> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Michel Cazenave

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Michel Cazenave

Par | 2018-02-25T18:58:36+00:00 31 mai 2016|Catégories : Rencontres|

 

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Honnêtement, je me méfie du mot "révo­lu­tion" dans son accep­tion moderne : celui de révo­lu­tion sociale (sans être for­cé­ment d'accord avec un éter­nel sta­tu quo sur le sujet). Nous avons tel­le­ment vu de révo­lu­tions au XX° siècle, qui se sont sou­vent ter­mi­nées dans les plus atroces dic­ta­tures ! Non point que leurs auteurs n'aient pas, quant à eux, été dés­in­té­res­sés, mais le pro­blème est trop sou­vent avec leurs suc­ces­seurs. Moi qui me suis beau­coup inté­res­sé au Mexique, com­ment ne pas rele­ver que ce pays aura, durant des décen­nies, été gou­ver­né par le PRI – autre­ment dit, le Parti Révolutionnaire Institutionnel – sans jamais se rendre  compte (ou bien les diri­geants ne vou­laient-ils pas le savoir ?) qu'il y avait une pro­fonde contra­dic­tion interne dans cet énon­cé !

Non, pour moi, la poé­sie est d'abord une expli­ca­tion avec ce qui nous fonde – ce que cer­tains appellent le Divin, mais auquel je suis prêt à don­ner le nom que vous vou­lez. Quant on va cher­cher l'étymologie grecque du mot poé­sie, on s'aperçoit vite qu'il a à faire avec la notion de fabri­ca­tion – c'est-à-dire, com­ment on se fabrique soi-même en se décou­vrant tel qu'on est vrai­ment ? L'Occident a tou­jours pré­sen­té ces deux idées comme oppo­sées l'une à l'autre. Et per­son­nel­le­ment, je pose la ques­tion : que fait-on, pré­ci­sé­ment, de cette "conjonc­tion des oppo­sés" dont nous ont entre­te­nu des per­son­na­li­tés aus­si dif­fé­rentes qu'Héraclite d'Ephèse, que Stobée, que Nicolas de Cuse – ou que quelqu'un, ne voi­ci pas si long­temps, comme C. G. Jung ? Mais il est vrai que, de ce point de vue, nous ne sommes pas si loin du Taï-Gi-Tu chi­nois, du jeu du yin et du yang, ou du Shiva andro­gyne d'une cer­taine Inde…

Si c'est cela, la révo­lu­tion, la remise en cause de nos idées les plus ancrées et, me semble-t-il, "vic­times" que nous sommes de pseu­do-évi­dences, les plus "natu­relles" qui soient, alors, oui, dans ce sens, je suis un "révo­lu­tion­naire": il s'agit sim­ple­ment de s'entendre sur les mots…

Et je rap­pelle en pas­sant que la "révo­lu­tion" était d'abord la révo­lu­tion des astres – autre­ment dit, la manière dont, régu­liè­re­ment, pour nous, obser­va­teurs, ceux-ci repas­saient aux mêmes points… Etre révo­lu­tion­naire, ne serait-ce dès lors redé­cou­vrir des choses dont nous nous étions écar­tés sans tou­jours le savoir ?

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Oui, je pense très for­te­ment comme Hölderlin.

A condi­tion de se rap­pe­ler que nous n'allons vers notre véri­té la plus vraie qu'à tra­vers des crises qui, par­fois, nous semblent invrai­sem­blables. Mais cha­cune de nos "crises" est une bonne occa­sion de pro­gres­ser. Si seule­ment nous nous deman­dons : "pour­quoi est-ce que cela m'arrive à moi ? Qu'est-ce que cela veut me dire ? Vers quoi dois-je aller ?" Ce qui, nous l'avons beau­coup trop oublié, est au départ le sens du mot reli­gio, et non ce reli­gare dont on nous a tant rebat­tu les oreilles, et où quelqu'un comme Lacan voyait une expres­sion de ce qu'il défi­nis­sait comme de l'imaginaire.

