> Pour un poète italo-iraquien disparu : Hasan A. Al Nassar

Pour un poète italo-iraquien disparu : Hasan A. Al Nassar

Par | 2018-01-26T21:57:16+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Hasan A. Al Nassar|
Hasan A. AL NASSAR

Hasan A. AL NASSAR

Tra le brac­cia del sol­da­to
non vedo una rosa

Hasan A. AL NASSAR (mort à Florence la nuit de Noël 2017, à 63 ans) :

La nou­velle est arri­vée, bru­tale, repliée sous un lien envoyé dans le mes­sage d’une amie : “è mor­to anche lui” ; et, au bout du lien, ce titre : L’addio ad Hasan Al Nassar, poe­ta tra un vinaio e l’altro (CdS, éd. “Corriere fio­ren­ti­no” – Cronaca, 28-12-2017). Que dire d’autre ? ce rap­port assez sys­té­ma­tique avec les mar­chands de vin (même sa notice sur it.wikipedia ren­voyait à la Casa del vino de Florence – du reste désac­ti­vée) m’a tou­jours paru un peu cho­quant, mais il est mort en état d’ivresse sévère, c’est vrai. Il avait fui l’Iraq de Saddam, juste avant l’intervention amé­ri­caine, en déser­teur, avait repris des études à Naples et avait été “adop­té” par Florence – pour­suit le jour­nal, avec un peu plus de com­pré­hen­sion… Oui, adop­té convient mieux qu’intégré, dans son cas. Que dire d’autre ? Avec Ungaretti (sur l’ami sui­ci­daire Mohammed Sceab) : qu’il ne savait pas, peut-être, pour trou­ver cette paix qu’on nomme adap­ta­tion, “déployer /​ le chant /​ de son aban­don” (In memo­ria, 1916) ; et que “tout à coup /​ il est ren­tré chez lui” (Roman ciné­ma, 1919). Ou encore, avec son recueil prin­ci­pal, “Bûchers sur l’eau de Babylone”, que “les poi­sons de la ville occi­den­tale /​ [le] pour­suivent” encore, “là où un coeur se noie /​ dans le brouillard d’Orient”.

Il nous a lais­sé avec une élé­gance un peu rugueuse, en ita­lien, Poesie dell’esilio (Florence 1991), Roghi sull’acqua babi­lo­nese (Florence, 2005) et Il labi­rin­to (Savone, 2015).

Le poète exi­lé Al Nassar (comme il aimait à se pré­sen­ter lui-même) est pré­sent aus­si dans Ai confi­ni del ver­so. Poesie del­la migra­zione in ita­lia­no, impor­tante antho­lo­gie de l’écriture ita­lo­phone pro­cu­rée par Mia Lecomte (Florence, Le Lettere, 2006), et dans la publi­ca­tion en ligne du centre CIRCE “Une autre poé­sie ita­lienne” (avril 2017).

Poésie de l’exil

Pas de pain ; ni gor­gée d’eau, ni feu extrême ;
il n’y a que deux pré­sences : l’exilé et l’exil.

Poesie dell’esilio, 1991

 

* * *

Jarres pleines

Le pays te dira qu’il est vaste.
Les mers te diront qu’il n’y a pas de passe pour faci­li­ter l’accès.
Pas non plus de feu aux fron­tières.
Si le vent aboyait sur ton visage.
Que roulent les jours et ton refuge triste !

Ceci est l’épi de la terre,
ceci est l’éternel qui dort joyeux
et tu ne res­sembles à aucun oiseau :
tu ne sais pas voler,
tu es les villes qui hurlent féroces
tu es l’infini aux limites de la mort.

Tu suis le blé sans ailes
du trot­toir à l’exil
du para­dis aux flammes
ou du feu au feu…

 Ton ciel sur le bureau où sont les sol­dats
et dix d’entre eux en attente
(immi­gré tu n’emportes pas de femmes dans ton Coran,
tu n’emportes pas de jarres pleines)
ils s’en vont avec des lattes croi­sées.
Le pre­mier jour tu te couds le vagis­se­ment,
te cou­sirent les bédouins sol­dats
à part juste quelques-uns d’entre eux.
Je n’ai pas dit qu’ils sont dans notre sang.
Je n’ai pas dit que leurs casques ronds sont un pré­sent du soir.
Je n’ai pas dit qu’une terre inter­dit à ses enfants
d’entrer dans un jar­din :
c’est une terre d’étrangers sau­vages.

Et tu suis le blé sans ailes
du trot­toir à l’exil
du para­dis aux flammes
ou du feu au feu…

 

* * *

 

Ruine 

[…]

– Voici arri­vé
le calme
pour tuer le rêve
des jours famé­liques ;
c’était le der­nier
bat­te­ment qui criait
dans le sang
(Je veux une Patrie, je veux
un arbre sous lequel
puissent s’étendre les hommes
errants).

extait de Roghi sull’acqua babi­lo­nese, 2005

 

* * *

 

Dans les bras du sol­dat
je ne vois pas une rose

[. . .]

Pourquoi mon âme
dort-elle tran­quille­ment,
pâle dans le matin ?

inédit 2016

 

 


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Jean-Charles Vegliante

Né à Rome, Jean-Charles Vegliante enseigne à la Sorbonne N.lle – Paris 3, où il dirige le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges http://​circe​.univ​-paris3​.fr

Traducteur de Dante (prix Halpérine-Kaminsky 2008) et des baroques, il a publié en 1977 une antho­lo­gie fran­çaise de la poé­sie ita­lienne de la fin du XXe siècle (Le Printemps ita­lien, bilingue) et tra­duit Leopardi, D’Annunzio, Pascoli, Montale, Sereni, Fortini, Raboni, A. Rosselli, M. Benedetti et d’autres poètes ita­liens. Il a édi­té les textes ita­lo-fran­çais de De Chirico, Ungaretti, A. Rosselli, Magnelli.

Il est l’auteur de D’écrire la tra­duc­tion, Paris, PSN, 1996, 2000.

Sa poé­sie paraît en revue (Le Nouveau Recueil, Almanacco Odradek, Le Bateau Fantôme, L’étrangère, Almanacco del­lo Specchio) et sur le net (for­ma­fluens) ; par­mi les titres publiés en volume : Rien com­mun (Belin), Nel lut­to del­la luce /​ Le deuil de lumière (trad. G. Raboni, bil. Einaudi 2004), Itinerario Nord (Vérone, 2008).

Il fait paraître une nou­velle tra­duc­tion de Dante dans la col­lec­tion Poésie chez Gallimard.

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