> Grenier du Bel Amour (15)

Grenier du Bel Amour (15)

Par |2018-08-20T20:32:32+00:00 22 septembre 2014|Catégories : Chroniques|

On ne peut lire, à ce qu’il me parait, le der­nier ouvrage de Gérard Pfister en fai­sant l’économie des deux recueils qui l’ont pré­cé­dé, et dont le titre était déjà très par­lant : « Le grand silence » voi­ci trois ans, qui annon­çait bien des thèmes aux­quels nous sommes aujourd’hui confron­tés, ou, l’année der­nière, ce « Le temps ouvre les yeux », qui nous force à nous poser bien des ques­tions sur le monde où nous croyons vivre… Le tout regrou­pé sous le titre géné­rique « La repré­sen­ta­tion des corps et du ciel », et cha­cun de ces volumes étant sous-titré « Oratorio ».

Oratorio, en effet, tant le lan­gage y est épu­ré, ten­dant vers ce qui serait un silence essen­tiel, comme le « gon­fle­ment » musi­cal de ce silence où nous appre­nons à nous affran­chir de ce à quoi une langue trop connue nous contraint mal­gré elle. Comme le note d’ailleurs l’auteur dans un petit texte qui porte le nom de « Cet art du peu » : « C’est un com­bat inégal que le lan­gage nous impose, tel­le­ment il nous est deve­nu fami­lier et comme natu­rel, et, dans sa fausse évi­dence, nous retient pri­son­niers. Mais com­ment pour­rions-nous espé­rer recou­vrer notre liber­té sans com­battre le malé­fice par quoi elle nous a été confis­quée ? Cet  art du peu est donc aus­si le plus ris­qué et le plus néces­saire qui nous oblige à por­ter le fer là même où nous avons été défaits : là où les mots ont pris la place de notre vie. »

On a aus­si­tôt envie de dire : ten­ta­tive réus­sie !

Et serais-je empor­té par ma pas­sion per­son­nelle lorsque j’aperçois des paren­tés qui me semblent évi­dentes avec la pen­sée de maître Eckhart (par­ti­cu­liè­re­ment avec son poème « Le Grain de séne­vé) – et, plus lar­ge­ment, avec tous les thèmes de la théo­lo­gie néga­tive comme ils ont été déployés par Grégoire de Nysse dans sa « Vie de Moïse » ou par le pseu­do-Denys dans sa « Théologie mys­tique » ?

Après tout, l’ « ora­to­rio », en creu­sant notre langue, ne com­mence-t-il pas par « à présent/​ il fait nuit/​/​ et tout/​ est clair » − pour se pour­suivre bien plus loin par « pourquoi/​ avoir eu peur/​/​ de la matière/​ du vide/​/​ pour­quoi /​avoir voilé/​/​ de noir/​ cette lumière/​/​ des corps/​/​ (…)/​/​et tu es/​dans l’absence// (…)/​/​rumeurs/​ avant de s’écouler// au grand jour/​ du silence » ?

Et si c’était cela, déci­dé­ment, la poé­sie ?

Cet art de limer le lan­gage pour lui faire rendre gorge de ce silence pri­mor­dial que nous ne pour­rons jamais « dire » − comme au ras de ce silence, et de cette inef­fable trans­cen­dance dont il tente comme il peut de rendre compte ?

Le recueil s’intitule : « Présent abso­lu ». Et n’est-ce à ce Présent que nous sommes ain­si intro­duits − sans oublier, bien sûr, qu’il n’y a de pré­sent que par l’effet d’une Présence qui s’impose à nous… ?

Notre ami et col­la­bo­ra­teur Michel Cazenave vient de faire paraître : Le Bel Amour

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