Puis-je me per­mettre de signa­ler que, pour Cicéron un "homo cum reli­gione" était d'abord un homme de scru­pule, un homme qui se posait des ques­tions ?
Pour le reste, je suis entiè­re­ment d'accord avec ce que vous décla­rait Basarab Nicolescu dans l'entretien que vous avez réa­li­sé avec lui. Nous n'avons jamais été aus­si proches, de par notre action, de détruire notre Terre et, pour­quoi pas ? d'en faire dis­pa­raître notre espèce. Est-ce vrai­ment le but vers lequel nous ten­dons ? Je suis, quant à moi, assez "croyant" en nous, pour pen­ser que nous nous en aper­ce­vrons, sans doute au milieu d'une tour­mente géné­rale, et que nous chan­ge­rons alors de cycle de civi­li­sa­tion.

Vous voyez : je ne peux – sans doute à un niveau dif­fé­rent – être en rup­ture avec ce que disait cet immense poète qu'était Hölderlin, même si, comme Nietzsche des décen­nies plus tard, il n'a pas su sur­mon­ter ses der­nières épreuves : mais il voyait juste !

Alors, soyons tous des poètes ! L'humanité s'en por­te­rait tel­le­ment  mieux !..

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Oui, je suis bien d'accord avec Baudelaire. La poé­sie est ce qui nous per­met d'aller plus loin, tou­jours plus loin… dans la connais­sance réelle de nous-mêmes, et donc du cos­mos, et de ce qui se trouve à la source de Tout. Il suf­fit de relire Platon (ce qu'il a vrai­ment dit, non ce qu'on en rap­porte d'habitude) pour le savoir… Sauf ce que, en com­plé­ment, en a dit Plotin : à savoir qu'il est un "Un d'avant l'Un" auquel nous ne sau­rions avoir aucun accès – ce qui fait par­ler à Grégoire de Nazianze d'un "au-delà de tout", au Pseudo-Denys, d'un "Néant sur­es­sen­tiel" et au gnos­tique Basilide d'Alexandrie d'un "Dieu qui n'est pas". La poé­sie nous emmène sur ce che­min ; mais, comme elle est encore une pro­duc­tion humaine, il arrive ce moment où même elle doit se taire. Pourtant, pour nous qui habi­tons ce monde, com­ment s'en pas­ser ?

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

J'essaie de ne pas ram­per. Mais comme c'est sou­vent dif­fi­cile ! Il est si facile de renon­cer – plu­tôt que de se battre pour les choses qui en valent la peine… Sur ce point, pour­tant, la poé­sie me paraît offrir un grand avan­tage : celui de tou­jours s'étonner de ce qu'il y a d'éternel en nous ; et de vou­loir le faire s'exprimer. En sachant bien qu'on n'y arri­ve­ra jamais pour de bon, parce que le silence seul y serait accor­dé. Pourquoi je com­prends que, jusqu'à il y a fina­le­ment peu, tout poème était chan­té : il me semble que la musique sort du silence et y retourne, alors que le poème, qu'on le veuille ou non, finit par dire quelque chose ! Mais il faut en pas­ser par là, c'est un gra­din néces­saire, et que serait donc un poème qui ne serait pas le témoin – et le fruit – de notre inces­sant com­bat ?  

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Il me semble qu'on trouve la bonne réponse dans "Le Phèdre" de Platon : être poète, c'est être amant des muses (notons ici encore la paren­té de la poé­sie avec la musique – le tout sous la béné­dic­tion de Mnémosyne : la "Déesse " de l'esprit, et avant d'en arri­ver à la plus belle des bonnes folies, d'être amou­reux de la Beauté du monde, autre­ment dit, d'Aphrodite. Puisque les Manichéens et les Gnostiques n'ont tout de même pas si tort que cela ! Comme le disait Jung à la fin de "Ma Vie", le monde qui nous entoure est d'une écla­tante beau­té, et aus­si, d'une insou­te­nable cruau­té. La poé­sie nous "sert" à nous frayer notre che­min vers la pure Beauté, et il m'apparaît de jour en jour plus clai­re­ment que le poème nous emmène vers toute la musique du monde (que les scep­tiques néo-aris­to­té­li­ciens en ricanent à leur aise !), et vers ce que beau­coup d'auteurs modernes nomment la "cos­mo­der­ni­té", c'est-à-dire la rela­tion à l'ensemble de l'Univers sous le "pou­voir" de l'Amour.