> Le Bel amour (22), Le surréalisme et la Bretagne

Le Bel amour (22), Le surréalisme et la Bretagne

Par |2018-08-18T08:24:58+00:00 15 décembre 2015|Catégories : Chroniques|

 

 

Je me sou­viens, et avec quelle émo­tion ! d’avoir lu pour la pre­mière fois un texte de Lancelot Lancyel, cel­ti­sant d’origine hon­groise, dans la revue Surréalisme, même.

 

Je me rap­pelle qu’il s’agissait alors d’une étude sur l’histoire de Tristan et Iseut la blonde où, à côté d’intenses « délires », j’avais trou­vé pour ma part, moi qui étais bou­le­ver­sé par ce « roman », de nou­velles manières de voir qui m’avaient inci­té à m’intéresser plus par­ti­cu­liè­re­ment, dans la lit­té­ra­ture cel­tique, à la Poursuite de Diarmaid et de Grainne, aux Amours de Baile et d’Aillinn, ou encore aux Lamentations de Cred sur le corps de celui qu’elle avait tant aimé.

 

Non que le « bagage intel­lec­tuel » de Lancyel ne fût par­fois hété­ro­gène : ne le voit-on pas, dans une lettre à Breton que cite le pré­fa­cier Marc Petit, pas­ser de la sorte, dans la même phrase, d’un lan­gage clai­re­ment freu­dien à un terme tout droit issu de la psy­cho­lo­gie ana­ly­tique de Jung ? « Mes études sur l’art gau­lois, écrit-il ain­si, (…) m’ont ouvert les yeux quant à la racine pro­fonde de votre Surréalisme, dont l’automatisme métho­dique vous sert à ouvrir lar­ge­ment la porte au sub­cons­cient (Fd) comme la charge d’un radar pour cap­ter sur son écran le mes­sage arché­ty­pal (Jg). »

 

Moi qui suis pro­fon­dé­ment jun­gien (et je ne m’en cache en aucune façon), je m’étonne tou­jours, d’après tout ce que nous pou­vons en savoir, de la « froi­deur » de la pre­mière (et de la seule) entre­vue d’André Breton avec Freud, ain­si que de ce que le pre­mier avait pu écrire en 1959 dans le Lexique suc­cinct l’érotisme, lorsqu’il cou­chait sur le papier (à l’entrée pré­ci­sé­ment consa­crée au second) : « S’exprimant sur la dis­si­dence de Jung – éli­mi­na­tion des élé­ments « cho­quants », à com­men­cer par la libi­do sexuelle, aux fins de pro­mou­voir un nou­veau sys­tème éthi­co-reli­gieux – (il) com­pa­rait cette doc­trine aber­rante au fameux « cou­teau sans lame, auquel manque le manche » de Lichtenberg. »

 

Breton avait-il vrai­ment lu Jung ? Je n’en suis pas très sûr… Ou il aurait dû consta­ter l’importance de la sexua­li­té chez ce der­nier (par exemple, de la Psychologie du Transfert à Mysterium Conjunctionis), de la même manière que le psy. de Zürich a tou­jours plai­dé pour la réuni­fi­ca­tion de la matière, de la psy­ché et de l’esprit.

 

Je pré­fère quant à moi la posi­tion d’un Pieyre de Mandiargues qui me féli­ci­tait de ma «  clair­voyance » alors que, encore élève à l’ENS-Ulm, je lui avais fait par­ve­nir une inter­pré­ta­tion de son roman Le Lis de mer ins­pi­rée des tra­vaux d’Esther Harding, et appuyée sur les com­men­taires de la « pros­ti­tu­tion sacrée » par Hérodote ou Lucien de Samosate dans ses consi­dé­ra­tions sur La Déesse Syrienne.

 

Ce même Mandiargues qui, vers la fin de sa vie, me décla­ra que les sur­réa­listes avaient tou­jours sui­vi Freud, mais qu’il était plus que temps qu’ils décou­vrissent que Jung leur par­lait beau­coup plus…

 

Après tout, les recherches sur l’Alchimie, sur le véri­table esprit de la Gnose, l’étude de l’Astrologie dans ce qu’elle com­porte de « mythique », l’existence d’un « hasard signi­fiant » cor­res­pon­dant à ce que le psy­chiatre suisse appel­le­ra pour sa part une « syn­chro­ni­ci­té », les expé­ri­men­ta­tions à la Tour Saint-Jacques, à Paris, n’auraient-elles pas dû lan­cer un pont entre les deux mou­ve­ments ?

Sans par­ler de ce que Jung, aux alen­tours de l’année 1920, se mouilla beau­coup en faveur de Dada, c’est-à-dire de ce qui annon­çait le sur­réa­lisme.

