, auquel nos cri­tiques atti­trés n’ont pas consa­cré une ligne à l’occasion de sa mort, à l’hôpital de Parme, le 16 sep­tembre 2004. Ce ne veut être rien de plus qu’une consta­ta­tion, déjà faite ici à l’enseigne d’un par­fait « hori­zon d’entente » exis­tant entre quelques rares opé­ra­teurs-édi­teurs cultu­rels conve­nus, des deux côtés des Alpes, en par­faite igno­rance de la mar­gi­na­li­sa­tion des Lettres (fran­çaises et ita­liennes) que leurs inté­rêts par­ti­cu­liers contri­buent à aggra­ver. Mais l’Europe du sud n’est peut-être déjà plus qu’une pro­vince de l’un des Empires de notre temps, et ses vieilles langues des dia­lectes en voie de garage sinon de dis­pa­ri­tion. Une rai­son de plus, à vaste échelle anthro­po­lo­gique cette fois, de défendre ces expres­sions autres, dont le des­tin est soli­dai­re­ment lié quelle que soit leur valeur effec­tive et leur poids en termes démo­gra­phiques, poli­tiques et cultu­rels, voire éco­no­miques dans le monde sans pitié de la com­mu­ni­ca­tion. La poé­sie tire (aus­si) sa force de l’absence presque totale d’enjeux réels dans ces domaines, quoi qu’en pensent les opé­ra­teurs du champ intel­lec­tuel poin­tés ci-des­sus. Auxquels, de cette alti­tude où nul ne peut plus pré­tendre, le voya­geur Dante aurait sans doute mon­tré en sou­riant l’inanité du pou­voir dans « la petite aire qui nous rend féroces »*.

Notre Centre de recherches CIRCE a bien sûr essayé de rendre jus­tice à la poé­sie de Raboni, aus­si bien dans http://uneautrepoesieitalienne que lors de divers hom­mages, dès le 23 novembre 2004 (mani­fes­ta­tion Vers d’autres voix à la Sorbonne Nouvelle), puis en Avignon, février 2005 (Lindau-poé­sie), etc. Cette chro­nique vou­drait en être une forme de conti­nua­tion, quelle que soit la por­tée ici de nos voix… Le site dédié, www​.gio​van​ni​ra​bo​ni​.it (ani­mé par sa com­pagne Patrizia Valduga, elle-même poète recon­nue), pour­suit mieux que nous cette entre­prise ; on y trouve, entre autres, les belles tra­duc­tions fra­ter­nelles de Jaccottet, naguère publiées par La Dogana (en Suisse). Poezibao, Terresdefemmes et quelques autres lieux vir­tuels ont éga­le­ment mis en ligne des tra­duc­tions de Raboni, de même que le nou­veau recueil ; l’une de ses der­nières inter­ven­tions en France fut à l’occasion du Salon du Livre “ita­lien” de 2003, où j’avais eu la joie de pré­sen­ter ses propres lec­tures de ses poèmes. Une tra­duc­tion impor­tante, due à Bernard Simeone, a été édi­tée avec retard chez Gallimard, enfin : À prix de sang (A tan­to caro sangue), 2005 (Du monde entier). Trop tard pour que l’auteur et son tra­duc­teur puissent la lire. Il est vrai que, par­mi les poètes qui comptent, seuls Ungaretti, Montale, Pasolini et d’un peu plus loin Sereni (mais ni Pascoli, ni Saba, ni Betocchi, ni Fortini) ont trou­vé une place décente dans notre langue.

