> Avec “Une autre poésie italienne” : Amelia Rosselli

Avec “Une autre poésie italienne” : Amelia Rosselli

Par |2018-03-05T13:06:26+00:00 2 novembre 2012|Catégories : Amelia Rosselli, Chroniques|

Ce titre est celui du blog que nous ani­mons, et aug­men­tons chaque mois, « sous » le site ins­ti­tu­tion­nel du groupe de recherche CIRCE (Paris 3 – LECEMO), Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Échanges (domaine ita­lo-roman).

Une autre poé­sie ita­lienne par rap­port à celle, lar­ge­ment mas­cu­line et nor­dique, et presque tou­jours écrite en langue stan­dard cen­trale, que dif­fusent les grandes mai­sons d’édition de Milan et Turin ; mais aus­si dif­fé­rente de celle que, par suite de divers ava­tars d’un « hori­zon d’entente » conve­nu entre opé­ra­teurs cultu­rels des deux côtés des Alpes, les fameux pas­seurs offi­cieux nous font connaître ici – et par­fois même avec bon­heur, pour­quoi pas –, en fran­çais, selon le bon vou­loir de quelques grands édi­teurs (presque exclu­si­ve­ment pari­siens). Il serait trop long, et ennuyeux peut-être, de reve­nir ici sur cette misère bien connue des Lettres ita­liennes et fran­çaises, les unes et les autres condam­nées par leur cen­tra­lisme même et leur struc­ture de pou­voir à deve­nir peti­te­ment « pro­vin­ciales », comme on disait naguère quand Paris et Florence/​Rome se croyaient naï­ve­ment encore au centre du monde. Sic tran­sit glo­ria mun­di : il n’y a pas si long­temps au regard de notre éter­ni­té anthro­po­lo­gique minus­cule, le poète Guinizelli recom­man­dait de « lais­ser dire aux sots /​ s’ils croient que le Limousin1 vaut davan­tage2. /​ Ils prêtent l’oreille au renom plus qu’au vrai /​ et forment ain­si leur opi­nion avant /​ que l’art ou la rai­son soient écou­tés » (Dante Alighieri, La Comédie : Purgatoire, chant XXVI, v. 119-23). Ce dont l’élève Dante prend acte, don­nant même sa voix pro­ven­çale au per­son­nage d’Arnaut Daniel qu’il va ren­con­trer peu après.

Un auteur exem­plaire, pour nous, de cette ouver­ture, de cette diver­si­té, de ce refus de mise en confor­mi­té, voire d’une forme d’insoumission à la doxa et d’insolence, est bien sûr une femme, s’étant expri­mée en trois langues au moins (le fran­çais et l’anglais avant l’italien qu’elle choi­si­ra pour finir), et n’ayant appar­te­nu à aucun cou­rant ni école, même si la néo-avant-garde des années 1960 et l’antagoniste célèbre Pasolini ont essayé de l’annexer. Parler de cet auteur, pro­po­ser ses textes (aus­si bien ori­gi­naux que tra­duits) est deve­nu plus facile depuis sa mort (elle s’est jetée dans le vide un 11 février), au risque de la cano­ni­sa­tion, entre Rimbaud (qu’elle aimait dire soro­ral), Campana et Artaud, même pour de jeunes publics qui la découvrent aujourd’hui. Mais Amelia Rosselli – dont j’avais édi­té en 1987 Impromptu, avec la Librairie ita­lienne de Paris ‘La Tour de Babel’ (à défaut de grands édi­teurs) – ne fait pas par­tie des poètes pré­sents dans notre blog, tout sim­ple­ment parce qu’elle n’a jamais écrit, sauf erreur de ma part, dans le domaine thé­ma­tique qui oriente aus­si nos choix, som­mai­re­ment pré­sen­tés ci-des­sus : pour faire vite, la dégra­da­tion du pay­sage euro­péen et ce que j’ai essayé d’exprimer une fois (en poé­sie) comme « désastre atmo­sphé­rique »3

Il était juste qu’elle figu­rât ici, en ouver­ture d’une pos­sible col­la­bo­ra­tion entre notre petite équipe de jeunes cher­cheurs ita­lia­nistes et la revue en ligne qui nous a offert géné­reu­se­ment son hos­pi­ta­li­té. J’ajoute que deux membres de CIRCE impli­qués dans l’opération tra­vaillent eux-mêmes sur cet auteur, Sarah Ventimiglia (sur­tout atti­rée par l’étude du rythme) et Emilio Sciarrino, déjà spé­cia­liste recon­nu du plu­ri­lin­guisme dont Amelia était et demeure l’un des prin­ci­paux repré­sen­tants dans le domaine ‘ita­lique’ ou ita­lo-roman qui est le nôtre.

