> Le Bel amour (24). Erich Neumann : Origines et histoire de la conscience

Le Bel amour (24). Erich Neumann : Origines et histoire de la conscience

Par |2018-08-22T07:26:01+00:00 8 septembre 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

Nous avons beau faire et dire, – et quoi que nous en pré­ten­dions sou­vent, – nous sommes tou­jours plus ou moins rede­vables à l’époque qui nous a vu vivre et à l’état des connais­sances qui allait avec. J’ai sou­vent dit que, s’il avait vrai­ment connu ce que, à la fin de sa vie, on appe­lait la « méca­nique quan­tique », Freud aurait sans doute été d’un « scien­tisme » moins affir­mé. On a vou­lu voir là un reproche, ce qui n’était évi­dem­ment pas le cas. La « quan­tique » s’est déve­lop­pée alors qu’il vivait, et dans quelles souf­frances ! les der­nières années de son exis­tence : fran­che­ment, com­ment l’aurait-il connue et aurait-il pu l’intégrer dans ses rai­son­ne­ments ? Jung, de ce point de vue, a eu beau­coup plus de chance : né un quart de siècle plus tard, il a pu connaître Pauli, Heisenberg, Pascual Jordan ou von Weiszäcker, et échap­per de la sorte à un  cau­sa­lisme trop étroit.

Mais il est un autre sujet où il dépend à l’évidence de son siècle : lorsqu’il parle de l’Egypte, on voit bien par exemple comme il ne la connaît qu’à tra­vers les Alexandrins ou ce qu’en ont rap­por­té des auteurs comme Apulée ou Plutarque… Bref, comme il était de mise selon le savoir de son temps, il ne voyait en Isis qu’une déesse de la Lune, sans sus­pec­ter que, selon ses pre­miers croyants, elle était d’abord une Femme divine d’essence solaire.
Mais qui pour­rait, qui sau­rait le lui repro­cher ? Tous les « fon­da­teurs », de quelque moment qu’ils relèvent, ont tou­jours bâti. leur œuvre sur ce dont on croyait être sûr aux moments où ils tra­vaillaient.

Ce qui est assez exal­tant pour ceux qui leur suc­cèdent – sur­tout dans le domaine de ce qu’on dénomme aujourd’hui les « Sciences humaines », et plus pré­ci­sé­ment dans celui de la psy­cho­lo­gie : puisqu’il faut sans arrêt tout revoir, tout repen­ser – eu égard aux décou­vertes en cours -, et de ce fait, tout argu­men­ter d’une façon nou­velle, sans se pri­ver, quel­que­fois, d’adopter un point de vue dif­fé­rent à la suite, jus­te­ment, de ce qu’ont ame­né ces décou­vertes…

Ainsi, me semble-t-il, de ce qu’il en est d’Erich Neumann et de Carl Gustav Jung : on sait que le pre­mier, d’origine hébraïque (comme beau­coup de ceux qui entou­raient Jung), réfu­gié sur ce qui devait deve­nir plus tard la terre d’Israël, était de plu­sieurs décen­nies le cadet du psy­chiatre suisse. Et que les rela­tions entre les deux hommes n’ont pas tou­jours été au beau fixe… Ce qui n’a pas empê­ché Neumann de s’exprimer devant le Club psy­cho­lo­gique de Zürich et de don­ner de très impor­tantes confé­rences à Ascona, en Suisse ita­lienne, dont Jung, selon le pro­fil reven­di­qué d’Olga Fröbe-Kapteyn, était dans la cou­lisse (et sou­vent plus…), le véri­table spi­ri­tus rec­tor. D’où, mal­gré ses aga­ce­ments répé­tés, la recon­nais­sance de tout ce qu’amenait Erich Neumann, de trente ans son cadet, dans le champ de la mytho­lo­gie, de l’anthropologie et de la psy­cho­lo­gie com­pa­rées…

Et, d’où, de la part de celui-ci, d’avancées déci­sives dans le champ qui leur était com­mun : com­ment ne pas être d’accord, par exemple, avec la deuxième par­tie de son livre aujourd’hui édi­té, lorsque (et pour reprendre ses propres termes), il écrit tout un pas­sage sur « la dif­fé­ren­cia­tion de la psy­ché et l’autonomie de la conscience » ? Comment ne pas consta­ter, dans ses conclu­sions, sa proxi­mi­té avec le Freud de « Psychologie des foules et ana­lyse du Moi » – comme il annonce lar­ge­ment les vues que Jung déve­lop­pe­ra des années plus tard dans son essai « Présent et Avenir » ?