Raboni, fin cri­tique lit­té­raire, édi­teur géné­reux de poé­sie, tra­duc­teur, magis­ter affec­tueux que les plus jeunes regret­te­ront long­temps, a été aus­si un ama­teur excep­tion­nel de théâtre. On ne sera pas sur­pris de lire ci-des­sous une séquence du début de son spec­tacle Rappresentazione del­la Croce, une relec­ture laïque de la Passion ou, plus lar­ge­ment, de l’un des lieux men­taux de notre monde occi­den­tal. Où, affir­mait-il, « dans tout texte poé­tique, l’invention de la croix reste à la fois un point d’arrivée et le point de départ de toute méta­phore pos­sible de la pas­sion » (Introd. à P. Ruffilli, Camera oscu­ra, Milan, Garzanti, 1992). Nous avons pro­po­sé le texte tra­duit à divers édi­teurs, sans suc­cès pour le moment. Cette pièce théâ­trale et poé­tique a été mon­tée d’abord à Messine, puis à Milan par le Teatro Biondo en 2000 ; les per­son­nages du peuple – dont Judas qui « tra­hit par amour » parce qu’il faut que quelqu’un le fasse – avaient reçu une pre­mière expres­sion dans les Gesta Romanorum juvé­niles, dont un groupe de CIRCE avait pro­cu­ré une tra­duc­tion, lue en juillet 2001 à Florence (Fondation Il Fiore), et publiée par le même ins­ti­tut que diri­geait alors l’ami Alberto Caramella. Tout cela dans la tra­di­tion des Mystères médié­vaux, popu­laires en effet au plus pur sens du terme. Une deuxième pièce de théâtre, Alcesti o la Recita dell’esilio, devait suivre deux ans plus tard (Garzanti, 2002) ; tous ces textes sont main­te­nant dis­po­nibles, avec l’ensemble de son œuvre en vers, dans L’opera poe­ti­ca, Milan, Mondadori “Meridiani”, 2006 (éd. R. Zucco, 1893 p.). Un peu l’équivalent ita­lien de la Pléiade, et qui inclut la tra­duc­tion de l’Antigone de Sophocle : le rap­port de Raboni au théâtre n’était pas fini.

 

Jean-Charles Vegliante

 


* La Comédie. Paradis, chant XXII, v. 151. Il s’agit, vue du ciel, de notre pla­nète Terre. 

 

Avec une autre poésie italienne

Par | 2018-02-22T04:17:09+00:00 15 février 2013|Catégories : Chroniques|

La récente édi­tion des œuvres com­plètes de Patrizia Vicinelli (1943-1991), accom­pa­gnée d’une antho­lo­gie de per­for­mances fil­mées, per­met de mesu­rer la force d’une œuvre qui rend à la poé­sie son ambi­tion d’art total. Pour Patrizia Vicinelli poé­sie gra­phique, poé­sie sonore et écri­ture ne sont que trois facettes d’un même geste. Ses œuvres gra­phiques, y com­pris les plus abs­traites, sont la visua­li­sa­tion de per­for­mances vocales allant de la réci­ta­tion épique à la pro­fé­ra­tion com­bi­na­toire de pho­nèmes.

L’apprentissage de Patrizia Vicinelli est mar­qué par deux grands « maîtres » de l’écriture expé­ri­men­tale, Emilio Villa et Adriano Spatola, ain­si que par la par­ti­ci­pa­tion à la néo-avant-garde, à laquelle elle adhère en 1966, deux ans avant l’implosion du mou­ve­ment. Ses pre­miers poèmes illus­trent déjà une viru­lente cri­tique du lan­gage, comme dans cet extrait daté de 1962 (nous tra­dui­sons)     

« Ta langue est une langue four­chue et nous
la rédui­rons en lamelles, la tienne et le lan­gage
de tous »

Cette langue four­chue, sym­bole d’une dupli­ci­té ser­pen­tine, sera réduite en lamelles, pul­vé­ri­sée, selon le pro­gramme avant-gar­diste, et recons­truite à nou­veau pour remé­dier à son appau­vris­se­ment cultu­rel et moral : « notre alpha­bet a tel­le­ment  /​ peu de lettres que j’ai honte », dit un poème daté de 1963.

Refaire un alpha­bet ex nihi­lo, repar­tir par la toute pre­mière lettre : tel serait l’objectif de à, a, A, un recueil de poé­sie visuelle et sonore paru en 1967, dédié à Emilio Villa (la ver­sion numé­rique est consul­table ici). L’ouvrage est com­po­sé de séquences typo­gra­phiques, d’enchaînements de lap­sus, de cal­li­grammes abs­traits jouant déli­bé­ré­ment avec l’illisible. Plusieurs langues sont convo­quées pour com­pli­quer le jeu : ita­lien, fran­çais et anglais. à, a, A est aus­si le bruit d’un rire sonore, ter­ri­fiant. Cet autre extrait, en fran­çais dans le texte, est repré­sen­ta­tif d’un tel sar­casme mul­ti­lingue :

 

« ZZZZZZZ, zed zed : atten­tion atten­tion
l’imprevu de la mai­son neuve impre­vu
votre Q. I. c’est infe­rieur o0 ».    

