> Le Bel amour (23). L’amour de la madeleine

Le Bel amour (23). L’amour de la madeleine

Par |2018-08-22T07:39:48+00:00 29 décembre 2016|Catégories : Chroniques|

 

On sait que, au tour­nant des années 1910-1911, Rilke, l’un des plus pro­fonds poètes de notre Occident, après la rédac­tion des Cahiers de Malte Laurids Brigge, s’interroge beau­coup sur son écri­ture poé­tique. Et c’est alors que, presque par hasard (mais un hasard qui ne cesse d’insister), il tombe sur un ser­mon ano­nyme du XVII° siècle fran­çais, L’Amour de Madeleine. Rilke en est si bou­le­ver­sé qu’il tra­duit ce texte dans son alle­mand natal – tout en sus­pec­tant qu’il s’agisse d’une œuvre de Bossuet, redé­cou­verte à Saint-Pétersbourg. Ensuite, les textes de Rilke ne seront plus jamais tout à fait les mêmes : il suf­fit de lire ses der­nières pro­duc­tions, les Elégies à Duino, ou les Sonnets à Orphée, ou même ses consi­dé­ra­tions sur la Vie de Marie, pour s’en rendre compte.

Il est vrai que ce texte, comme il était de tra­di­tion dans l’Eglise d’alors, confond en Madeleine trois femmes que les Evangiles (de Luc et de Jean) avaient pour­tant clai­re­ment spé­ci­fiées. Mais, en véri­té, qu’importe ? Car on voit bien que pour Rilke, c’est la réflexion sur l’amour, ins­pi­rée par l’Esprit saint, qui importe. D’où sa réfé­rence au Cantique des can­tiques, lu à son tour selon les ensei­gne­ments de la lec­ture mys­tique qu’en avait impo­sée à Yabné le rab­bi Aquiba …

Ainsi, après une évo­ca­tion de la Madeleine per­due d’amour au pied de la croix, l’auteur d’origine ne craint pas de l’interroger : « Si c’est l’amour qui vous pousse, Madeleine, que crai­gnez-vous ? Osez tout, entre­pre­nez tout. L’amour ne sait point se bor­ner, ses dési­rs sont sa règle, ses trans­ports sont sa loi, ses excès sont sa mesure. Il ne craint rien que de craindre ; et son titre pour pos­sé­der, c’est la har­diesse de pré­tendre à tout et la liber­té de tout entre­prendre. »

Sommes-nous si loin de Bernard de Clairvaux quand il assène à son audi­toire (mais il est vrai aus­si que c’est presque à la fin de ses ser­mons sur … le Cantique des can­tiques !), que « la mesure de l’amour, c’est l’amour. Et que la seule mesure d’aimer, c’est d’aimer sans mesure… » 

Oui, seule­ment voi­là ! on ne peut en demeu­rer là ! Car c’est bien du Christ qu’il s’agit, du Logos fait homme, du Dieu sou­mis à l’anthropomorphose pour que  tout humain connaisse la théo­mor­phose : « Si vous aviez mar­ché droi­te­ment à Dieu, vous ose­riez tout avec Jésus-Christ : (…) le Dieu fait homme pour être à l’homme se fût aban­don­né tout entier à vos embras­se­ments, autant chastes que libres (…). Vous pré­ten­driez tout sans crainte, et pos­sé­de­riez tout sans réserve. »

Et ce n’est pas encore fini : car der­rière le Christ c’est aus­si le Dieu incon­nu et inson­dable qu’il faut aimer, et il n’existe aucune meilleure façon de l’atteindre dans l’Absolu de son amour, à tra­vers son Fils, que de renon­cer à soi-même et de s’évanouir à tout désir quel qu’il soit : « Elle (la fian­cée du Cantique), voit que son chaste Epoux se donne durant cette vie en fuyant, en se cachant, en se déro­bant. Ainsi, elle le presse de fuir ; et ce qui est le plus éton­nant, c’est qu’elle agit de la sorte dans le temps qu’il la caresse plus ten­dre­ment que jamais. (…) Il vou­drait appa­rem­ment entendre d’elle quelque parole de dou­ceur, et il reçoit ces mots pour toute caresse : Fuyez,ô mon bien-aimé, avec la vitesse d’un cerf. Elle aime mieux ses pri­va­tions que ses dons mêmes et ses faveurs. C’est pour­quoi elle dit : Fuyez. Et c’est là que finit le  Cantique.

C’est que c’est la  consom­ma­tion de tout le mys­tère du saint amour. Toutes les ardeurs et tous les trans­ports se ter­minent enfin à vou­loir tout perdre. Madeleine (…), quand il le fau­dra consom­mer (votre amour), Jésus vous dira : Ne me tou­chez plus. »

Sommes-nous tel­le­ment loin, ici, de la « sup­po­si­tion impos­sible » que fera jus­te­ment le siècle spi­ri­tuel fran­çais, et dont on sait, comme, à la suite de leur maître, les laca­niens auront fait leurs délices ?

Bref, un texte à lire de toute urgence !

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Michel Cazenave

Ecrivain (plus de 50 livres parus, et plus de 400 articles divers), ancien pro­duc­teur de l’émission “Les Vivants et les dieux” à France Culture, Michel Cazenave est un amou­reux impé­ni­tent – dans la mesure où la femme aimée lui paraît être l’incarnation de ce qu’il appelle “La Face fémi­nine de Dieu”. C’est ain­si qu’il a publié nombre de livres de poé­sie depuis la dis­pa­ri­tion de celle qu’il a aimée toute sa vie, et que la poé­sie est clai­re­ment ce qui lui “parle” le plus aujourd’hui.

En 2014, Michel Cazenave a publié Le Bel amour, une antho­lo­gie de sa poé­sie, chez Recours au Poème édi­teurs.

voir :

http://​www​.michel​ca​ze​nave​.fr/

 

ŒUVRE POETIQUE

 

Fragments de la Sophia, Imago, 1981

Fragments d’un hymne, Arfuyen, 1998.

La Grande Quête, Arma Artis, 2003.

Péninsule de la femme, Arma Artis, 2005.

Chants de la Déesse, sui­vis de Gloses, Arbres et Fantasies,  Le Nouvel Athanor, 2005.

Dédicace à l’absente, sui­vi de Paris-Néon, sous le titre géné­ral  “Michel Cazenave”, Le Nouvel Athanor, 2007.

Primavera, Arma Artis, 2007.

Primavera viva, Arma Artis, 2007.

L’Avis poé­tique (1958 – 2006), Arma Artis, 2008.

La Naissance de l’aurore, Rafael de Surtis, 2008.

L’Œuvre d’or, sui­vi de La Verdoyante, Rafael de Surtis, 2008.

Primavera nova, Arma Artis, 2008.

Melancholia, sui­vi de Parole et silence, Rafael de Surtis, 2009.

Le Pas de la colombe, Encres vives, 2012..

 

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