Bien enten­du, il faut rele­ver tout cela, comme il faut saluer l’invention de nou­veaux concepts en psy­cho­lo­gie ana­ly­tique, tels que ceux de la cen­tro­ver­sion ou de l’importance du mythe de l’ouro­bo­ros

Il n’empêche, pour­tant : on voit bien que sa biblio­gra­phie s’arrête aux années 40, et que, très rede­vable aux ana­lyses de Malinowski ou de Margaret Mead, il ne les remet pas réel­le­ment en cause (sans pen­cher, par ailleurs, vers les inter­pré­ta­tions de Géza Roheim) – quand nous savons bien de nos jours à quel point elles doivent être mani­pu­lées avec pré­cau­tion !

Comme il se réfère aux tra­vaux de Bachofen, dont nous avons pu nous rendre compte jusqu’où ils cor­res­pon­daient aux pul­sions  incons­cientes de ce der­nier…

Enfin, der­nière « cri­tique » de ma part, par les exemples qu’il choi­sit, par les cita­tions qu’il fait, Neumann se rend-il bien compte de ce qu’il est, typi­que­ment, un pro­duit de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, et plus jus­te­ment, ose­rai-je dire, de sa variante que je dénom­me­rai aryo-hébraïque pour bien me faire com­prendre : comme s’il n’y avait de « salut col­lec­tif » que dans cette culture qui  a fleu­ri tout autour de la mer Méditerranée, et qui a vou­lu écra­ser toutes les autres qu’elle-même !

Cela dit, on s’aperçoit vite com­bien Neumann a fait évo­luer la psy­cho­lo­gie, en pre­nant en compte tous les tra­vaux qui avaient cours de son temps…

Tâche qu’il nous demeure à effec­tuer en sui­vant pré­ci­sé­ment ses traces et en s’inspirant de son exemple.

Au total, me semble-t-il, un livre essen­tiel – mais dont nous devons savoir nous éva­der pour res­pec­ter le mou­ve­ment qui l’a por­té.

Oui ! Nous serons tou­jours tri­bu­taires de ce que l’on sait au moment que nous réflé­chis­sons et écri­vons ! Mais n’est-ce point là notre lot com­mun d’appartenir aus­si à l’humanité comme elle se déve­loppe ?

Ce en quoi je crois être très fidèle aux thèses de fond de Jung et de Neumann…

(Et saluons au pas­sage le remar­quable tra­vail de tra­duc­tion de Véronique Liard !).

Mais je me pose sou­dain une ques­tion : comme Platon l’avançait déjà dans le « Banquet », en le met­tant dans la bouche de Socrate, et plus avant encore, dans celle de l’Etrangère de Mantinée, ne serait-ce la poé­sie qui pour­rait répondre à une ques­tion aus­si inso­luble, (de l’ordre des Muses), avant que l’on n’en vienne à cet Eros que gou­verne l’Aphrodite Ourania – et auquel ren­voie Jung à la fin de « Ma Vie » ?

mm

Michel Cazenave

Ecrivain (plus de 50 livres parus, et plus de 400 articles divers), ancien pro­duc­teur de l’émission “Les Vivants et les dieux” à France Culture, Michel Cazenave est un amou­reux impé­ni­tent – dans la mesure où la femme aimée lui paraît être l’incarnation de ce qu’il appelle “La Face fémi­nine de Dieu”. C’est ain­si qu’il a publié nombre de livres de poé­sie depuis la dis­pa­ri­tion de celle qu’il a aimée toute sa vie, et que la poé­sie est clai­re­ment ce qui lui “parle” le plus aujourd’hui.

En 2014, Michel Cazenave a publié Le Bel amour, une antho­lo­gie de sa poé­sie, chez Recours au Poème édi­teurs.

voir :

http://​www​.michel​ca​ze​nave​.fr/

 

ŒUVRE POETIQUE

 

Fragments de la Sophia, Imago, 1981

Fragments d’un hymne, Arfuyen, 1998.

La Grande Quête, Arma Artis, 2003.

Péninsule de la femme, Arma Artis, 2005.

Chants de la Déesse, sui­vis de Gloses, Arbres et Fantasies,  Le Nouvel Athanor, 2005.

Dédicace à l’absente, sui­vi de Paris-Néon, sous le titre géné­ral  “Michel Cazenave”, Le Nouvel Athanor, 2007.

Primavera, Arma Artis, 2007.

Primavera viva, Arma Artis, 2007.

L’Avis poé­tique (1958 – 2006), Arma Artis, 2008.

La Naissance de l’aurore, Rafael de Surtis, 2008.

L’Œuvre d’or, sui­vi de La Verdoyante, Rafael de Surtis, 2008.

Primavera nova, Arma Artis, 2008.

Melancholia, sui­vi de Parole et silence, Rafael de Surtis, 2009.

Le Pas de la colombe, Encres vives, 2012..

 

X