 

L’esprit de liber­té ver­bale et de déri­sion poé­tique de 1968 n’est pas loin. Mais 1968 est aus­si la date du dur­cis­se­ment des appa­reils de pou­voir face à toute forme de contes­ta­tion. Cette année, un proche de Patrizia Vicinelli, l’intellectuel et ancien résis­tant Aldo Braibanti, est condam­né à la pri­son en rai­son de son homo­sexua­li­té ; son ex com­pa­gnon est envoyé en cure d’électrochocs. (Cf. la note his­to­rique de Maria Serena Palieri). Patrizia Vicinelli, avec d’autres intel­lec­tuels ita­liens, dénonce cet abus judi­ciaire. Elle est alors pour­sui­vie pour déten­tion de haschich et condam­née à la pri­son. Sa fuite au Maroc lui per­met d’échapper tem­po­rai­re­ment (cet exil nour­rit cer­tains pas­sages de Non sempre ricor­da­no) mais lors de son retour en Italie, elle est empri­son­née à Rebibbia (1977-78). Elle y écrit une adap­ta­tion théâ­trale de Cendrillon qu’elle met en scène avec des déte­nues.  

 

 

Dernière page de Apotheosis of a schi­zoid woman (1979). Source : archi­vio Maurizio Spatola.

L’ouvrage Apotheosis of a schi­zoid woman (1979) sou­ligne l’approfondissement des tra­vaux gra­phiques de Patrizia Vicinelli. Ce livre de col­lages et de poèmes visuels est impri­mé en sens inverse : il se lit de droite à gauche. Le titre détourne un célèbre mor­ceau de pro­gres­sive rock « 21st Century Schizoid Man », en affir­mant à la fois la force et la fra­gi­li­té d’un sujet fémi­nin. Le dis­cours poli­tique est éga­le­ment pré­sent. Dans un des col­lages d’Apotheosis of a schi­zoid woman se détache le titre sui­vant : « La police voit dans le sui­cide d’un anar­chiste déte­nu un « acte d’auto-accusation ».

L’allusion aux empri­son­ne­ments et aux meurtres poli­tiques revient de manière cen­trale dans Non sempre ricor­da­no (1986), « poème épique » en huit sec­tions, consi­dé­ré comme le chef d’œuvre de Patrizia Vicinelli. Pensé gra­phi­que­ment comme un dazi­bao (un pro­jet de départ com­por­tait plu­sieurs affiches illus­trées), ce long poème s’inspire de la rhé­to­rique du mani­feste. Cris de vio­lence, slo­gans poli­tiques énon­cés en lettres majus­cules sont alter­nés à des moments oni­riques et vision­naires. En huit par­ties s’alternent des scènes de guerre, de pas­sion et d’extase, denses d’allusions his­to­riques et mytho­lo­giques.

Non sempre ricor­da­no est aus­si un poème « épique » au fémi­nin, à lire à côté de La libel­lu­la d’Amelia Rosselli. Les deux poèmes ont en com­mun le détour­ne­ment de réfé­rences patriar­cales, invo­quées au début pour mieux être ren­ver­sées : les « esprits des saints endor­mis » au début de Non sempre ricor­da­no rap­pellent les « saints pères » de La libel­lu­la. Autre conver­gence frap­pante, la poé­sie de Patrizia Vicinelli est mar­quée par un fort mul­ti­lin­guisme : des frag­ments entiers de Non sempre ricor­da­no sont en anglais, cer­tains mots en fran­çais. Tout le texte est émaillé d’exclamations en d’autres langues qui mul­ti­plient ce cri : « Babel res­tait intacte et hur­lante » (Non sempre ricor­da­no, VII).  

 

Une autre poé­sie ita­lienne a don­né il y a quelques temps une tra­duc­tion du poème « l’arbre de Judas ». Nous pro­po­sons ici un extrait de la deuxième par­tie du poème Non sempre ricor­da­no. 

Avec “Une autre poésie italienne”

Par | 2018-02-22T04:17:09+00:00 2 novembre 2012|Catégories : Chroniques|

(Amelia Rosselli)

