> Grenier du Bel Amour (16)

Grenier du Bel Amour (16)

Par | 2018-02-20T14:19:31+00:00 13 octobre 2014|Catégories : Chroniques|

Il est tou­jours éton­nant de consta­ter comme, en pré­lude à la Seconde Guerre mon­diale (et alors que les diri­geants de la Grande-Bretagne et de la France, n’avaient pas su « négo­cier » la paix du conti­nent euro­péen), la Grande Guerre de 1914- 1918 a mar­qué les esprits – au point que tout le monde « savait » – ou avait l’intuition – que les choses ne pour­raient plus jamais être comme avant : ce va bien­tôt être le temps de Dada, puis du sur­réa­lisme, ce va être le temps où éclate l’expressionisme dans sa manière toute nou­velle de regar­der la réa­li­té…

Et c’est dans cette optique, me semble-t-il, qu’il faut lire deux pièces de théâtre qui, – actua­li­té oblige, – viennent d’être rap­pe­lées à notre sou­ve­nir – même si, appa­rem­ment, elles n’ont pas grand-chose à voir l’une avec l’autre.

Le pre­mier texte sur lequel je vou­drais ain­si atti­rer l’attention, c’est le « Don Juan revient de la guerre » d’Ödon von Horvath. En réa­li­té, qui ne connaît cet auteur, et toutes les tur­bu­lences qu’il a connues après la prise du pou­voir en Allemagne du par­ti natio­nal-socia­liste ? De fait, à tra­vers ce « Don Juan » (même écrit assez tard : en 1936 !), on sai­sit bien tous les affres de cet héri­tier de la double monar­chie aus­tro-hon­groise : l’universalité dont il rêve, si elle a jamais exis­té, n’est certes pas celle qui s’impose au-delà du Rhin. Et l’on s’aperçoit assez vite que, quels que soient les bou­le­ver­se­ments du monde, l’homme demeure ce qu’il était dans son éter­ni­té : don Juan peut vou­loir ce qui lui chante, il ne peut que demeu­rer don Juan. A moins que… ? A moins que ne revienne le han­ter le sou­ve­nir tou­jours vivant  de cette « petite fian­cée » sur la tombe de qui, à la fin de la pièce, il va vrai­sem­bla­ble­ment se lais­ser mou­rir comme un bon­homme de neige de toute façon des­ti­né à dis­pa­raître. Comme s’il avait vou­lu trou­ver la fémi­ni­té inté­grale en « col­lec­tion­nant » les femmes, et qu’il se ren­dait compte à la fin que, seul, le che­min de l’amour lui aurait per­mis d’accéder à la véri­té de son désir.

Or que nous raconte d’autre Eugene O’Neill, cet irlan­dais qui, comme tant d’autres, a gagné les rivages de l’Amérique ? Sa pièce date de 1922, soit long­temps avant celle de Horvath, mais, dans une épaisse atmo­sphère de dési­rs, on voit bien que, dans une langue qui rend par­fai­te­ment compte des « patois » de la verte Erin, c’est tou­jours de l’amour qu’il est ques­tion – même si, sou­vent, c’est sous des visages aux­quels nous ne sommes certes pas habi­tués. Et quoi de plus poi­gnant, à cet égard, que les ultimes paroles échan­gées entre Eben le jeune pay­san, et sa femme Abbie, qui vient pour­tant de se défaire de leur enfant com­mun – par amour : un je t’aime réci­proque qui clôt qua­si­ment le texte ?

Parce que, sans doute, l’ « Eternel Féminin » (au sens exact de Goethe dans son der­nier « Faust »), ne peut se don­ner que sous une figure sin­gu­lière : l’univers peut aller comme il l’entend sous les coups de bou­toir de la folie humaine, et si tout change tout le temps à cause de cette folie, il n’en reste pas moins que se découvrent ces « affi­ni­tés élec­tives » qui, quel­que­fois, peuvent prendre des che­mins qui, à pre­mière vue, nous paraissent très étranges.

Donc, deux pièces qui nous forcent à réflé­chir et, éven­tuel­le­ment, à voir les choses tout autre­ment que nous en avions pris l’habitude !

 

Notre ami et col­la­bo­ra­teur Michel Cazenave vient de publier Le bel Amour, antho­lo­gie de ses poèmes accom­pa­gnée d’inédits.

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