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Grenier du Bel Amour (1)

Par |2018-08-17T11:44:49+00:00 28 septembre 2013|Catégories : Blog|

Qui connaît encore, aujourd’hui, Jakob van Hoddis ? Et pour­tant, il fut, dans ce que nous appe­lons  l’entre-deux guerres , l’un des prin­ci­paux poètes alle­mands, qui influen­ça aus­si bien le mou­ve­ment dada que, tout natu­rel­le­ment, le sur­réa­lisme nais­sant qui allait prendre la suite de ce der­nier.

Oh ! Je sais bien que van Hoddis fut clas­sé comme schi­zo­phrène par les psy­chiatres de son époque, et que cela lui valut de dis­pa­raître dans les purges nazies, quand le par­ti au pou­voir dans son pays déci­da de l’élimination sys­té­ma­tique des « alié­nés men­taux. » Mais est-on vrai­ment « fou » lorsqu‘on est capable d’écrire que (je suis obli­gé de citer là dans la belle tra­duc­tion qui nous est offerte) « La fian­cée dou­ce­ment gèle sous son  léger ensemble./ L’ange se tait. Les cou­rants d’air passent comme fiévreux./ Il tombe à genoux. Maintenant les deux tremblent/​ du rayon de l’amour qui a sur­gi des cieux.// Rires des éclats de trom­pettes et du sombre tonnerre/​. D’un léger voile l’aurore a été survolée./ Lorsque d’un tendre et faible/​ mou­ve­ment elle lui don­na sa bouche à bai­ser. » Oui, au regard de la socié­té et de la pen­sée alors domi­nantes (mais est-ce vrai­ment si dif­fé­rent de nos jours ?), on est sans doute fou comme l’ont été un James Joyce, un Pablo Picasso, ou plus près de nous dans le temps, un Jackson Pollock en Amérique. Ou, si l’on en croit Winnicott, comme on a repro­ché à quelqu’un comme Carl Gustav Jung d’avoir été fou dans son enfance…

Encore que l’on puisse se poser la ques­tion de savoir s’il ne fau­drait pas retrou­ver la dis­tinc­tion que fai­saient les Anciens (je pense ici, par­ti­cu­liè­re­ment, à ce qu’avance Le Phèdre, ce si beau dia­logue de Platon), cette dif­fé­rence, donc, entre la mau­vaise et la bonne folie. Ou alors, que veulent dire des expres­sions comme les « fous de Dieu » (que ce soient les Bauls de l’Inde ou les Saloï du chris­tia­nisme ortho­doxe), ou cet « amour fou » qui plonge au plus pro­fond du légen­daire cel­tique… et trouve son apo­théose dans l’ouvrage d’André Breton qui porte pré­ci­sé­ment ce titre ?

Au fond, je dois être hon­nête, je ne connais pas assez les pièces du dos­sier pour por­ter un juge­ment. Mais je ne peux m’empêcher de me deman­der si van Hoddis, en admet­tant qu’il offrait des signes clai­re­ment psy­chia­triques, n’était pas fou comme le furent avant lui Hölderlin ou Frédéric Nietzsche – c’est-à-dire d’avoir pous­sé si loin son explo­ra­tion  d’une « autre réa­li­té », qu’il en demeu­ra à jamais mar­qué dans sa chair et son esprit ?

Dans son der­nier Séminaire publié, Jacques Lacan ne posa-t-il pas ain­si la notion de syn­thome (et toutes les asso­cia­tion d’idées sur ce mot sont évi­dem­ment les bien­ve­nues), qui dénote chez celui qui est « psy­cho­tique » l’accès à un ordre du lan­gage et la trouée vers un réel auquel les « hommes quel­conques » n’ont certes pas accès ?

Est-ce pour rien, de ce point de vue, que, en lit­té­ra­ture, van Hoddis fut l’un des chefs de file de l’expressionnisme – rap­pe­lant de la sorte l’improbable géo­mé­trie des images du Cabinet du doc­teur Caligari, ou anti­ci­pant sur les intui­tions les plus ful­gu­rantes d’un Murnau ?

Et lisons – et reli­sons  – le der­nier poème qui nous est offert de lui, qui date de 1918, et qui, sous le titre « Der Idealist » (je com­prends assez d’allemand pour entendre ce mot-là !), se ter­mine par ces mots : « Là-des­sus, même si dans l’escalier la/​  peur de chaude pisse le tra­ver­sait encore,/ il jura fidé­li­té sans remords/​ une fois encore, obs­ti­né mal­gré tout, à sa/​ noble devise : Nature, nature ! »

 

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