> Hommage à Michel Cazenave

Hommage à Michel Cazenave

Par |2018-09-04T19:13:28+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Focus, Michel Cazenave|

Jusqu’en 2016 – date à laquelle sa san­té ne lui a plus per­mis de conti­nuer – Michel Cazenave a accom­pa­gné l’aventure de Recours au Poème où il tenait la chro­nique « Du bel amour » – sa dis­pa­ri­tion nous touche donc dou­ble­ment. 

 

En effet, avant de publier ses riches notes de lec­ture, nous avions été éveillés à la culture en écou­tant ses émis­sions à la radio – Les Vivants et les dieux – reli­gieu­se­ment enre­gis­trés, à une époque où les « pod­cast » n’existaient pas, afin de n’en man­quer aucun épi­sode – ces paren­thèses magiques qui nous sor­taient du monde en nous intro­dui­sant dans un réel plus vaste, autant par la puis­sance du sujet, que par sa voix envoû­tante, retrou­vée avec émo­tion aus­si dans ses écrits.

 

Et l’expression « éveil à la culture » n’est pas une vaine figure de style : cet homme à la for­ma­tion ini­tiale solide (il était nor­ma­lien) n’a eu de cesse, dans la mul­ti­pli­ci­té de ses acti­vi­tés – phi­lo­sophe, roman­cier, poète, auteur d’essais his­to­riques, scien­ti­fiques et phi­lo­so­phiques, jour­na­liste, cri­tique lit­té­raire, édi­teur, spé­cia­liste de C. G. Jung, homme de théâtre, autant que de radio et de télé… – de frayer des pas­sages, d’établir des pas­se­relles, de relier la culture à l’histoire, l’histoire aux mythes… Sa quête était pro­fon­dé­ment spi­ri­tuelle ET réa­liste, à mille lieues des dog­ma­tismes, des cha­pelles, des par­tis, des sectes et des clans.

Michel Cazenave pen­sait la com­plexi­té et la don­nait à sen­tir. Son œuvre offre, avec sim­pli­ci­té, à cha­cun de ses audi­teurs et lec­teurs, la pos­si­bi­li­té d’entrevoir le fécond para­doxe de l’unité pro­fonde qui sous-tend toute les mani­fes­ta­tions de l’agir humain.

C’est cette même pos­si­bi­li­té d’entre/voir que nous atten­dons de la poé­sie – pour agir mieux, plus fort, dans le sens d’un épa­nouis­se­ment de ce que l’homme peut de meilleur en ce monde. C’est pour­quoi, en hom­mage à ce « com­pa­gnon de pen­sée » (dans le sens où nous sou­hai­tons entendre la trans­mis­sion des valeurs et des savoirs comme le com­pa­gnon­nage de toute une vie) nous repu­blions l’entretien qu’il nous avait accor­dé pour l’enquête contre « Le Simulacre de la lit­té­ra­ture ».

 

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1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Honnêtement, je me méfie du mot “révo­lu­tion” dans son accep­tion moderne : celui de révo­lu­tion sociale (sans être for­cé­ment d’accord avec un éter­nel sta­tu quo sur le sujet). Nous avons tel­le­ment vu de révo­lu­tions au XX° siècle, qui se sont sou­vent ter­mi­nées dans les plus atroces dic­ta­tures ! Non point que leurs auteurs n’aient pas, quant à eux, été dés­in­té­res­sés, mais le pro­blème est trop sou­vent avec leurs suc­ces­seurs. Moi qui me suis beau­coup inté­res­sé au Mexique, com­ment ne pas rele­ver que ce pays aura, durant des décen­nies, été gou­ver­né par le PRI – autre­ment dit, le Parti Révolutionnaire Institutionnel – sans jamais se rendre  compte (ou bien les diri­geants ne vou­laient-ils pas le savoir ?) qu’il y avait une pro­fonde contra­dic­tion interne dans cet énon­cé !

