> Le Bel amour (23). L’amour de la madeleine

Le Bel amour (23). L’amour de la madeleine

Par |2018-08-16T06:47:47+00:00 29 décembre 2015|Catégories : Chroniques|

 

On sait que, au tour­nant des années 1910-1911, Rilke, l’un des plus pro­fonds poètes de notre Occident, après la rédac­tion des Cahiers de Malte Laurids Brigge, s’interroge beau­coup sur son écri­ture poé­tique. Et c’est alors que, presque par hasard (mais un hasard qui ne cesse d’insister), il tombe sur un ser­mon ano­nyme du XVII° siècle fran­çais, L’Amour de Madeleine. Rilke en est si bou­le­ver­sé qu’il tra­duit ce texte dans son alle­mand natal – tout en sus­pec­tant qu’il s’agisse d’une œuvre de Bossuet, redé­cou­verte à Saint-Pétersbourg. Ensuite, les textes de Rilke ne seront plus jamais tout à fait les mêmes : il suf­fit de lire ses der­nières pro­duc­tions, les Elégies à Duino, ou les Sonnets à Orphée, ou même ses consi­dé­ra­tions sur la Vie de Marie, pour s’en rendre compte.

Il est vrai que ce texte, comme il était de tra­di­tion dans l’Eglise d’alors, confond en Madeleine trois femmes que les Evangiles (de Luc et de Jean) avaient pour­tant clai­re­ment spé­ci­fiées. Mais, en véri­té, qu’importe ? Car on voit bien que pour Rilke, c’est la réflexion sur l’amour, ins­pi­rée par l’Esprit saint, qui importe. D’où sa réfé­rence au Cantique des can­tiques, lu à son tour selon les ensei­gne­ments de la lec­ture mys­tique qu’en avait impo­sée à Yabné le rab­bi Aquiba …

Ainsi, après une évo­ca­tion de la Madeleine per­due d’amour au pied de la croix, l’auteur d’origine ne craint pas de l’interroger : « Si c’est l’amour qui vous pousse, Madeleine, que crai­gnez-vous ? Osez tout, entre­pre­nez tout. L’amour ne sait point se bor­ner, ses dési­rs sont sa règle, ses trans­ports sont sa loi, ses excès sont sa mesure. Il ne craint rien que de craindre ; et son titre pour pos­sé­der, c’est la har­diesse de pré­tendre à tout et la liber­té de tout entre­prendre. »

Sommes-nous si loin de Bernard de Clairvaux quand il assène à son audi­toire (mais il est vrai aus­si que c’est presque à la fin de ses ser­mons sur … le Cantique des can­tiques !), que « la mesure de l’amour, c’est l’amour. Et que la seule mesure d’aimer, c’est d’aimer sans mesure… » 

Oui, seule­ment voi­là ! on ne peut en demeu­rer là ! Car c’est bien du Christ qu’il s’agit, du Logos fait homme, du Dieu sou­mis à l’anthropomorphose pour que  tout humain connaisse la théo­mor­phose : « Si vous aviez mar­ché droi­te­ment à Dieu, vous ose­riez tout avec Jésus-Christ : (…) le Dieu fait homme pour être à l’homme se fût aban­don­né tout entier à vos embras­se­ments, autant chastes que libres (…). Vous pré­ten­driez tout sans crainte, et pos­sé­de­riez tout sans réserve. »

Et ce n’est pas encore fini : car der­rière le Christ c’est aus­si le Dieu incon­nu et inson­dable qu’il faut aimer, et il n’existe aucune meilleure façon de l’atteindre dans l’Absolu de son amour, à tra­vers son Fils, que de renon­cer à soi-même et de s’évanouir à tout désir quel qu’il soit : « Elle (la fian­cée du Cantique), voit que son chaste Epoux se donne durant cette vie en fuyant, en se cachant, en se déro­bant. Ainsi, elle le presse de fuir ; et ce qui est le plus éton­nant, c’est qu’elle agit de la sorte dans le temps qu’il la caresse plus ten­dre­ment que jamais. (…) Il vou­drait appa­rem­ment entendre d’elle quelque parole de dou­ceur, et il reçoit ces mots pour toute caresse : Fuyez,ô mon bien-aimé, avec la vitesse d’un cerf. Elle aime mieux ses pri­va­tions que ses dons mêmes et ses faveurs. C’est pour­quoi elle dit : Fuyez. Et c’est là que finit le  Cantique.

C’est que c’est la  consom­ma­tion de tout le mys­tère du saint amour. Toutes les ardeurs et tous les trans­ports se ter­minent enfin à vou­loir tout perdre. Madeleine (…), quand il le fau­dra consom­mer (votre amour), Jésus vous dira : Ne me tou­chez plus. »

Sommes-nous tel­le­ment loin, ici, de la « sup­po­si­tion impos­sible » que fera jus­te­ment le siècle spi­ri­tuel fran­çais, et dont on sait, comme, à la suite de leur maître, les laca­niens auront fait leurs délices ?

Bref, un texte à lire de toute urgence !

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