> Avec une autre poésie italienne

Avec une autre poésie italienne

Par | 2018-03-05T15:37:03+00:00 15 février 2013|Catégories : Chroniques, Patrizia Vicinelli|

La récente édi­tion des œuvres com­plètes de Patrizia Vicinelli (1943-1991), accom­pa­gnée d’une antho­lo­gie de per­for­mances fil­mées, per­met de mesu­rer la force d’une œuvre qui rend à la poé­sie son ambi­tion d’art total. Pour Patrizia Vicinelli poé­sie gra­phique, poé­sie sonore et écri­ture ne sont que trois facettes d’un même geste. Ses œuvres gra­phiques, y com­pris les plus abs­traites, sont la visua­li­sa­tion de per­for­mances vocales allant de la réci­ta­tion épique à la pro­fé­ra­tion com­bi­na­toire de pho­nèmes.

L’apprentissage de Patrizia Vicinelli est mar­qué par deux grands « maîtres » de l’écriture expé­ri­men­tale, Emilio Villa et Adriano Spatola, ain­si que par la par­ti­ci­pa­tion à la néo-avant-garde, à laquelle elle adhère en 1966, deux ans avant l’implosion du mou­ve­ment. Ses pre­miers poèmes illus­trent déjà une viru­lente cri­tique du lan­gage, comme dans cet extrait daté de 1962 (nous tra­dui­sons)     

Ta langue est une langue four­chue et nous
la rédui­rons en lamelles, la tienne et le lan­gage
de tous

Cette langue four­chue, sym­bole d’une dupli­ci­té ser­pen­tine, sera réduite en lamelles, pul­vé­ri­sée, selon le pro­gramme avant-gar­diste, et recons­truite à nou­veau pour remé­dier à son appau­vris­se­ment cultu­rel et moral : « notre alpha­bet a tel­le­ment  /​ peu de lettres que j’ai honte », dit un poème daté de 1963.

Refaire un alpha­bet ex nihi­lo, repar­tir par la toute pre­mière lettre : tel serait l’objectif de à, a, A, un recueil de poé­sie visuelle et sonore paru en 1967, dédié à Emilio Villa (la ver­sion numé­rique est consul­table ici). L’ouvrage est com­po­sé de séquences typo­gra­phiques, d’enchaînements de lap­sus, de cal­li­grammes abs­traits jouant déli­bé­ré­ment avec l’illisible. Plusieurs langues sont convo­quées pour com­pli­quer le jeu : ita­lien, fran­çais et anglais. à, a, A est aus­si le bruit d’un rire sonore, ter­ri­fiant. Cet autre extrait, en fran­çais dans le texte, est repré­sen­ta­tif d’un tel sar­casme mul­ti­lingue :

ZZZZZZZ, zed zed : atten­tion atten­tion
l’imprévu de la mai­son neuve impré­vu
votre Q. I. c’est infé­rieur ∞.

L’esprit de liber­té ver­bale et de déri­sion poé­tique de 1968 n’est pas loin. Mais 1968 est aus­si la date du dur­cis­se­ment des appa­reils de pou­voir face à toute forme de contes­ta­tion. Cette année, un proche de Patrizia Vicinelli, l’intellectuel et ancien résis­tant Aldo Braibanti, est condam­né à la pri­son en rai­son de son homo­sexua­li­té ; son ex com­pa­gnon est envoyé en cure d’électrochocs. (Cf. la note his­to­rique de Maria Serena Palieri). Patrizia Vicinelli, avec d’autres intel­lec­tuels ita­liens, dénonce cet abus judi­ciaire. Elle est alors pour­sui­vie pour déten­tion de haschich et condam­née à la pri­son. Sa fuite au Maroc lui per­met d’échapper tem­po­rai­re­ment (cet exil nour­rit cer­tains pas­sages de Non sempre ricor­da­no) mais lors de son retour en Italie, elle est empri­son­née à Rebibbia (1977-78). Elle y écrit une adap­ta­tion théâ­trale de Cendrillon qu’elle met en scène avec des déte­nues.  

Dernière page de Apotheosis of a schi­zoid woman (1979). Source : archi­vio Maurizio Spatola.

L’ouvrage Apotheosis of a schi­zoid woman (1979) sou­ligne l’approfondissement des tra­vaux gra­phiques de Patrizia Vicinelli. Ce livre de col­lages et de poèmes visuels est impri­mé en sens inverse : il se lit de droite à gauche. Le titre détourne un célèbre mor­ceau de pro­gres­sive rock « 21st Century Schizoid Man », en affir­mant à la fois la force et la fra­gi­li­té d’un sujet fémi­nin. Le dis­cours poli­tique est éga­le­ment pré­sent. Dans un des col­lages d’Apotheosis of a schi­zoid woman se détache le titre sui­vant : « La police voit dans le sui­cide d’un anar­chiste déte­nu un « acte d’auto-accusation ».

L’allusion aux empri­son­ne­ments et aux meurtres poli­tiques revient de manière cen­trale dans Non sempre ricor­da­no (1986), « poème épique » en huit sec­tions, consi­dé­ré comme le chef d’œuvre de Patrizia Vicinelli. Pensé gra­phi­que­ment comme un dazi­bao (un pro­jet de départ com­por­tait plu­sieurs affiches illus­trées), ce long poème s’inspire de la rhé­to­rique du mani­feste. Cris de vio­lence, slo­gans poli­tiques énon­cés en lettres majus­cules sont alter­nés à des moments oni­riques et vision­naires. En huit par­ties s’alternent des scènes de guerre, de pas­sion et d’extase, denses d’allusions his­to­riques et mytho­lo­giques.

Non sempre ricor­da­no est aus­si un poème « épique » au fémi­nin, à lire à côté de La libel­lu­la d’Amelia Rosselli. Les deux poèmes ont en com­mun le détour­ne­ment de réfé­rences patriar­cales, invo­quées au début pour mieux être ren­ver­sées : les « esprits des saints endor­mis » au début de Non sempre ricor­da­no rap­pellent les « saints pères » de La libel­lu­la. Autre conver­gence frap­pante, la poé­sie de Patrizia Vicinelli est mar­quée par un fort mul­ti­lin­guisme : des frag­ments entiers de Non sempre ricor­da­no sont en anglais, cer­tains mots en fran­çais. Tout le texte est émaillé d’exclamations en d’autres langues qui mul­ti­plient ce cri : « Babel res­tait intacte et hur­lante » (Non sempre ricor­da­no, VII).  

Une autre poé­sie ita­lienne a don­né il y a quelques temps une tra­duc­tion du poème « l’arbre de Judas ». Nous pro­po­sons ici un extrait de la deuxième par­tie du poème Non sempre ricor­da­no. 

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Emilio Sciarrino

Emilio Sciarrino est né à Palerme en 1988. Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Paris, agré­gé d’Italien, il est doc­to­rant-moni­teur à l’Université Paris III en Études Italiennes. Il tra­vaille actuel­le­ment à une thèse sur le mul­ti­lin­guisme dans la lit­té­ra­ture ita­lienne de la deuxième moi­tié du XXème siècle, sous la direc­tion de Jean-Charles Vegliante. Il col­la­bore avec des revues telles que Fabula, Fixxions, ou Nonfiction. Il a publié un recueil de nou­velles, L’Ora(n)ge, et récem­ment un roman, L’ère des sépa­ra­tions (Emue).

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