Non, pour moi, la poé­sie est d’abord une expli­ca­tion avec ce qui nous fonde – ce que cer­tains appellent le Divin, mais auquel je suis prêt à don­ner le nom que vous vou­lez. Quant on va cher­cher l’étymologie grecque du mot poé­sie, on s’aperçoit vite qu’il a à faire avec la notion de fabri­ca­tion – c’est-à-dire, com­ment on se fabrique soi-même en se décou­vrant tel qu’on est vrai­ment ? L’Occident a tou­jours pré­sen­té ces deux idées comme oppo­sées l’une à l’autre. Et per­son­nel­le­ment, je pose la ques­tion : que fait-on, pré­ci­sé­ment, de cette “conjonc­tion des oppo­sés” dont nous ont entre­te­nu des per­son­na­li­tés aus­si dif­fé­rentes qu’Héraclite d’Ephèse, que Stobée, que Nicolas de Cuse – ou que quelqu’un, ne voi­ci pas si long­temps, comme C. G. Jung ? Mais il est vrai que, de ce point de vue, nous ne sommes pas si loin du Taï-Gi-Tu chi­nois, du jeu du yin et du yang, ou du Shiva andro­gyne d’une cer­taine Inde…

Si c’est cela, la révo­lu­tion, la remise en cause de nos idées les plus ancrées et, me semble-t-il, “vic­times” que nous sommes de pseu­do-évi­dences, les plus “natu­relles” qui soient, alors, oui, dans ce sens, je suis un “révo­lu­tion­naire”: il s’agit sim­ple­ment de s’entendre sur les mots…

Et je rap­pelle en pas­sant que la “révo­lu­tion” était d’abord la révo­lu­tion des astres – autre­ment dit, la manière dont, régu­liè­re­ment, pour nous, obser­va­teurs, ceux-ci repas­saient aux mêmes points… Etre révo­lu­tion­naire, ne serait-ce dès lors redé­cou­vrir des choses dont nous nous étions écar­tés sans tou­jours le savoir ?

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Oui, je pense très for­te­ment comme Hölderlin.

A condi­tion de se rap­pe­ler que nous n’allons vers notre véri­té la plus vraie qu’à tra­vers des crises qui, par­fois, nous semblent invrai­sem­blables. Mais cha­cune de nos “crises” est une bonne occa­sion de pro­gres­ser. Si seule­ment nous nous deman­dons : “pour­quoi est-ce que cela m’arrive à moi ? Qu’est-ce que cela veut me dire ? Vers quoi dois-je aller ?” Ce qui, nous l’avons beau­coup trop oublié, est au départ le sens du mot reli­gio, et non ce reli­gare dont on nous a tant rebat­tu les oreilles, et où quelqu’un comme Lacan voyait une expres­sion de ce qu’il défi­nis­sait comme de l’imaginaire.

Puis-je me per­mettre de signa­ler que, pour Cicéron un “homo cum reli­gione” était d’abord un homme de scru­pule, un homme qui se posait des ques­tions ?
Pour le reste, je suis entiè­re­ment d’accord avec ce que vous décla­rait Basarab Nicolescu dans l’entretien que vous avez réa­li­sé avec lui. Nous n’avons jamais été aus­si proches, de par notre action, de détruire notre Terre et, pour­quoi pas ? d’en faire dis­pa­raître notre espèce. Est-ce vrai­ment le but vers lequel nous ten­dons ? Je suis, quant à moi, assez “croyant” en nous, pour pen­ser que nous nous en aper­ce­vrons, sans doute au milieu d’une tour­mente géné­rale, et que nous chan­ge­rons alors de cycle de civi­li­sa­tion.

Vous voyez : je ne peux – sans doute à un niveau dif­fé­rent – être en rup­ture avec ce que disait cet immense poète qu’était Hölderlin, même si, comme Nietzsche des décen­nies plus tard, il n’a pas su sur­mon­ter ses der­nières épreuves : mais il voyait juste !

Alors, soyons tous des poètes ! L’humanité s’en por­te­rait tel­le­ment  mieux !..

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Oui, je suis bien d’accord avec Baudelaire. La poé­sie est ce qui nous per­met d’aller plus loin, tou­jours plus loin… dans la connais­sance réelle de nous-mêmes, et donc du cos­mos, et de ce qui se trouve à la source de Tout. Il suf­fit de relire Platon (ce qu’il a vrai­ment dit, non ce qu’on en rap­porte d’habitude) pour le savoir… Sauf ce que, en com­plé­ment, en a dit Plotin : à savoir qu’il est un “Un d’avant l’Un” auquel nous ne sau­rions avoir aucun accès – ce qui fait par­ler à Grégoire de Nazianze d’un “au-delà de tout”, au Pseudo-Denys, d’un “Néant sur­es­sen­tiel” et au gnos­tique Basilide d’Alexandrie d’un “Dieu qui n’est pas”. La poé­sie nous emmène sur ce che­min ; mais, comme elle est encore une pro­duc­tion humaine, il arrive ce moment où même elle doit se taire. Pourtant, pour nous qui habi­tons ce monde, com­ment s’en pas­ser ?