 

Présentation de l’auteur

Amelia Rosselli

Amelia Rosselli (Paris, 28 Mars 1930 – Rome , 11 Février 1996), poète ita­lien qui a fait par­tie de la “géné­ra­tion des années trente”, avec quelques-uns des noms les plus connus dans la lit­té­ra­ture ita­lienne.

Née à Paris, fille  de Carlo Rosseli ayant fui le fas­cisme, théo­ri­cien du socia­lisme libé­ral, et Marion Cave, mili­tante du Parti du Travail de la foi qua­ker. 1940, assas­si­nat de son père et de son oncle aux mains des milices fas­cistes en France (1937).

Les Rosselli s’installent d’abord en Suisse , puis aux États-Unis. Amelia Rosseli ter­mine ses études à l’étranger.

Dans les années 40 et 50, elle se voue à la théo­rie musi­cale, eth­no­mu­si­co­lo­gie et de la com­po­si­tion, la trans­po­si­tion de ses recherches dans une grande série d’essais. En 1948 elle com­mence à tra­vailler comme tra­duc­teur de l’anglais vers plu­sieurs mai­sons d’édition de Florence et de Rome et de la Rai. Elle conti­nue à se consa­crer aux études lit­té­raires ain­si qu’à la phi­lo­so­phie. En 1950 , elle ren­contre l’écrivain Scotellaro, qui lui pré­sente ensuite Carlo Levi. Puis les artistes qui ont par la suite don­né nais­sance à “l’avant-garde du groupe 63”.

 

Amelia Rosselli

Dans les années soixante, elle rejoint le PCI et com­mence à publier ses écrits prin­ci­pa­le­ment dans les maga­zines, atti­rant l’attention de Zanzotto , Raboni et Pasolini .

En 1963 , elle publie dans “Les Fausses” vingt à quatre poèmes. L’année sui­vante, parait son recueil de poèmes, “la guerre Variations”, publié par Garzanti , et en 1967 la col­lec­tion “Série hôpi­tal.” En 1981 parait “Impromptu”, un long poème divi­sé en treize sections.Plusieurs de ses his­toires en prose ont été publiés en 1968 sous le titre “Journal terne”.

Deux longues mala­dies et la mort de sa mère la plongent dans une dépres­sion ner­veuse. Elle n’a jamais accep­té ni le diag­nos­tic de schi­zo­phré­nie para­noïde qui a été don­né par un cer­tain nombre de cli­niques en Suisse et en Angleterre, ni celui de la mala­die de Parkinson.

Figure de l’écrivain mul­ti­lin­guiste, elle tente de com­bi­ner l’utilisation de la langue et l’universalité de la musique. Elle a vécu les der­nières années de sa vie à Rome, à son domi­cile dans la Via del Corallo, où elle se sui­cide le 11 Février 1996 pour des rai­sons liées à la dépres­sion sévère

Autres lec­tures

Impromptu, d’Amelia Rosselli

En une mati­née romaine de 1979, Amelia Rosselli trouve sou­dain la force de bri­ser le mur de silence qui l’enserre depuis des années (« ques­to /​​ mio muro d’un più alto [...]


Notes

  1. Giraut de Borneilh (1138-1215).[]
  2. Davantage qu’Arnaut Daniel, admi­ré de Dante (et plus tard de Pétrarque), inven­teur entre autres de la sex­tine (1150-1200 env.).[]
  3. Dans Le nou­veau recueil 81, déc. 2006 – fév. 2007. La pre­mière par­tie de La libel­lule a paru sous forme de pré-publi­ca­tion CIRCE il y a quelques années (une réédi­tion d’Impromptu, enri­chie de sa ver­sion anglaise, est sous presse chez Guernica, au Canada, par les soins de Gianmaria Annovì).[]

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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante a ensei­gné à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le nou­veau recueil, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (Recours au Poème, for­ma­fluens, Le parole e le cose) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bilingue Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008), Urbanités (Paris, 2014), Où nul ne veut se tenir (Bruxelles, 2016).

Il a édi­té une nou­velle ver­sion de Dante Alighieri (La Comédie, bilingue) dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

 

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