Ce titre est celui du blog que nous ani­mons, et aug­men­tons chaque mois, « sous » le site ins­ti­tu­tion­nel du groupe de recherche CIRCE (Paris 3 – LECEMO), Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges (domaine ita­lo-roman) : http://​circe​.univ​-paris3​.fr . Une autre poé­sie ita­lienne par rap­port à celle, lar­ge­ment mas­cu­line et nor­dique, et presque tou­jours écrite en langue stan­dard cen­trale, que dif­fusent les grandes mai­sons d’édition de Milan et Turin ; mais aus­si dif­fé­rente de celle que, par suite de divers ava­tars d’un « hori­zon d’entente » conve­nu entre opé­ra­teurs cultu­rels des deux côtés des Alpes, les fameux pas­seurs offi­cieux nous font connaître ici – et par­fois même avec bon­heur, pour­quoi pas –, en fran­çais, selon le bon vou­loir de quelques grands édi­teurs (presque exclu­si­ve­ment pari­siens). Il serait trop long, et ennuyeux peut-être, de reve­nir ici sur cette misère bien connue des Lettres ita­liennes et fran­çaises, les unes et les autres condam­nées par leur cen­tra­lisme même et leur struc­ture de pou­voir à deve­nir peti­te­ment « pro­vin­ciales », comme on disait naguère quand Paris et Florence/​Rome se croyaient naï­ve­ment encore au centre du monde. Sic tran­sit glo­ria mun­di : il n’y a pas si long­temps au regard de notre éter­ni­té anthro­po­lo­gique minus­cule, le poète Guinizelli recom­man­dait de « lais­ser dire aux sots /​ s’ils croient que le Limousin[1] vaut davantage[2]. /​ Ils prêtent l’oreille au renom plus qu’au vrai /​ et forment ain­si leur opi­nion avant /​ que l’art ou la rai­son soient écou­tés » (Dante Alighieri, La Comédie : Purgatoire, chant XXVI, v. 119-23). Ce dont l’élève Dante prend acte, don­nant même sa voix pro­ven­çale au per­son­nage d’Arnaut Daniel qu’il va ren­con­trer peu après.

Un auteur exem­plaire, pour nous, de cette ouver­ture, de cette diver­si­té, de ce refus de mise en confor­mi­té, voire d’une forme d’insoumission à la doxa et d’insolence, est bien sûr une femme, s’étant expri­mée en trois langues au moins (le fran­çais et l’anglais avant l’italien qu’elle choi­si­ra pour finir), et n’ayant appar­te­nu à aucun cou­rant ni école, même si la néo-avant-garde des années 1960 et l’antagoniste célèbre Pasolini ont essayé de l’annexer. Parler de cet auteur, pro­po­ser ses textes (aus­si bien ori­gi­naux que tra­duits) est deve­nu plus facile depuis sa mort (elle s’est jetée dans le vide un 11 février), au risque de la cano­ni­sa­tion, entre Rimbaud (qu’elle aimait dire soro­ral), Campana et Artaud, même pour de jeunes publics qui la découvrent aujourd’hui. Mais Amelia Rosselli – dont j’avais édi­té en 1987 Impromptu, avec la Librairie ita­lienne de Paris ‘La Tour de Babel’ (à défaut de grands édi­teurs) – ne fait pas par­tie des poètes pré­sents dans notre blog, tout sim­ple­ment parce qu’elle n’a jamais écrit, sauf erreur de ma part, dans le domaine thé­ma­tique qui oriente aus­si nos choix, som­mai­re­ment pré­sen­tés ci-des­sus : pour faire vite, la dégra­da­tion du pay­sage euro­péen et ce que j’ai essayé d’exprimer une fois (en poé­sie) comme « désastre atmo­sphé­rique »[3]. Il était juste qu’elle figu­rât ici, en ouver­ture d’une pos­sible col­la­bo­ra­tion entre notre petite équipe de jeunes cher­cheurs ita­lia­nistes et la revue en ligne qui nous a offert géné­reu­se­ment son hos­pi­ta­li­té. J’ajoute que deux membres de CIRCE impli­qués dans l’opération tra­vaillent eux-mêmes sur cet auteur, Sarah Ventimiglia (sur­tout atti­rée par l’étude du rythme) et Emilio Sciarrino, déjà spé­cia­liste recon­nu du plu­ri­lin­guisme dont Amelia était et demeure l’un des prin­ci­paux repré­sen­tants dans le domaine ‘ita­lique’ ou ita­lo-roman qui est le nôtre.

 


[1] Giraut de Borneilh (1138-1215).

[2] Davantage qu’Arnaut Daniel, admi­ré de Dante (et plus tard de Pétrarque), inven­teur entre autres de la sex­tine (1150-1200 env.).

[3] Dans Le nou­veau recueil 81, déc. 2006 – fév. 2007. La pre­mière par­tie de La libel­lule a paru sous forme de pré-publi­ca­tion CIRCE il y a quelques années (une réédi­tion d’Impromptu, enri­chie de sa ver­sion anglaise, est sous presse chez Guernica, au Canada, par les soins de Gianmaria Annovì).

 

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