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l’école de la poé­sie, on n’apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

J’essaie de ne pas ram­per. Mais comme c’est sou­vent dif­fi­cile ! Il est si facile de renon­cer – plu­tôt que de se battre pour les choses qui en valent la peine… Sur ce point, pour­tant, la poé­sie me paraît offrir un grand avan­tage : celui de tou­jours s’étonner de ce qu’il y a d’éternel en nous ; et de vou­loir le faire s’exprimer. En sachant bien qu’on n’y arri­ve­ra jamais pour de bon, parce que le silence seul y serait accor­dé. Pourquoi je com­prends que, jusqu’à il y a fina­le­ment peu, tout poème était chan­té : il me semble que la musique sort du silence et y retourne, alors que le poème, qu’on le veuille ou non, finit par dire quelque chose ! Mais il faut en pas­ser par là, c’est un gra­din néces­saire, et que serait donc un poème qui ne serait pas le témoin – et le fruit – de notre inces­sant com­bat ?  

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Il me semble qu’on trouve la bonne réponse dans “Le Phèdre” de Platon : être poète, c’est être amant des muses (notons ici encore la paren­té de la poé­sie avec la musique – le tout sous la béné­dic­tion de Mnémosyne : la “Déesse ” de l’esprit, et avant d’en arri­ver à la plus belle des bonnes folies, d’être amou­reux de la Beauté du monde, autre­ment dit, d’Aphrodite. Puisque les Manichéens et les Gnostiques n’ont tout de même pas si tort que cela ! Comme le disait Jung à la fin de “Ma Vie”, le monde qui nous entoure est d’une écla­tante beau­té, et aus­si, d’une insou­te­nable cruau­té. La poé­sie nous “sert” à nous frayer notre che­min vers la pure Beauté, et il m’apparaît de jour en jour plus clai­re­ment que le poème nous emmène vers toute la musique du monde (que les scep­tiques néo-aris­to­té­li­ciens en ricanent à leur aise !), et vers ce que beau­coup d’auteurs modernes nomment la “cos­mo­der­ni­té”, c’est-à-dire la rela­tion à l’ensemble de l’Univers sous le “pou­voir” de l’Amour.

 

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Michel Cazenave

Ecrivain (plus de 50 livres parus, et plus de 400 articles divers), ancien pro­duc­teur de l’émission “Les Vivants et les dieux” à France Culture, Michel Cazenave est un amou­reux impé­ni­tent – dans la mesure où la femme aimée lui paraît être l’incarnation de ce qu’il appelle “La Face fémi­nine de Dieu”. C’est ain­si qu’il a publié nombre de livres de poé­sie depuis la dis­pa­ri­tion de celle qu’il a aimée toute sa vie, et que la poé­sie est clai­re­ment ce qui lui “parle” le plus aujourd’hui.

En 2014, Michel Cazenave a publié Le Bel amour, une antho­lo­gie de sa poé­sie, chez Recours au Poème édi­teurs.

voir :

http://​www​.michel​ca​ze​nave​.fr/

 

ŒUVRE POETIQUE

 

Fragments de la Sophia, Imago, 1981

Fragments d’un hymne, Arfuyen, 1998.

La Grande Quête, Arma Artis, 2003.

Péninsule de la femme, Arma Artis, 2005.

Chants de la Déesse, sui­vis de Gloses, Arbres et Fantasies,  Le Nouvel Athanor, 2005.

Dédicace à l’absente, sui­vi de Paris-Néon, sous le titre géné­ral  “Michel Cazenave”, Le Nouvel Athanor, 2007.

Primavera, Arma Artis, 2007.

Primavera viva, Arma Artis, 2007.

L’Avis poé­tique (1958 – 2006), Arma Artis, 2008.

La Naissance de l’aurore, Rafael de Surtis, 2008.

L’Œuvre d’or, sui­vi de La Verdoyante, Rafael de Surtis, 2008.

Primavera nova, Arma Artis, 2008.

Melancholia, sui­vi de Parole et silence, Rafael de Surtis, 2009.

Le Pas de la colombe, Encres vives, 2012..

 

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