> Impromptu, d’Amelia Rosselli

Impromptu, d’Amelia Rosselli

Par | 2018-02-20T12:28:41+00:00 19 octobre 2014|Catégories : Critiques|

En une mati­née romaine de 1979, Amelia Rosselli trouve sou­dain la force de bri­ser le mur de silence qui l’enserre depuis des années (« ques­to /​ mio muro d’un più alto silen­zio »). Comme une pièce de musique impro­vi­sée, elle écrit d’une traite Impromptu. Paru en 1981, ce sera son der­nier grand poème publié en ita­lien. La nou­velle édi­tion qui paraît pour Guernica (Montréal), accom­pa­gnée d’une double tra­duc­tion –  anglais et fran­çais  –, res­ti­tue plei­ne­ment la force de cette écri­ture.

En un souffle, Impromptu tra­verse les colères poli­tiques d’années sombres, la mort de Pasolini, une période insou­te­nable de silence. L’auteure elle-même y figure, mas­quée sous les appa­rences d’un « clown » ambi­gu, d’une « Mistinguette » (sur­nom que lui aurait attri­bué Montale). Elle choi­sit aus­si d’innombrables figures pater­nelles, pour mieux s’en déta­cher (les « san­ti padri » de La Libellula), allant de Dante à Bachmann, de Leopardi à Modugno.

Ce poème habi­té par l’urgence de s’exprimer a quelque chose d’ « hyp­no­tique » – comme le dit Antonella Anedda  –, par son rythme syn­co­pé et sinueux, un mou­ve­ment tour­noyant qui évoque encore les « rou­leaux chi­nois » de La Libellula, les chants moder­nistes ou les man­tras d’Allen Ginsberg. Si ce n’est qu’ici, le vers est bref et mobile, léger et rapide, libé­ré de toute forme fixe qui réglait aupa­ra­vant les expé­ri­men­ta­tions tri­lingues d’Amelia Rosselli.

Alors que le pré­cé­dent recueil, Documento, ten­dait vers la sim­pli­ci­té lin­guis­tique jusqu’à la raré­fac­tion, Impromptu joue à nou­veau du tri­lin­guisme, errant entre les lieux et les sou­ve­nirs, « vaga­bon­dan­do /​ d’un ostel­lo all’altro ». Dante contre Pétrarque, encore une fois. Ce n’est pas un hasard si, dans la même période, paraissent les écrits tri­lingues d’Amelia Rosselli (Primi scrit­ti, 1980), en même temps qu’elle tra­vaille – certes depuis long­temps déjà – à la publi­ca­tion de son recueil en anglais, Sleep. Sans doute Impromptu est-il la réca­pi­tu­la­tion de tout un par­cours poé­tique – cer­tains y ont vu même un tes­ta­ment spi­ri­tuel – mais aus­si, dans une ins­pi­ra­tion rim­bal­dienne maintes fois reven­di­quée, un plon­geon dans « l’inconnu ».

Publié à deux reprises en Italie en 1981 et 1993, Impromptu (relu par l’auteure) avait paru encore en 1987 avec la tra­duc­tion de Jean-Charles Vegliante pour La Tour de Babel (Paris), mais n’avait pas encore été tra­duit en anglais. Dans ses lettres à ses tra­duc­teurs, Amelia Rosselli sou­li­gnait que la dif­fi­cul­té de ses tra­duc­tions pro­ve­nait sur­tout de la super­po­si­tion de langues et de la conden­sa­tion de signi­fi­ca­tions. Or, l’originalité de cette édi­tion qui pro­pose, du même coup, la ver­sion fran­çaise et la ver­sion anglaise, est jus­te­ment de répondre à ce tri­lin­guisme et d’en offrir un pro­lon­ge­ment. Chaque ver­sion illu­mine une facette de ce texte, et révèle une des langues sous-jacentes à l’italien, que la nou­velle édi­tion veille à pré­ser­ver (pré­sen­tant sur ce point quelques dif­fé­rences par rap­port à celle des Meridiani Mondadori, 2012).

Du reste, chaque tra­duc­teur relève le défi d’accueillir, dans sa langue de des­ti­na­tion, ce texte joueur et plu­ri­lingue, qui fait d’un « tank » un « tan­go », d’un « sol » fran­çais un « soleil » ita­lien, échan­geant un grain de blé (« gra­no ») contre un fil de gazon (« grass »). Glissant entre les ambi­va­lences, Impromptu est éga­le­ment truf­fé de mots inven­tés, une des carac­té­ris­tiques de la poé­sie d’Amelia Rosselli, comme on le sait depuis la pré­face his­to­rique de Pasolini. Certains édi­teurs éton­nés – Vittorini notam­ment – avaient d’ailleurs vou­lu réfré­ner cette créa­ti­vi­té lin­guis­tique, ou impo­ser des « glos­saires » pour l’expliquer. Ici, c’est aux tra­duc­teurs d’ouvrir leur labo­ra­toire, grâce à des remarques en fin de volume qui illu­minent leur inter­pré­ta­tion des néo­lo­gismes. C’est l’un des apports essen­tiels de cette nou­velle publi­ca­tion. Prenons « tra­lap­pio », inven­té en croi­sant « tra­las­ciare » et « acchiap­pare » (négli­ger et attra­per). Si l’anglais s’en sort avec « gra­lap­sing » (« to grab » et « to lapse »), le fran­çais pro­pose « trans­lope » et non « négli­trape » ou « néglope », observe le tra­duc­teur, qui est à l’occasion reve­nu sur quelques néo­lo­gismes. Parfois les tra­duc­tions divergent. Ainsi, après avoir décryp­té les varia­tions autour du mot « fras­sine », qui désigne ici Pasolini, l’anglais donne « ash », alors que le fran­çais pré­fère « frêne », écho du mot « frère ». Le mot contient les deux et bien plus… Les trou­vailles sont encore nom­breuses ; au lec­teur de les décou­vrir, s’aventurant dans les méandres de « l’entre­langue ».

Guernica, qui avait com­men­cé son par­cours avec des auteurs ita­lo-qué­bé­cois (et l’excellente revue Vice Versa), nous fait là un beau cadeau poé­tique : nous lui sou­hai­tons tout le suc­cès que cette impec­cable édi­tion mérite.  

Lire des poèmes d'Amelia Rosselli dans Recours au Poème https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/amelia-rosselli

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