 

Faut-il aus­si rap­pe­ler le texte fameux d’André Breton où celui-ci parle d’un « cer­tain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le pas­sé et le futur, le com­mu­ni­cable et l’incommunicable, le haut et le bas, cessent d’être per­çus contra­dic­toi­re­ment. Or c’est vain qu’on cher­che­rait à l’activité  sur­réa­liste un autre mobile que l’espoir de déter­mi­na­tion de ce point… » ? Sommes-nous si loin de cette « conjonc­tion des oppo­sés » dont Héraclite d’Ephèse nous entre­te­nait sans cesse, et qu’on a repris, dans un voca­bu­laire pré­ten­du­ment moderne, sous le nom d’ « indi­vi­dua­tion » ?

 

Mais ce n’est pas le seul mérite du livre dont je tente ain­si de par­ler ! Dans la pré­face à laquelle je fai­sais déjà allu­sion, Marc Petit ne note-t-il pas de la sorte que « la Celticité, pre­nant le relais de ce que l’archéologue Marija Gimbutas, (…) grande figure de la pen­sée « matri­cienne », a nom­mé la culture de la « Vieille Europe » – (a connu) en son sein une ten­sion, voire une contra­dic­tion interne entre l’ancrage tel­lu­rique et nep­tu­nien des croyances ori­gi­nelles et les valeurs guer­rières des conqué­rants indo-euro­péens, (et) a mieux que d’autres cultures conser­vé l’héritage : c’est, pour­rait-on dire, la poé­sie comme fon­de­ment de la vision du monde, à l’unisson des rythmes de la vie cos­mique, en réso­nance avec le Tout. »

 

Ce qui en revient à oublier un peu vite que les celtes étaient AUSSI des Indo-euro­péens, et que l’adhésion à une idée de l’humanité pri­mi­tive comme socié­té fémi­nine est de l’ordre de la croyance : aucun texte ou témoi­gnage ne nous en fait foi, de la même façon que les pré­his­to­riens qui pré­tendent le contraire nous pré­sentent comme Vérité ce qui n’est jamais que leur inter­pré­ta­tion…

 

Pourtant, je le recon­nais sans dif­fi­cul­té, je par­tage cette manière de voir… Et je sais bien que le même pré­fa­cier a rai­son lorsqu’il avance que, « de Pont-Aven à Tahiti et aux îles Marquises, (…) c’est tou­jours à l’ordre « romain » que l’artiste veut échap­per, (…) cher­chant le salut dans les eaux des mers du Sud ou la forêt de Merlin. Peu importe de quel nom s’affuble la Femme Sauvage, Viviane ou Iseult la Blonde, Morgane ou la Vierge Marie. A Tronoën, la sculp­ture qui repré­sente cette der­nière la montre nue, cou­chée sur le lit de sa che­ve­lure, telle une Sirène… »

 

Il suf­fit d’ailleurs de lire le der­nier livre de Bernard Rio, dont j’ai pré­cé­dem­ment ren­du compte, pour sai­sir à quel point, sous des dehors chris­tia­ni­sés, les par­dons de Bretagne sont pleins de vieux motifs mytho­lo­giques. Et je sais bien que, selon un hymne médié­val, Dieu trou­va la Vierge éten­due sur son lit, en se gui­dant sur, et en humant son « odeur de femme ».

 

C’est, autant que je m’en sou­vienne, le grand élève de Jung, Erich Neumann, qui voyait dans l’ « ouro­bo­ros mater­nel » (ce que Mélanie Klein a dési­gné comme les « parents com­bi­nés »), le début de toute col­lec­ti­vi­té humaine… Et sans oublier que Jung en per­sonne, comme nous le rap­pelle son élève Marie-Louise von Franz, mais comme il le dit sans ambages dans Ma Vie /​ Souvenirs, rêves et pen­sées, a tou­jours été mû dans son inquiète recherche par la signi­fi­ca­tion du « cri de Merlin » !

 

D’où, la néces­si­té intrin­sèque de ce livre. N’était-il pas temps de com­prendre André Breton en pro­fon­deur (peut-être par­fois mieux qu’il ne s’entendait lui-même  – et, hon­nê­te­ment, quel mer­veilleux patro­nyme !), et, à tra­vers toute une gale­rie de per­son­nages aux ori­gines ou aux accoin­tances celtes, de pou­voir enfin sai­sir toute la paren­té entre le sur­réa­lisme et les anciens habi­tants de l’Europe – qu’ils fussent jus­te­ment celtes ou, comme on le pense sou­vent aujourd’hui, d’ascendance néo­li­thique.

 

C’est à sa lec­ture que j’ai enfin péné­tré le mys­tère de l’histoire que j’avais si sou­vent enten­du racon­ter – d’Antonin Artaud arri­vant en Irlande, haran­guant la foule en vieux gaé­lique, et s’étonnant de ne pas être com­pris…

 

Bref, un livre à lire de toute urgence !

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