> Le Bel amour (24). Erich Neumann : Origines et histoire de la conscience

Le Bel amour (24). Erich Neumann : Origines et histoire de la conscience

Par | 2018-05-21T16:47:29+00:00 8 février 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

Nous avons beau faire et dire, – et quoi que nous en pré­ten­dions sou­vent, – nous sommes tou­jours plus ou moins rede­vables à l’époque qui nous a vu vivre et à l’état des connais­sances qui allait avec. J’ai sou­vent dit que, s’il avait vrai­ment connu ce que, à la fin de sa vie, on appe­lait la « méca­nique quan­tique », Freud aurait sans doute été d’un « scien­tisme » moins affir­mé. On a vou­lu voir là un reproche, ce qui n’était évi­dem­ment pas le cas. La « quan­tique » s’est déve­lop­pée alors qu’il vivait, et dans quelles souf­frances ! les der­nières années de son exis­tence : fran­che­ment, com­ment l’aurait-il connue et aurait-il pu l’intégrer dans ses rai­son­ne­ments ? Jung, de ce point de vue, a eu beau­coup plus de chance : né un quart de siècle plus tard, il a pu connaître Pauli, Heisenberg, Pascual Jordan ou von Weiszäcker, et échap­per de la sorte à un  cau­sa­lisme trop étroit.

Mais il est un autre sujet où il dépend à l’évidence de son siècle : lorsqu’il parle de l’Egypte, on voit bien par exemple comme il ne la connaît qu’à tra­vers les Alexandrins ou ce qu’en ont rap­por­té des auteurs comme Apulée ou Plutarque… Bref, comme il était de mise selon le savoir de son temps, il ne voyait en Isis qu’une déesse de la Lune, sans sus­pec­ter que, selon ses pre­miers croyants, elle était d’abord une Femme divine d’essence solaire.
Mais qui pour­rait, qui sau­rait le lui repro­cher ? Tous les « fon­da­teurs », de quelque moment qu’ils relèvent, ont tou­jours bâti. leur œuvre sur ce dont on croyait être sûr aux moments où ils tra­vaillaient.

Ce qui est assez exal­tant pour ceux qui leur suc­cèdent – sur­tout dans le domaine de ce qu’on dénomme aujourd’hui les « Sciences humaines », et plus pré­ci­sé­ment dans celui de la psy­cho­lo­gie : puisqu’il faut sans arrêt tout revoir, tout repen­ser – eu égard aux décou­vertes en cours -, et de ce fait, tout argu­men­ter d’une façon nou­velle, sans se pri­ver, quel­que­fois, d’adopter un point de vue dif­fé­rent à la suite, jus­te­ment, de ce qu’ont ame­né ces décou­vertes…

Ainsi, me semble-t-il, de ce qu’il en est d’Erich Neumann et de Carl Gustav Jung : on sait que le pre­mier, d’origine hébraïque (comme beau­coup de ceux qui entou­raient Jung), réfu­gié sur ce qui devait deve­nir plus tard la terre d’Israël, était de plu­sieurs décen­nies le cadet du psy­chiatre suisse. Et que les rela­tions entre les deux hommes n’ont pas tou­jours été au beau fixe… Ce qui n’a pas empê­ché Neumann de s’exprimer devant le Club psy­cho­lo­gique de Zürich et de don­ner de très impor­tantes confé­rences à Ascona, en Suisse ita­lienne, dont Jung, selon le pro­fil reven­di­qué d’Olga Fröbe-Kapteyn, était dans la cou­lisse (et sou­vent plus…), le véri­table spi­ri­tus rec­tor. D’où, mal­gré ses aga­ce­ments répé­tés, la recon­nais­sance de tout ce qu’amenait Erich Neumann, de trente ans son cadet, dans le champ de la mytho­lo­gie, de l’anthropologie et de la psy­cho­lo­gie com­pa­rées…

Et, d’où, de la part de celui-ci, d’avancées déci­sives dans le champ qui leur était com­mun : com­ment ne pas être d’accord, par exemple, avec la deuxième par­tie de son livre aujourd’hui édi­té, lorsque (et pour reprendre ses propres termes), il écrit tout un pas­sage sur « la dif­fé­ren­cia­tion de la psy­ché et l’autonomie de la conscience » ? Comment ne pas consta­ter, dans ses conclu­sions, sa proxi­mi­té avec le Freud de « Psychologie des foules et ana­lyse du Moi » – comme il annonce lar­ge­ment les vues que Jung déve­lop­pe­ra des années plus tard dans son essai « Présent et Avenir » ?

Bien enten­du, il faut rele­ver tout cela, comme il faut saluer l’invention de nou­veaux concepts en psy­cho­lo­gie ana­ly­tique, tels que ceux de la cen­tro­ver­sion ou de l’importance du mythe de l’ouro­bo­ros

Il n’empêche, pour­tant : on voit bien que sa biblio­gra­phie s’arrête aux années 40, et que, très rede­vable aux ana­lyses de Malinowski ou de Margaret Mead, il ne les remet pas réel­le­ment en cause (sans pen­cher, par ailleurs, vers les inter­pré­ta­tions de Géza Roheim) – quand nous savons bien de nos jours à quel point elles doivent être mani­pu­lées avec pré­cau­tion !

Comme il se réfère aux tra­vaux de Bachofen, dont nous avons pu nous rendre compte jusqu’où ils cor­res­pon­daient aux pul­sions  incons­cientes de ce der­nier…

Enfin, der­nière « cri­tique » de ma part, par les exemples qu’il choi­sit, par les cita­tions qu’il fait, Neumann se rend-il bien compte de ce qu’il est, typi­que­ment, un pro­duit de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, et plus jus­te­ment, ose­rai-je dire, de sa variante que je dénom­me­rai aryo-hébraïque pour bien me faire com­prendre : comme s’il n’y avait de « salut col­lec­tif » que dans cette culture qui  a fleu­ri tout autour de la mer Méditerranée, et qui a vou­lu écra­ser toutes les autres qu’elle-même !

Cela dit, on s’aperçoit vite com­bien Neumann a fait évo­luer la psy­cho­lo­gie, en pre­nant en compte tous les tra­vaux qui avaient cours de son temps…

Tâche qu’il nous demeure à effec­tuer en sui­vant pré­ci­sé­ment ses traces et en s’inspirant de son exemple.

Au total, me semble-t-il, un livre essen­tiel – mais dont nous devons savoir nous éva­der pour res­pec­ter le mou­ve­ment qui l’a por­té.

Oui ! Nous serons tou­jours tri­bu­taires de ce que l’on sait au moment que nous réflé­chis­sons et écri­vons ! Mais n’est-ce point là notre lot com­mun d’appartenir aus­si à l’humanité comme elle se déve­loppe ?

Ce en quoi je crois être très fidèle aux thèses de fond de Jung et de Neumann…

(Et saluons au pas­sage le remar­quable tra­vail de tra­duc­tion de Véronique Liard !).

Mais je me pose sou­dain une ques­tion : comme Platon l’avançait déjà dans le « Banquet », en le met­tant dans la bouche de Socrate, et plus avant encore, dans celle de l’Etrangère de Mantinée, ne serait-ce la poé­sie qui pour­rait répondre à une ques­tion aus­si inso­luble, (de l’ordre des Muses), avant que l’on n’en vienne à cet Eros que gou­verne l’Aphrodite Ourania – et auquel ren­voie Jung à la fin de « Ma Vie » ?

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